Hollande pourra-t-il fuir la demande d’ennemi et le conflit qui vient ?

Le « grand rassembleur » veut parler aux électeurs du FN mais il faudrait pour cela comprendre leur demande d’ennemi et se préparer au conflit violent qui viendra nécessairement après les élections.

Le « grand rassembleur » veut parler aux électeurs du FN mais il faudrait pour cela comprendre leur demande d’ennemi et se préparer au conflit violent qui viendra nécessairement après les élections.

Quel est l’ennemi pour les électeurs du Front National ? Avant tout les élites politiques. Les immigrés sont plutôt des concurrents sur l’échelle sociale pour se partager les miettes. La classe politique dans son ensemble est rejetée car elle n’a pas su empêcher ce déclassement qui fait descendre le petit ouvrier, le petit commerçant ou le petit paysan vers le statut d’un immigré, qui devrait, de toute évidence, rester au bas de l’échelle, en tous les cas plus bas que les vrais français pour qu’ils puissent encore se distinguer. La rivalité mimétique fonctionne toujours nécessairement dans le cas des boucs émissaires mais il ne faut pas la confondre avec l’ennemi qui reste ici ceux qui ont laissé faire, cette élite politique qui continue à bénéficier d’avantages et à vivre dans un autre monde. On peut s’étonner qu’un tel cadre de pensée puisse déboucher pourtant sur un vote en faveur de vrais politiciens comme le Front National. Notons en passant que ce paradoxe constitue en fait un levier des actions à conduire contre ce parti. Prenons l’exemple de l’Italie avec la Lega nationaliste du Nord contre le Sud, qui a immigré dans le Nord et à qui elle refourgue ses déchets sans vergogne (cf. Gomorra). Chose intéressante, depuis qu’elle a participé au pouvoir, la Lega se retrouve mouillée dans des scandales de détournement de fonds qui ont conduit les militants de la Lega à manifester pour virer ses propres dirigeants. Ce qui indique bien que l’éloignement actuel du pouvoir et des responsabilités a été un très gros avantage pour le FN qui, lorsqu’il a eu des villes entre ses mains, s’est montré tellement caricatural qu’il a dû laisser la place ou faire des compromis en quittant le FN pour garder son poste à tout prix, comme toute cette élite politique que caricature le FN lui-même. D’où l’intérêt immédiat de la proportionnelle.

La cible des électeurs du FN : l’élite politique médiatisée et non la finance

Ce rejet définitif de l’élite politique rend toute offre de programme ou toute tentative de séduction inopérantes : par principe, un élu PS ou UMP en fait partie et, dira-t-on, « en croque » même, y compris Mélenchon qui est lui aussi rhabillé comme ancien ministre socialiste et élu professionnel depuis trente ans. C’est en fait a priori, selon l’histoire ou le label, que les candidats se retrouvent classés dans ce magma de l’élite politique à la fois impuissante et privilégiée. Car ne nous y trompons pas, les privilégiés dans la bouche des électeurs ordinaires, ce ne sont pas les riches et super riches, qui ont fait des affaires mais qu’on est prêt à excuser en disant qu’ils ont travaillé ou qu’ils se sont donné du mal. Non, les seules élites ciblées véritablement par le FN et par ses électeurs (car c’est un thème de conversation permanent hors des cercles politiques), ce sont les élus du peuple, élus PAR le peuple, qui trompent le peuple et profite des avantages de leur position. Woerth ou DSK sont dans le même bateau dans cette affaire et dans ce dégoût moral vis-à-vis des représentants politiques en général. C’est là de mon point de vue, le grand malentendu. Lorsque « Occupy Wall Street » dénonce les 1%, ils parlent bien des super riches, des anciens comme des nouveaux, des traders par exemple. Mais le peuple de droite, lui, entend les supposés puissants que l’on voit dans les médias. Or, certains de ces super riches, eux, sont assez discrets, même si leur bonus choque tout le monde et est rendu public : on les voit rarement, ils ne s’invitent pas dans notre salon tous les soirs. Alors que les élites politiques sont aussi devenues des élites médiatiques (et la preuve, ils s’épousent entre eux, d’ailleurs !). Ce spectacle permanent constitue la seule prise qu’un électeur possède sur ces élites et son dégoût se nourrissent indistinctement de toutes les affaires et s’étendent à toute cette « classe » , quelque soit son bord. Et cela d’autant plus, qu’en France, cette classe est quasiment consanguine, élevée dans les mêmes grandes écoles et pratiquant une connivence au quotidien, c’est du moins ce qui se dit dans les conversations de comptoir. Cette oligarchie dénoncée ne désigne pas l’oligarchie financière, trop opaque, trop technique, mais bien cette oligarchie médiatique et politique qui gouverne les esprits (et qui gagne aussi de l’argent, à tel point qu’une indemnité de député choque plus qu’un bonus de grand patron, notons le !).

Qui comprend cette demande d’ennemi ?

Il s’agit donc là d'un processus de détournement de cible, d’erreur sur l’ennemi apparemment. Apparemment seulement, car ce n’est pourtant pas totalement une erreur. En effet, et c’est ce que soutient Lessig dans son  dernier livre « One way forward », ce sont bien ces élites politiques qui ont laissé faire le capitalisme financier qui ruine l’économie et qui se sont laissées influencer totalement par les arguments libéraux de la véritable oligarchie financière aux pouvoirs bien réels, elle. On peut mesurer l’efficacité de la manœuvre : tous les bénéfices sont pour les grands financiers à la tête des entreprises ou des organismes financiers pendant que toute la haine est adressée à la classe politique dans son ensemble, sauf celle qui n’a pas gouverné encore, l’extrême droite. Dans tous les cas, et nous l’avons souligné dans un billet de ce blog qui date exactement d’une année (voir ci-dessous) et qui est tout à fait d’actualité, notamment sur le FN, il faut comprendre cette demande d’ennemi, il faut admettre que la politique suppose une polémologie, un art de faire la guerre, qui constitue l’attrait principal de la politique ( et non le vivre ensemble comme tissu de bons sentiments nobles, comme on l’enseigne dans les cours à coloration humaniste qui désarment tout sens politique véritable).

Dès lors, comment redresser cette demande d’ennemi dans un sens réellement favorable à un renforcement de la démocratie, de la justice sociale et des libertés ?

JL Mélenchon de son côté a bien compris qu’il fallait désigner cet ennemi, mais il a ciblé Le Pen d’une part et la finance d’autre part. La cible Le Pen n’a guère fonctionné que pour les convaincus, car il avait beau dénoncer les mesures du programme du FN et les détailler de façon pédagogique, ce n’est pas sur ce registre d’argumentation que se font les choix. Les études récentes montrent bien qu’en fait les électorats de Mélenchon et de Le Pen vivent dans des mondes culturels différents et que cette rhétorique n’a guère déplacé de lignes. La finance est en revanche une excellente cible a priori, et d’autres s’y sont essayé mais le codage du thème à la mode PCF et avec les solutions de l’Etat tout puissant ne semblent guère fonctionner là encore que pour les convaincus par des solutions anciennes. Rien n’était dit sur le changement nécessaire de « classe politique », ce qui peut se comprendre de la part d’un candidat et de partis alliés dans cette coalition qui sont déjà très bien implantés dans les institutions, ce qui, du point de vue des critiques anti-élites, les classent d’emblée dans les privilégiés et les ennemis.

D’autres, à gauche, récusent cette analyse en termes d’ennemis et ne veulent pas prendre en compte la désignation comme telle de la « classe politique ». C’est la théorie des causes sociales, théorie qui relève d’un sociologisme prononcé et devenu sens commun, qui énonce que ce sont les conditions socio-économiques qui expliquent tout. Partant de cet a priori, toute la gauche prétend trouver des solutions au vote FN en traitant socialement l’exclusion, la misère, le chômage, les quartiers, etc. Pourtant, le déclassement n’est qu’un des éléments de cette désignation d’un ennemi. Ce modèle sociologiste ne fait pas de politique, ne comprend pas ce qui mobilise, ce qui fait effet « psychopompe », ce qui fédère les attentions et les esprits. Tout fonctionne encore comme le modèle marxiste de l’idéologie, qui n’est que voile. Il suffirait donc de dévoiler les vraies causes pour que les vrais ennemis apparaissent. Tout l’effort à produire est donc rationnel, éducatif et dans le changement des conditions matérielles déterminantes. Or, nous l’avons déjà écrit, toute cette approche ignore ce qui fait mobilisation des cœurs, des esprits et des tripes (car c’est à ce niveau aussi que se fait la politique et ses passions). Comme si la politique n’avait pas ses propres règles de désignation des ennemis qui n’entretiennent que des rapports lointains avec les ennemis considérés comme « vrais » d’un point de vue d’une théorie économiste marxiste. Nous savions que le marxisme détruisait tout sens de la politique, nous en avons une illustration dramatique dans l’incapacité de la gauche à penser la spécificité de la guerre de classe politique conduite par le FN.

L’un des meilleurs politiques de cette décennie l’a bien compris, lui : en 2007, lorsque Sarkozy avait été élu, c’est qu’il apparaissait anti establishment, c’est qu’il faisait la guerre, y compris à Chirac et à son immobilisme. Ce qui était une arnaque totale au vu de son réseau et de sa politique mais qui s’est avéré assez exact du point de vue de la droite : on parle de risque d’explosion de l’UMP en cas de défaite de Sarkozy, mais n’oublions pas une chose, c’est que cette explosion, ce véritable viol des traditions bourgeoises de domination réalisé par ce « parvenu » qu’est Sarkozy, ont été engagés depuis des années. Le président est apparu comme le « président des riches » alors que précisément, le président de la Veme ne doit jamais apparaitre aussi marqué pour pouvoir remplir correctement sa fonction. Sarkozy a cassé les codes de discrétion de la droite et c’est aussi ce côté iconoclaste qui a permis de simuler l’antiestablishment, l’antiélite. Il partait à l’assaut de tout ce qui ne bouge pas, quitte à battre en retraite ensuite, mais l’important était l’annonce, la comm, la posture. En 2012, cependant, il ne peut plus refaire le même coup, il apparait bien comme défenseur de l’establishment et même de la finance, chez qui il puise tous ses amis (et précisément ses amis les plus traditionnels eux-mêmes auraient aimé plus de discrétion à ce sujet !).

Hollande ne pourra pas fuir le conflit qui vient

Hollande, de son côté, a cherché à rassembler, ce qui veut dire adopter la posture exactement inverse de celle de la désignation d’un ennemi. Pour un second tour, il se peut que l’opération fonctionne, mais adopter cette posture dès le premier tour, cela conduit à produire cette campagne amorphe sans élan et sans vision. Paradoxalement, cela peut être un avantage, selon l’équation : moins d’espoir = moins de déception. Finalement le risque est réel de voir Hollande « s’Obamiser » très vite, c'est-à-dire se retrouver impuissant  et incapable de gérer l’opposition guerrière de la droite. Avec une différence cependant, qui peut être un avantage, celui de n’avoir jamais suscité d’attentes démesurées.

Mais l’impuissance qui l’attend est pourtant certaine. Car le pays est à droite et tire à droite (sans parler des pays autour de nous en Europe !), les thématiques des ennemis de substitution se sont imposées et aucun autre ennemi ne peut désormais être pris au sérieux, notamment la finance que la gauche aurait dû imposer comme cible, comme l’avait fait Attac. Imaginons l’état d’esprit des électeurs du FN, certes divers mais positionnons le curseur sur les moins marqués à l’extrême-droite. Ils vont considérer sans hésitation que Hollande fait partie du même monde, de ces politiques qui veulent leur part du gâteau. La gauche se retrouvant occuper tous les niveaux de gouvernement des institutions, il y a pourtant fort à parier que dès qu’une mesure un peu sensible et conflictuelle devra être prise, la droite et toutes les droites descendront dans la rue ou engageront toutes les formes de sabotage pour cela : si Le Pen ne le fait pas, on peut faire confiance à Coppé pour le faire. Il restera chez tous ces électeurs une envie d’en découdre qui ne sera toujours pas satisfaite et qui n’attendra pas les prochaines élections. La droite est prise désormais d’un vrai désir de guerre, aux plus faibles, à l’Europe et aux élites, maintenant que tous les verrous démocrates-chrétiens ont sauté, avec la complicité de ces élus comme Méhaignerie qui ont tout abandonné de leurs traditions. Tous les prétextes seront bons. On le voit aux Pays Bas (il faudra éviter de dire en Hollande désormais !), l’extrême droite fait tout pour saboter tout accord comme elle l’a fait en Belgique, car elle n’a aucun intérêt à apparaitre comme gestionnaire des vrais problèmes.

C’est pourquoi la proportionnelle est une condition pour les décrédibiliser, pour les obliger à prendre des positions publiques (en termes de vote au moins) qui mettent à jour leurs incohérences ou leur cohérence d’extrême droite.

Evitons d’ailleurs à ce propos le piège de l’expression « nouvelle droite » car c’est une opération de re légitimation qui veut gommer l’étiquette d’extrême droite. Or, cette droite n’a rien de nouveau, elle est la plus archaïque qui soit, tous ses thèmes, absolument tous, sont recyclés des années trente, c’est un vieille droite, une très vieille droite. C’est la nuit des morts vivants, ceux que l’on croyait enterrés et qui reviennent avec les mêmes oripeaux, même teints en blonde.

La seule chance, le faible espoir, c’est que Hollande, en même temps qu’il continue à tenir son discours de rassemblement nécessaire pour être élu, prépare très consciencieusement les mesures qui feront changer de trajectoire, contre la finance, pour les services publics, pour une autre croissance écologique (assez de cette croissance qui n’a rien compris à l’écologie) et pour une réforme fiscale radicale. Tout cela pourrait donner espoir à nouveau, y compris à ceux qui trouveraient alors que leur situation s’améliore très concrètement. Mais ne l’oublions pas, ce changement prendra du temps et la droite, extrême ou non, est déjà prête pour tout saboter et descendre dans la rue. François Hollande, qui veut rassembler, doit savoir que le conflit violent est inévitable à l’intérieur des frontières nationales mais aussi en Europe avec les gouvernements de droite et avec les puissances financières spéculatrices. Il faut donc s’y préparer et ne pas céder, contrairement à Obama, qui a tant déçu. Des forces de gauche et démocratiques en général sont prêtes à se mobiliser pour défendre des réformes qui seraient réellement refondatrices d’un modèle social révisé contre la finance. Et pas seulement celles qui ont voté Mélenchon. Il faut donc aussi que F. Hollande indique bien qu’il va avoir besoin de tous ceux là, de nous, et que nous nous préparions à l’affrontement. Celui qui refuse la guerre, qui est commencée depuis trente ans par la finance avec l’appui de Thatcher et Reagan, ne fait que reculer l’échéance et se déshonorer : c’est ce qu’a cru pouvoir faire la gauche pendant vingt ans, en se présentant avec Jospin comme bonne gestionnaire, ce qui voulait dire en fait laisser la bride sur le cou à toute la finance spéculative qui fait désormais la loi. Pour pouvoir changer de posture, il faudra des élus  et des ministres moralement forts, irréprochables, qui n’ont rien à perdre et qui présentent une autre image radicalement nouvelle des politiques. Car le dégoût de la classe politique qui est au cœur du vote FN, prospère en fonction de l’impuissance de cette élite face aux vrais tenants du pouvoir, impuissance qui va de pair avec son enfermement dans ses petits jeux de pouvoir et d’avantages. Si dans les autres pays, la lutte contre la corruption a fait tant de partisans, c’est que la gangrène est profonde dans nos démocraties. Nous allons, j’espère, pouvoir le vérifier lorsque, une fois Sarkozy battu, toutes ses affaires, que les juges de Bordeaux ont entre les mains et qui ont été déjà révélées largement par Médiapart, vont enfin sortir et être instruites sans bâtons dans les roues. Mais ne nous faisons pas d’illusion, la démonstration de la corruption avancée de la bande à Sarkozy ne fera que renforcer Le Pen. Il faut donc donner des signes de rigueur morale impitoyable à gauche pour espérer impressionner ces électeurs anti élite politique. De ce point de vue, Hollande a adopté le profil qui convient lors de son passage à la télé de jeudi soir. C’est là où nous verrons si les processus de sélection des responsables et des élus par les partis est encore viable, à condition certainement de les contraindre à des évictions sans concession, ce qui n’avait pas été le cas avant l’affaire Guérini.

 

Bref, nous sommes au carrefour mais toutes les voies conduisent à un conflit sévère qu’il faudra être capable d’assumer, bien loin de la démarche bonhomme et sympathique du grand rassembleur. C’est précisément ce décalage dans les styles qui rend encore Sarkozy séduisant aux yeux de certains. Et le modèle autoritaire inscrit dans les gènes de la constitution de la Veme République (et bien au-delà !) garde tous ses attraits pour une large majorité de la population, à gauche aussi. On le voir, ce n’est pas précisément le temps des avancées démocratiques mais plutôt celui de l’efficacité dans la guerre à la finance, à la xénophobie et à tous ceux qui les ont laissé prospérer.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.