Dominique G Boullier
Professeur des universités en sociologie Sciences Po Paris
Abonné·e de Mediapart

70 Billets

0 Édition

Billet de blog 25 mai 2011

DSK: la jouissance et la mort

L’affaire DSK n’est ni une affaire de sexe, ni une affaire d’élite toute puissante, ni un passage à l’acte. Carole Bouquet l’a très bien dit sur Canal+: c’est un suicide. Et un psychiatre a bien précisé dans Libération que si c’était une catastrophe, c’était une catastrophe annoncée.

Dominique G Boullier
Professeur des universités en sociologie Sciences Po Paris
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

L’affaire DSK n’est ni une affaire de sexe, ni une affaire d’élite toute puissante, ni un passage à l’acte. Carole Bouquet l’a très bien dit sur Canal+: c’est un suicide. Et un psychiatre a bien précisé dans Libération que si c’était une catastrophe, c’était une catastrophe annoncée.

De ce point de vue, l’entretien qu’il avait donné à Libé fin Avril fait office de prédiction puisqu’il joue (et qu’il jouit) de la probabilité qu’on lui balance une affaire avec une prostituée payée très cher pour lancer une attaque exploitant le fait qu’il aime les femmes. Bref, on savait, il savait et pourtant la chute est brutale, ce qui produit toute la sidération du public. Car ce qui fascine et qui fait sens, c’est la volonté constante de jouer avec la limite, pour soi-même. Ce que Lacan appelle la jouissance. Et qui n’a aucun rapport avec le plaisir sexuel mais avec la mort. Sentir la limite, on l’entend encore dans les propos qu’il tient à Libé, provoquant sur les photos de partouze : « s’ils les ont, qu’ils les montrent ». Oui, c’est une forme de toute puissance, de démesure, d’hubris qui fait toutes les tragédies grecques. Non pas qu’il ait perdu le sens des limites, au contraire, non pas qu’il soit passé à l’acte en déclenchant un comportement inattendu, au contraire, non pas qu’il ait poussé un peu trop loin son entreprise de séduction habituelle, rien à voir. Jouer avec les limites, lorsque la vie vous a tout donné, sans réelle épreuve, c’est quasiment vital…. et mortel à la fois. Et cela relève de cette jouissance dont parle Lacan. Mais elle n’est pas réservée aux puissants, elle n’est pas associée au sexe mais au jeu avec la mort, à une forme d’ivresse du risque. Parenthèse personnelle, car il faut dire au nom de quoi on peut parler, en dehors d’une expérience psychanalytique. Je peux dire que je sais ( ?) de quoi je parle, parce que j’ai vécu ce moment-là il y a 20 ans : j’ai failli mourir d’un accident de parachutisme. Est-ce que j’aimais le parachutisme ? Non, pas vraiment, trop rapide comme plaisir, mais viser la cible alors qu’on est très mal placé et faire une faute stupide comme je l’ai fait quasiment en le sachant, c’est agir sous l’emprise de la jouissance, c'est-à-dire comme celui qui peut repousser les limites et sentir le souffle de la mort sur sa nuque, en s’en sortant encore une fois. J’avais eu quelques accidents, de voiture, de ski, de plongée, de montagne, mais jamais dans cet état d’esprit, qui était en fait une forme de suicide, c’est vrai.

On peut avoir des aventures, des infidélités, on peut avoir des compulsions sexuelles, des addictions de tout type mais tout cela peut être fait sur le mode « tranquille » (je sais, c’est étrange de dire ça), prudent, on peut même prendre soin de soi de cette façon (voir mon billet sur le care ci dessous). Mais le jeu avec les limites est d’une autre nature et le public le sent bien, fasciné par cette chute, annoncée comme on l’a dit. Car il le savait, quelque soit ce qui s’est passé dans cette chambre, qu’il prenait des risques, il l’avait annoncé, et c’était ça la seule jouissance : la femme concernée, les femmes concernées, n’y étaient pour rien, et n’avaient d’existence que comme support à son sport favori, à ce jeu avec la limite qui fait se sentir vivant parce qu’on risque de tout perdre, de mourir. Mais pour cela, il faut aller toujours plus loin évidemment, sinon, on ne sent plus la limite. Le sexe, dans cette affaire, nous sert avant tout à masquer cette folie tellement partagée. L’obscénité n’est pas là où l’on croit. Ce qui est obscène, c’est cette jouissance du même type, celle de la limite et de la mort, que l’on trouve chez les traders par exemple, celle de Kerviel mais d’autres plus nombreux et qui perdent/ gardent le sens des limites parce qu’ils peuvent jouer avec elles et en jouir, à tel point qu’on les récompense pour cela, quand bien même ils mettent la planète entière dans la misère. De ce point de vue, sexe et argent se réunissent dans la personne de DSK mais en tant qu’ils relèvent de la même mécanique (et c’est vraiment mécanique et répétitif) de la jouissance. Le plaisir trouvé à le condamner est sans doute un reflet d’une frustration énorme et d’un dégoût profond des mœurs de la finance, dans laquelle nous avons tous été embarqués, et certains en devenant simplement actionnaires!!

Certes, compulsion sexuelle sans doute chez DSK mais, même dans ce cas, chacun s’est demandé pourquoi prendre tant de risques, car il est si aisé de trouver satisfaction de façon plus sûre ? Or c’est le risque qui provoque la jouissance, celle du jeu avec les limites et avec la mort. On parle de « pétage de plomb » mais c’est tout le contraire, c’est un suicide bien planifié, à la différence près qu’il ne savait pas quand il serait rattrapé par ces limites exactement. Pourquoi alors faire ça aux Etats-Unis ? Parce que l’on sait précisément que le risque est plus élevé. Et parce que le job du FMI étant quasiment terminé, on peut même brûler ses vaisseaux et leur faire ce dernier pied de nez.

Alors, est-ce à dire que DSK ne voulait pas être président ? Ce n’est sans doute pas la clé de l’affaire mais il était certainement plus fasciné par la jouissance, par ce jeu avec les limites que par le métier de président. Je l’avais dit dans un billet (ci-dessous) sur la perversité du mythe présidentialiste de la Veme République (perversité car ce mythe gagne en faisant perdre tout le monde, voilà le legs de de Gaulle, regardez l’état des partis !) : DSK était plutôt taillé pour faire président du monde. Mais, en l’absence de ce poste, directeur du FMI, c’était très bien pour ne pas être contraint par des institutions et garder beaucoup de marges de manœuvre. De plus, quel est le public du directeur du FMI ? Les puissants de toutes les nations et de toutes les banques, qu’il faut convaincre, certes, mais techniquement, avec les arguments imparables de sa suprématie intellectuelle. Quel est, par contraste, le public du président de la république française (et surtout du candidat, car en plus il faut être candidat !!) ? Le peuple, « les gens », qu’il faut convaincre avec des arguments de styles totalement différents selon leur situation. Bref, d’un ennui mortel et peu valorisant pour une fonction dont on sait au moins depuis 2008 toute l’impuissance. N’est pas de Gaulle qui veut et c’est pourquoi tous ceux qui veulent jouer les fanfarons comme Sarkozy découvrent à quel point le costume est trop grand. Trop grand et inadapté à notre temps qui n’a plus besoin de sauveur suprême. DSK aurait bien voulu jouer les sauveurs suprêmes et jouer avec la limite des crises, là aussi. Mais pour cela, être appelé à l’aide par les pays en tant que directeur du FMI est nettement plus jouissif. Alors que la fonction de président de la République est celle de garant, de référent, une forme d’immobilité qui protège, quand tous les repères vacillent. Mais comme en France, toutes les fonctions sont confondues dans un seul poste, la personnalité qui pourra à la fois endosser ce rôle de commandeur et celui de gestionnaire des affaires courantes est introuvable. François Hollande a sans doute émis la proposition la plus convaincante de tout son programme : « je veux être un président normal ». Ce qui fut le cas en partie de J. Chirac, ce qui a donné un roi fainéant, ce qui désolait tous les réformateurs/ révolutionnaires, j’en conviens. Mais c’est une cure peut être nécessaire, après l’hyperprésident qui veut tout tout seul et le supercandidat sauveur qui « préférerait ne pas » (Bartleby).

Au fond, il est bon que DSK paye pour ce qu’il a cherché, à savoir les limites. Il les a rencontrées, sa course mortelle vers la jouissance pourrait s’arrêter s’il en prend conscience et s’il recommence à vraiment prendre soin de lui. Pendant ce temps-là, toutes celles qui ont subi ses assauts devront ou ont dû survivre et revivre, ce n’est pas un cadeau, cela demandera du soin. Mais le pire, c’est que je pense qu’il est persuadé de pouvoir ressusciter, de gagner encore une fois et de venir nous narguer (« même pas coupable, même pas mal »). Car sa défense annoncée n’est pas celle de quelqu’un qui veut s’arrêter mais celle de celui qui veut encore et encore faire un tour de piste pour voir jusqu’où l’on peut tomber sans mourir vraiment, pour jouir.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Économie
« Tout augmente sauf nos salaires »
Des cortèges de travailleurs, de retraités et de lycéens ont défilé jeudi, jour de grève interprofessionnelle, avec le même mot d’ordre : l’augmentation générale des salaires et des pensions. Les syndicats ont recensé plus de 170 rassemblements. Reportage à Paris.
par James Gregoire et Khedidja Zerouali
Journal — Écologie
En finir avec le « pouvoir d’achat »
Face aux dérèglements climatiques, la capacité d’acheter des biens et des services est-elle encore un pouvoir ? Les pensées de la « subsistance » esquissent des pistes pour que le combat contre les inégalités et les violences du capitalisme ne se retourne pas contre le vivant. 
par Jade Lindgaard
Journal — Politique économique
L’inflation relance le débat sur l’augmentation des salaires
Avec le retour de l’inflation, un spectre resurgit dans la sphère économique : la « boucle prix-salaires », qui serait synonyme de chaos. Mais ce récit ancré dans une lecture faussée des années 1970 passe à côté des enjeux et de la réalité.
par Romaric Godin
Journal
La grande colère des salariés d’EDF face à l’État
Ulcérés par la décision du gouvernement de faire payer à EDF la flambée des prix de l’électricité, plus de 42 % des salariés du groupe public ont suivi la grève de ce 26 janvier lancée par l’intersyndicale. Beaucoup redoutent que cette nouvelle attaque ne soit que les prémices d’un démantèlement du groupe, après l’élection présidentielle.
par Martine Orange

La sélection du Club

Billet de blog
« Je ne vois pas les sexes » ou la fausse naïveté bien-pensante
Grand défenseur de la division sexuée dans son livre, Emmanuel Todd affirme pourtant sur le plateau de France 5, « ne pas voir les sexes ». Après nous avoir assuré que nous devions rester à notre place de femelle Sapiens durant 400 (longues) pages, celui-ci affirme tout à coup être aveugle à la distinction des sexes lorsque des féministes le confrontent à sa misogynie…
par Léane Alestra
Billet de blog
Traverser la ville à pieds, être une femme. 2022
Je rentrais vendredi soir après avoir passé la soirée dehors, j'étais loin de chez moi mais j'ai eu envie de marcher, profiter de Paris et de ces quartiers où je me trouvais et dans lesquels je n'ai pas souvent l'occasion de passer. Heureusement qu'on m'a rappelé, tout le trajet, que j'étais une femme. Ce serait dommage que je l'oublie.
par Corentine Tutin
Billet de blog
En Afghanistan, on décapite impunément les droits des femmes
Les Talibans viennent d’édicter l’interdiction de toute visibilité du visage féminin dans l’aire urbaine, même celle des mannequins exposés dans les commerces. Cette mesure augure mal pour l’avenir des droits de la population féminine, d’autant qu’elle accompagne l’évacuation forcée des femmes de l’espace public comme des institutions, établissements universitaires et scolaires de l’Afghanistan.
par Carol Mann
Billet de blog
Un filicide
Au Rond-Point à Paris, Bénédicte Cerutti conte le bonheur et l'effroi dans le monologue d’une tragédie contemporaine qu’elle porte à bout de bras. Dans un décor minimaliste et froid, Chloé Dabert s'empare pour la troisième fois du théâtre du dramaturge britannique Dennis Kelly. « Girls & boys » narre l’histoire d'une femme qui, confrontée à l’indicible, tente de sortir de la nuit.
par guillaume lasserre