La rue arabe inventera-t-elle la démocratie 2.0?

Le rôle d’internet et des réseaux sociaux est souvent mis en avant dans le déclenchement des révolutions arabes en cours. Aussitôt, nombreux sont ceux qui s’empressent de relativiser leur influence et qui soulignent que c’est la rue qui a pris le pouvoir et les citoyens en chair et en os qui se sont mobilisés physiquement et non les réseaux sociaux numériques. Les deux arguments sont pourtant justes tous les deux.

Le rôle d’internet et des réseaux sociaux est souvent mis en avant dans le déclenchement des révolutions arabes en cours. Aussitôt, nombreux sont ceux qui s’empressent de relativiser leur influence et qui soulignent que c’est la rue qui a pris le pouvoir et les citoyens en chair et en os qui se sont mobilisés physiquement et non les réseaux sociaux numériques. Les deux arguments sont pourtant justes tous les deux. Il faudrait encore y ajouter le rôle tout aussi décisif d’Al Jazeera, media de diffusion de masse, dans l’accès à un public plus large que celui des réseaux sociaux. Mais une question n’est pas encore soulevée, celle des formes de la démocratie à venir, et de la persistance ou non de l’influence des modes de coordination des publics citoyens sur les réseaux sociaux.

Car il existe en fait plusieurs phases qu’il faut bien distinguer où chaque média jour son rôle et contribue à une forme d’amplification.

Phase 1 : En Tunisie et en Egypte, tout commence (même avec retardement) par un cas local de répression ou de suicide lié à l’oppression. Action individuelle, donc, cas particulier qui suscite une mobilisation locale, dans la rue, sans autre portée que la protestation devant l’insupportable mais sans autre visée.

Phase 2 : La reprise par les réseaux sociaux qui savent parler des cas particuliers et les faire vivre par contagion fonctionne bien. La visibilité est plus grande, le public visé même s’il est restreint participe directement à la diffusion et au récit partagé qui se construit (point important de l’activité de conversation permanente qu’est le Web). Créer un groupe Facebook ( we are all Khaled Said), c’est faire d’un cas particulier une histoire édifiante. Mais chose importante, non pas édifiante pour une quelconque chapelle ou parti ou théorie car c’est leur absence qui est plutôt frappante dans les deux cas. Montée en généralité de la douleur ou du ressentiment mais sans objectifs ni mots d’ordre clairs si ce n’est une protestation pour dire « ça suffit ».

Phase 3 : les réseaux sociaux réussissent à attirer des manifestants dans la rue, en nombre plus important que prévu par les initiateurs, et la rue prend le relais. C’est la force du nombre et la coprésence permanente sur certains espaces qui font la différence. Là encore, pas d’objectifs ‘(du type assaut militant, même si certains bâtiments ont été ciblés aussi) mais occupation d’un espace public central et installation dans le refus de bouger que l’on a connu dans les mouvements non violents mais aussi en Ukraine ou ailleurs. Cette forme minimale d’action est puissante par son obstination et c’est là que se forment les objectifs à atteindre, tels que le départ des dictateurs, qui n’était pas au programme initial des protestations. C’est la rue qui fait ce travail d’élaboration avec une aide plutôt limitée des partis et organisations (un peu plus forte en Tunisie avec la centrale syndicale). Car c’est une particularité qui doit être notée : tout ce que nous observons sur le rôle des réseaux sociaux dépend de la faiblesse des oppositions qui ont été étouffées ou associées au pouvoir à tel point qu’elles sont discréditées. C’est le propre d’une dictature mais c’est aussi ce qui prépare le terrain pour des outils horizontaux et à fort pouvoir de contagion que sont les réseaux sociaux. La force des réseaux sociaux nait avant tout de la faiblesse des organisations « représentatives » laminées par les dictatures. A l’inverse, en France, un fort mouvement de manifestations comme celui de l’automne 2010 contre la réforme des retraites ne débouche pas sur une révolte parce que les organisations responsables l’encadrent et que tout le monde rentre sagement le soir chez soi en pensant avoir des relais ailleurs, et les réseaux sociaux n’y peuvent rien. Dans la rue arabe, il ne fallait compter que sur soi-même.

Phase 4 : ces manifestations populaires puissantes et durables sont relayées par Al Jazeera et par les réseaux satellitaires. L’amplification atteint alors des publics jusqu’ici plus tranquilles ou effrayés et d’autres pays qui commencent à imaginer le possible, qu’ils s’étaient interdits d’imaginer jusqu’ici. La puissance de la diffusion des médias de masse est toujours présente et ne doit jamais être oubliée, avec cet effet formidable d’amplification d’une conscience arabe au-delà des frontières. Pendant les effondrements successifs des régimes communistes de l’europe de l’est, seuls ces médias existaient et leur puissance fut remarquable comme pour la Roumanie. Mais pas de web ni de réseaux sociaux à l’époque. Désormais, c’est un « attention backbone » (une colonne vertébrale de l’attention), comme le nomme Y. Benkler qui fonctionne bien : les médias de masse et internet sont couplés pour jouer ensemble, chacun à leur façon, leur rôle de détection et d’amplification. Les répressions qui vont s’abattre ne feront dès lors qu’amplifier le processus relayé par ces deux sous ensembles médiatiques. Les pleurs de Wael Ghonim sur les morts de la répression sont diffusés à la télévision et cet initiateur du groupe Facebook produit alors son effet maximum à ce moment, à la télévision, par son discours non formaté, et par son courage de parler et de refuser l’insupportable.

Phase 5 : victoire, certes, à condition que l’armée refuse de tirer sur la foule (et la condition est importante, on le voit en Lybie !), mais alors, que faire ? Pas d’avant-garde éclairée pour répondre à cette vieille question cette fois-ci. Tout le monde craint d’en rester au ravalement de façade. Les élites ont été soit décimées soit compromises par leur association au régime et aucun bloggeur ne peut les remplacer au pied levé, malgré les tentatives en Tunisie d’en faire entrer un au gouvernement. Faire chuter les gouvernements de transition successifs peut constituer un objectif qui va vite devenir intenable pour ces gouvernements comme on le voit en Egypte où l’armée indique que la partie est finie. Mais c’est là que la leçon de la « révolution rue/réseau » va peut être avoir des effets imprévus. Car il n’existe aucune autorité responsable pour faire rentrer tout le monde à la maison. L’apprentissage du pouvoir collectif a toujours eu quelque chose de grisant et tous les mouvements sociaux en font l’expérience. Mais ici, occuper la rue n’est qu’un moment d’expression visible du pouvoir du nombre tandis qu’une fois replié chez lui, le mouvement peut continuer à se coordonner en pair à pair, pourrions nous dire, avec les réseaux. Et c’est là une grande différence avec les démocraties traditionnelles. Lorsque le peuple sortait dans la rue pour faire nombre, il était convenu qu’il devait ensuite rentrer dans son lit pour faire nombre sous une autre forme, celle des élections, avec délégation aux partis du pouvoir collectif qu’il avait acquis. Ce sont alors des citoyens ramenés à l’état d’individus dans l’isoloir qui devaient faire nombre par l’agrégation de leurs votes. Nous connaissons les limites de cette alchimie, qui en déçoit toujours plus, et que l’on cherche à amender par toutes sortes de recettes participatives.

Or dans la rue arabe, l’expérience des élections est avant tout celle d’une mascarade et la méfiance ne partira pas de sitôt. D’autant plus que les organisations qui pourraient prétendre capter ces publics et ces votes sont affaiblies ou tout au moins en retrait dans le lancement du mouvement. Certaines attendent leur heure, nous disent les médias, en visant les Frères Musulmans, mais ce qui a été appris comme pouvoir collectif des réseaux ne sera pas oublié.

 

Phase 6 ? Pourrait-on alors imaginer que le saut depuis la dictature vers la « démocratie 2.0 » soit inventé dans les pays arabes ?

Une démocratie où la rue (ou les assemblées directes) et les réseaux sont reconnus finalement comme des lieux de délibération légitimes à côté d’autres instances? Une démocratie qui ne serait plus dépendante de la seule version représentative à la mode européenne, qui s’est désormais essoufflée ? Une démocratie où les partis ne confisqueraient plus la parole politique, en disqualifiant toutes les autres expressions comme a-politiques, populistes, etc. ? Une démocratie qui profiterait finalement du vide de représentation créé par les dictatures pour produire une histoire commune, pour raconter une histoire commune, sous une autre forme que l’habituelle délégation aux partis ? C’est à ce moment que l’on pourrait dire que les réseaux sociaux ont fait quelque chose, qu’ils ont changé l’échelle de la participation au point d’offrir une piste de réinvention des démocraties, usées par les partis et les médias de masse. Cela ne remplacera pas des processus de représentations sans doute traditionnels, mais tout résidera dans l’art de la composition entre ces formes d’activité démocratique. Et chacun saura se souvenir que le système rue/réseau peut encore fonctionner si besoin.

Certes, tout cela est hypothétique, mais ce ne serait pas la première fois que de supposés retards par blocages de divers types, engendrent des sauts plus rapides dans un nouvel âge. Les occidentaux seraient bien avisés alors de ne pas prétendre importer encore leur vieux modèle démocratique et d’apprendre eux aussi de ces changements.

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