Pourquoi la campagne présidentielle est fake

L'inventaire de tous les candidats potentiels montre leur contribution inégalée à la survie de cette fiction de l'élection présidentielle, qui s'avère fake du début à la fin: l'intoxication présidentielle génère des candidats "fake"

 

Commençons par la gauche. Valls est un commandant en chef, il pose, il veut donner l’image du chef expérimenté, il n’a à peu près rien à proposer et voudrait même qu’on évite de parler de son bilan calamiteux. IL le dit bien, il ne rêve pas à dans dix ans, il veut gagner cette présidentielle, il rêve à 3 mois et comme Hollande, une fois que j’aurai le pouvoir, vous verrez bien. Que verrons nous et qu’avons-nous vu ? que le chef plein de volonté associé à son président-qui-parle-à-l’oreille- des-journalistes s’est couché systématiquement devant les exigences du patronat avec le CICE, la loi Travail, et qu’il n’a quasiment rien fait contre la finance, contre les paradis fiscaux, contre la spéculation, qu’il n’a pas fait la réforme fiscale qui lui avait été proposé clés en mains par Piketty. Heureusement pour lui pourrait-on presque dire, il a pu jouer au chef de guerre, faire de la mise en scène pour des résultats très très minces là aussi. Mais voilà ce que fut ce mandat, ce qu’est sa campagne, du fake, du simulacre d’autorité, alors qu’il abdique tout pouvoir sur les questions clés et notamment sur les inégalités et sur la dictature de la finance.

En face, Hamon se fait ridiculiser comme un doux rêveur, comme un apprenti sans expérience. Ce sont pourtant des qualités qui le rendent d’ailleurs sympathique. Mais il se sent obligé de rentrer lui aussi dans la mise en scène gaulliste du « moi, président ». Et il déroule un programme de gauche gauche, comme s’il ignorait qu’une fois en campagne face à la droite il faudra qu’il infléchisse ses propositions les plus audacieuses et qu’une fois élu, il serait bien en peine pour les mettre en œuvre car il lui manque deux ingrédients essentiels : 1/ il ne nomme pas explicitement la nécessité d’attaquer sans pitié la finance pour récupérer des marges de manœuvre, car la richesse est là mais elle est confisquée et toute politique écologique se voit ainsi privée de tout moyen au même titre que toute politique sociale. Il veut mener une campagne positive et il a tort. La campagne doit être réaliste et critique, une campagne contre des ennemis, le 1%, le slogan est pourtant simple et permettrait d’attirer beaucoup de monde. 2/ Mais il se sent obligé de prétendre qu’il a toutes les clés à lui tout seul, alors qu’il sait bien qu’il se trouvera impuissant non seulement en termes de rapport de forces mais aussi en termes d’invention des solutions et de prise en compte de la complexité des situations. Pour cela, il faudrait avant tout refuser de jouer le jeu présidentiel et dire qu’il remettra sur chaque dossier le pouvoir entre les mains d’assemblées ad hoc tirées au sort et qui prendront le temps nécessaire pour élaborer des solutions durables y compris pour ce revenu universel qui mérite d’être retravaillé, reformulé pour que les objections soient prises en compte. En fait, Hamon, lui aussi joue le jeu et laisse croire que le président représente encore quelque chose à part le cirque qui tourne sur lui-même pendant que les vraies décisions se prennent ailleurs.

Mélenchon, lui, a déjà dit tout cela d’une certaine façon. Mais comment se fait-il que lorsqu’il prétend qu’il convoquera immédiatement une constituante puis démissionnera une fois la constitution mise en place, on ne le croit guère ? Parce qu’on le voit à l’œuvre, parce qu’on voit sa fascination pour le pouvoir solitaire et autoritaire. Ses talents de tribun sont aussi des pulsions narcissiques pour la personnalisation du pouvoir et sa capacité à rassembler est quasi nulle lorsque tout ne tourne pas autour de lui comme il l’a montré avec le Front de Gauche. De plus, récupérer des marges de manœuvre purement nationales ne peut pas être un objectif crédible car il sait bien qu’il charrie avec lui tout le délire nationaliste. Mais une vraie politique internationaliste avec l’appui des peuples est nettement plus complexe à mettre en œuvre c’est certain et pourtant c’est la seule durable. Encore un qui joue le jeu de la présidentielle, qui en est intoxiqué au point de subordonner toutes ses activités politiques à cela, à sa notoriété personnelle. Décidément, une autre position fake qui ne débouchera que sur des déceptions ou des satisfactions de tribune.

Macron a vraiment réussi à faire triompher la politique fake avec son émergence anti-système par la seule vertu de sa non élection, alors qu’il présente tous les traits du plus pur produit de l’oligarchie. Le MEDEF ne s’y est pas trompé qui se régale d’une telle mise en scène qui fera passer toutes les mesures libérales, soi-disant encore nécessaires, pour modernes, jeunes et innovantes. Nous avions cru tirer les leçons de Blair en Grande Bretagne, mais il nous faudrait aussi faire l’expérience en France ? Tout est artifice chez lui, depuis les envolées tribuniciennes copiées-collées jusqu’aux mesures soi-disant innovantes qui restent tellement vagues qu’elles pourront être changées à tout moment et tellement classiquement libérales que les doses de social qui y sont injectées paraissent encore plus fake elles-mêmes. Mais la mise en scène de la baudruche  fait du bien à tous ceux qui cherchent une nouvelle série TV pour y croire encore, quitte à oublier son bilan avec Hollande.

La droite a réussi à produire un fake de premier ordre, un Fillon intègre qui s’est vite désintégré, un Fillon gaulliste qui s’est vite poutinisé, un Fillon moderne qui s’est vite « manifpourtousisé », un Fillon libéral qui s’est vite austérisé, un Fillon légaliste qui s’est vite autorisé …à  faire preuve de toute l’autorité nécessaire pour gouverner par décret ou par 49.3 pour le bien du peuple évidemment. Des recettes éculées à une époque qui demanderait la fin de l’austérité et une relance radicale et donc des déficits c’est certain, des recettes appliquées en plus de façon délibérément violente pour terroriser et séduire les revanchards de la droite qui ont rongé leur frein pendant 5 ans comme s’ils n’avaient pas eu leur dose avec le libéralisme hollandais !  

Et la Le Pen qui fait dans le fake du relooking du FN depuis des années et qui pense qu’elle peut enfin y arriver tant les façades des autres boutiques sont lézardées et laissent passer la misère. Pourtant, le bilan de ses conseillers municipaux devrait faire comprendre que les postures de tribune deviennent des délires lorsque le FN passe à l’acte et que tout cela ne prépare que la guerre de tous contre tous, pour rendre encore plus aisée la prise de pouvoir d’une armée de petits chefs bien frustrés et qui rongent leur frein pour enfin faire marcher droit tous les autres. Ces pulsions que le FN a libérées et que Sarkozy a encouragées sont du purs fantasmes  et les fantasmes ne font pas de mal tant qu’on ne prétend pas passer à l’acte et les mettre en œuvre comme le fait Trump. Le pire, c’est qu’à ce moment certains peuvent se dire : « au moins lui n’était pas fake parce qu’il fait ce qu’il a dit !! » C’est le comble, en effet : j’annonce des fantasmes qui rendront à coup sûr le monde invivable, je m’exprime en me déboutonnant, en laissant parler les pulsions et quand je passe à l’acte, je ne suis donc pas fake. Mais ce sont ces pulsions de ces néo-fascistes qui sont cliniquement des fakes au sens où elles sont de purs imaginaires libérés de tout principe de réalité frôlant parfois l’autodestruction car on sait très bien que lorsqu’on libère la haine, elle finira par se retourner contre tout le monde y compris ceux qui croyaient pouvoir chevaucher le tigre.

Mais l’absence de courage de la gauche pour désigner des ennemis, les 1%, rend ses propres campagnes irréelles et vouées à l’impuissance tandis qu’elles alimentent les frustrations de tout un peuple, qui veut cracher sa haine et dont le projet se résume à vouloir dire « merdre » comme le faisait le Père Ubu, celui que les américains viennent d’élire. Tout un peuple se jette alors dans le passage à l’acte et en même temps dans l’amour du censeur, en appelant au chef ; à celui qui va punir et mettre en œuvre la haine par procuration. Or, c’est toujours l’extrême droite qui récupère cette dérive antipolitique, c’est-à-dire antidébat et anti monde commun, cette haine de la démocratie qui monte si fort.

Le bilan est clair : les positions des candidats sont toutes « fake », sont toutes jouées et surjouées et cela parce que cette élection présidentielle, comme toutes mais encore plus que les autres, constitue une machine à fantasmes, un attrape narcisse, un défouloir à frustrations. Il est décidément temps d’arrêter cette machinerie grandguignolesque, de refuser d’y participer et de redonner une chance à d’autres modes d’action collectives et de délégation comme le tirage au sort. Il faudra sans doute comme souvent, une grande catastrophe pour qu’on puisse s’autoriser à réinventer une démocratie véritable qui doit systématiquement combattre ses propres tendances oligarchiques.

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