Les entrepreneurs au pouvoir? ou les prédateurs?

En travaillant sur Schumpeter, je tombe sur cette vidéo de Michel Volle qui vaut vraiment le coup, claire et sans langue de bois. Et sa distinction entre entrepreneur, prédateur et mondain, me semble particulièrement utile pour penser la classe dirigeante qui vient de prendre le pouvoir dans les institutions françaises. Après le mondain Hollande et le prédateur Sarkozy, l'entrepreneur Macron?

Michel Volle valorise clairement l’entrepreneur comme le faisait Schumpeter, et insiste à la fois sur sa capacité à prendre des risques et sur sa vision à long terme qui l’oblige à prendre soin du « bien social » que constitue une entreprise, capital et travail compris. Il oppose cette posture de leader à celle du prédateur, pour qui le seul objectif est de « maximiser les profits » et qui ne recule devant aucun moyen pour cela en exploitant tous les bons coups à court terme qui se présentent. Il ne mentionne pas la financiarisation générale de l’économie et semble en rester à une opposition de styles de management, mais il est possible d’exploiter son modèle malgré tout, en gardant en tête cette dimension financière qui a généralisé la prédation. Il y ajoute aussi la figure du « mondain » qui, lui, considère le leadership comme un show médiatique au service de son ego et de son réseau sans rien connaitre au domaine qu’il traite, voire même en le méprisant (et cruellement, il prend l’exemple d’un ancien PDG de France Telecom affichant avec fierté son ignorance et son mépris pour la technique).

Voici le tableau qui résume son intervention qui date de 2011 (la vidéo est accessible ici):

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Il serait aisé de voir ainsi reproduite l’opposition conceptuelle proposée par Boltanski et Thévenot entre la grandeur de l’industrie qui valorise l’efficacité (et M. Volle est ingénieur par excellence), face à la grandeur marchande qui met au plus haut la conclusion d’une affaire, et face aussi à la grandeur de l’opinion, pour qui ce qui est grand est ce qui est connu, dans un cercle autoréférentiel typique des mondes médiatiques contemporains. Mais on peut aussi utiliser cette approche pour comprendre comment le monde civique, ce monde du politique, gouverné par la grandeur du commun, a été affecté par ces trois modèles.

Le coup politique d’Emmanuel Macron est certes une opération de communication très réussie, affichant un leadership très mondain par les connivences avec tout ce qui est connu sur la place parisienne (puisqu’en France tout ce qui est visible s’y concentre). Mais il est aussi une opération de prédation, qui relève de la destruction systématique de toutes les places fortes politiques précédentes, puisque tous les partis ont été affectés, avec des prises de guerre remarquables, allant même jusqu’à recruter Nicolas Hulot pour enfoncer ainsi le dernier clou sur le cercueil de l’écologie politique. Pourtant, le discours dominant entendu pendant la campagne et pendant les débuts du quinquennat s’inspire avant tout de la rhétorique de l’entreprise, parfois jusqu’à la caricature, lorsque Macron utilise la référence à un Etat-plate-forme et à une nation start-up. L’association est cependant très parlante puisqu’elle veut transposer le conteneur qu’est l’Etat (une forme organisationnelle et matérielle, qui tient par ses règles les corps des administrés) et le contenant qu’est la nation (une forme affective qui mobilise les passions et les esprits des citoyens). Or, j’ai montré ailleurs que le déplacement de la souveraineté vers ce que Supiot appelle une suzeraineté (et donc un féodalisme avec dépendances indirectes) se faisait depuis 10 ans depuis les Etats vers les plates-formes (au sens de GAFA) et des nations vers les marques ( qui sont à travers la publicité le moteur de toute l’économie numérique notamment). Une suzeraineté de plates-formes/ marques n’est pas du tout la même chose qu’un Etat/nation transformé en plate-forme/ start-up. C’est sans doute ce point aveugle qui crée la confusion et qui va provoquer de graves désillusions.

En effet, au cœur de la conquête macronnienne du pouvoir, l’idéologie est bien présente contrairement à ce que certains ont pu dire. C’est bien celle de l’entrepreneur, de l’entreprise, de son pouvoir d’agir, d’assembler les ressources et de prendre des risques en fonction d’une vision à long terme. Cette idéologie conduit tout droit au solutionnisme technologique (Morozov) dès lors qu’elle est appuyée par des équipes formées dans les écoles de commerce et entrainées au management. Le risque est alors d’avoir une version très autoritaire de l’entrepreneur comme le signale Michel Volle, l’entrepreneur pouvant, au nom de sa vision, forcer la main des parties prenantes, sans avoir à se justifier sur les finalités, si ce n’est dans des discours très généraux et tautologiques ( le fameux « nous allons gagner parce que c’est notre projet » qui se trouve largement battu par la richesse conceptuelle et morale des discours d’un Zuckerberg, qui veut changer le monde, c’est dire). Le technocratisme n’est pas une absence d’idéologie, c’est l’écrasement de tout débat idéologique et donc de toute politique démocratique, au nom de son savoir technique supérieur (ce qui donne une version policée ou savante du TINA).

Mais comme le dit Michel Volle, il n’est pas toujours aisé de distinguer les trois figures de leadership qu’il dessine. Dans les habits de l’entrepreneur et des thuriféraires de l’entreprenariat, qui peuplent désormais l’assemblée nationale et les ministères, nous verrons rapidement apparaitre des distinctions entre les trois figures, réparties en trois tiers probablement. Le premier tiers sera composé d’entrepreneurs sincères, qui veulent agir, qui veulent précisément en finir avec l’idéologie mais qui ont le sens du bien commun, du long terme, et qui sauront prendre des risques. On  peut craindre que ce soit souvent à leurs dépens car ils vont se heurter à des manœuvres en tous genres d’une part mais aussi aux exigences de la politique comme délibération constante pour décider du bien commun, d’autre part, qui n’a rien d’une évidence, qui ne va pas de soi, et qui possède déjà toute une histoire comme le code du travail. Bref, un entrepreneur qui fait des affaires, un « entrepreneur de cause » (Cobb et Elder) qui dans ce cas gagne des campagnes électorales et un gouvernement qui met en œuvre des politiques sont trois choses différentes.

Le second groupe sera constitué des prédateurs, qui avancent masqués mais qui vont se révéler au grand jour au moment des tensions. Toute l’idéologie des start-ups a été contaminée par cet esprit de prédation (qui m’avait fait écrire une tribune dans Internet Actu contre un livre qui, lui-même écrit pourtant par des entrepreneurs sans doute sincères, se trouvait soutenir totalement les opérations de prédation des plates-formes). Uber en est l’expression la plus crue dans le monde numérique et le personnage de son CEO, aujourd’hui en cause personnellement, est totalement en phase avec cette vision de « barbare « . Mais une grande partie de la finance relève de cette même prédation comme toute l’économie spéculative des fonds de pension au High Frequency Trading en  passant par les pratiques dites « d’optimisation fiscale ». Or, au nom de l’entreprise et des entrepreneurs, on laisse le champ libre à des politiques de dérégulation (refrain du MEDEF notamment) qui favorisent la destruction des entreprises respectueuses de la loi, productives et non spéculatives. Il faudrait parvenir enfin à faire comprendre qu’il y a (au moins) deux genres d’entreprises, celles qui sont orientées vers le bien commun et celles qui sont orientées vers la maximisation du profit et donc vers la destruction de tout ce qui s’y oppose. Le 1% qui continue à s’enrichir est composé à 99% de ces prédateurs. L’entourage qui a préparé et soutenu le coup prédateur de Macron est largement composé de ces prédateurs mais la confusion est encore possible, jusqu’aux moments de crise qui viendront vite. N’oublions pas que ces prédateurs sont là avant tout pour se servir et veilleront à tirer très vite les marrons du feu. Les campagnes moralisatrices déjà largement atténuées ne suffiront pas à mettre fin aux conflits d’intérêt qui ne peuvent que naitre de ce milieu qui veut coloniser l’état pour mieux le détruire.

Enfin, le dernier tiers des apôtres de l’entreprise entrés dans les institutions relèvent des « mondains ». Beaucoup de ceux qui entonnent des discours libéraux à fondements  économiques techniquement indiscutables ne connaissent strictement rien à l’entreprise mais sont les champions de l’exposition médiatique. Ces députés, ministres, membres de cabinets, conseillers en tous genres, assurent le battage idéologique pour les autres et vivent, comme le dit Michel Volle, dans leur « tribu ». Ce matraquage médiatique est important car c’est lui qui génère la passivité, nous dit-il, puisque tout l’espace cognitif est saturé des évidences de ces pseudo-experts. Mais n’oublions pas que ces egos qui enflent en fonction des mesures d’audience et de retweets roulent aussi pour eux-mêmes et que pour exister il faut toujours différer, ce qui promet de belles explosions en vol malgré les tentatives disciplinaires qui vont s’exercer sur les députés. (J’ai mentionné dans un post précédent sur ce blog, l’expérience de Génération Ecologie, qui avait été envahi là aussi par ces gurus médiatiques qui prétendaient donner des leçons d’écologie à tout le monde).

Il ne faut pas nier l’effet salutaire du renouvellement opéré par Macron. En effet, s’il prétend incarner l’entrepreneur, on ne peut que se réjouir de rompre ainsi avec le président mondain qu’était Hollande (incapable de peser sur les dossiers mais qui parlait si bien à l’oreille des médias) tout autant qu’avec le président prédateur qu’était Sarkozy, qui s’était largement servi et avait servi ses amis, et qui avait érigé la guerre d’anéantissement comme principe politique (hélas pour lui à l’’externe comme à l’interne, jusque dans son parti).

Michel Volle signale à juste titre que les prédateurs génèrent des révoltés, sans optimisme, mais fortement engagés. Tous les révoltés qui avaient voté Hollande pour se débarrasser du prédateur Sarkozy, ont été tellement déçus par la mondanité de sa présidence que beaucoup ont adopté la posture passive, marquée par l’abstention. Mais plus largement, la confiance dans l’entreprise et l’esprit d’entreprise restent difficiles à soutenir lorsque la puissance de la finance écrase les initiatives ( d’où le principal sport des start-upers : la levée de fonds au lieu du CA) et génère une augmentation obscène des inégalités. Or, tant que Macron tiendra un discours d’entrepreneur qui ne s’attaque pas à ces prédateurs, il continuera à générer des révoltés et ne sera pas crédible dans son optimisme. Car toutes les initiatives qu’il pourra prendre pour « les entreprises », seront, comme c’est le cas depuis plus de 15 ans, exploitées par les prédateurs de la finance déguisés en entrepreneurs.

Note personnelle : Je suis moi-même dans cette situation : j’ai été entrepreneur, je suis considéré comme un « entrepreneur de recherche » et j’ai toujours soutenu cet esprit d’entreprise, tel que le définit Michel Volle. Mais en tant que chef d’entreprise, j’ai dû subir le statut de sous-traitant de grands groupes internationaux, puis en tant que chercheur dans le numérique, j’ai vu toutes les promesses d’internet et du web détournées par les grandes plates-formes depuis les années 2000. J’ai surtout compris que la puissance financière de ces firmes plates-formes seule expliquait le succès de leur solution, qui visait à écraser les autres pour générer des oligopoles, en altérant tout le réseau à leur profit et en réalisant une prédation de données personnelles à une échelle inédite. Dès lors j’ai depuis 2003 (in ma « boussole cosmopolitique ») explicitement désigné le capitalisme financier ( que j’appelle désormais le capitalisme financier numérique) comme un ennemi de toute démocratie, associé aux autres ennemis que sont le scientisme et la technocratie d’une part et le racisme et la xénophobie de l’autre. Les élections récentes n’ont donné le choix final qu’entre ce dernier ennemi et un Macron porteur à la fois du technocratisme et du soutien à la finance. On comprend que l’abstention ait été élevée. Pour ma part, je fais désormais partie de ces révoltés dont parle Volle, ceux qui sont générés par la toute-puissance de ces prédateurs. J’aimerais pouvoir réconcilier cet esprit de révolte, qui engendre évidemment conflit voire violence, et l’esprit positif de l’entreprenariat.

Mais pour l’instant, la priorité consiste à dégager les prédateurs. Or, le discours entrepreneurial de Macron va devoir rapidement se clarifier : s’il veut vraiment défendre les entrepreneurs au sens de M. Volle, il lui faudra attaquer radicalement la puissance de la finance. Pour l’instant, aucun signe n’a été donné dans ce sens (la taxe sur les transactions financières à des fins de transition écologique est réapparue, jusqu’à quand ?), ce qui ne peut qu’encourager la révolte. S’être débarrassé apparemment des anciens politiques mondains est une bonne chose (mais ils sont déjà présents parmi les nouveaux élus et il en émergera très vite), reste à se débarrasser des prédateurs et de leur représentants. De ce point de vue, les mobilisations des révoltés qui ne manqueront pas d’émerger sont encore la meilleure garantie. A eux aussi d’inventer des formules et des offres d’alliance attractives pour ceux qui veulent retrouver cet esprit d’entreprise détruit par les mondains et les prédateurs qui ont occupé le pouvoir depuis les débuts de la financiarisation.  

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