L’exercice de l’Etat de bon matin

"L’exercice de l’Etat" "de bon matin". Cosa sei disposto a perdere. Qu’es tu prêt à perdre? (paroles d’une magnifique chanson italienne de Jovanotti « Mi fido di te »). Etrange idée de rapprocher ces deux films récents et pourtant quelques correspondances m’ont touché.

"L’exercice de l’Etat" "de bon matin". Cosa sei disposto a perdere. Qu’es tu prêt à perdre? (paroles d’une magnifique chanson italienne de Jovanotti « Mi fido di te »). Etrange idée de rapprocher ces deux films récents et pourtant quelques correspondances m’ont touché.

Précision : je me permets de mentionner des passages parfois essentiels à l’intrigue, si vous avez l’intention de voir ces films, il vaut mieux éviter de me lire ;-)

Politique ou finance (la banque), deux mondes de mecs, deux mondes sans pitié, voilà certes un double point commun. Mais les trajectoires des deux personnages centraux semblent sur deux courbes contraires : le ministre monte et fait les choix qu’il faut pour continuer à monter, le cadre de banque descend, aux enfers. Et la correspondance importante est là car dans les deux cas, le prix de l’ascension est lourd à payer, très lourd et surtout il est marqué par la mise à mort ou la perte de l’amitié. Brève séquence au téléphone du cadre de banque avec un ami perdu de vue 26 ans plus tôt et aveu essentiel : après s’être fâchés, toute sa vie en fut affectée. Certes il a réussi, très bien réussi, avant le désaveu qu’il vient de vivre, mais il admet avoir toujours senti qu’il avait fait fausse route, que ce n’était pas la vie dont il avait rêvé. Le ministre, lui, accepte de perdre son ami haut fonctionnaire pour continuer à monter. Il n’est pas de ce monde politique mais il apprend vite et sans le vouloir vraiment, il perd beaucoup. A tel point qu’il devient ivre de puissance et de recherche d’autres postes électifs, et qu’il en perd presque la vie dans un accident de voiture lancée à toute vitesse. Précisément au moment où il vient de décider de céder sur la vente des gares qu’on lui impose. Au moment où il vient d’accepter de perdre ses convictions pour se maintenir à son poste et pour être reconnu par les autres qui tiennent vraiment le pouvoir et dont il va devenir le féal, dont il va accepter l’emprise. C’est là qu’il perd prise, c’est là que la voiture perd prise avec la route, alors qu’il prétend tout maitriser, avoir prise sur tout, pour se cacher à lui-même qu’il vient d’accepter de passer sous l’emprise des leaders de son camp politique. Comme le cadre de banque a accepté de devenir le meilleur dans le placement de produits financiers aux collectivités, alors qu’il entendait au fond de lui une autre musique.

Tous deux ont cédé sur leur désir, comme le dit Lacan. Et ils sont en quelque sorte un peu morts, déjà. Ils ont accepté ce pacte qui les met sous l’emprise de la demande, celle des autres, celle d’une infinie recherche de reconnaissance, d’amour, qui dégénère en servilité et qui passe pour du courage, de la ténacité, du principe de réalité : il faut accepter de se salir les mains, de prendre ses responsabilités, dit-on si souvent. A ce moment, l’on entend comme une musique qui broient ces désirs, qui les réduit en miettes, qui les fait craquer et nos discours critiques sur « le système » trouve alors leur plus parfait accomplissement : avec notre complicité, avec notre lâcheté, avec notre amour du censeur, comme dit Legendre, nous tuons notre désir à petit feu ou violemment, nous enfouissons ce qui nous pousse (ou qui nous tire) dans la vie, qui nous conduit à notre accomplissement. Nous acceptons alors de rabougrir et nous participons à cette maintenance des pouvoirs, des abus de pouvoirs et des peurs. Car certes, la puissance financière peut corrompre beaucoup de choses, mais elle a besoin que nos peurs les plus intimes viennent l’y aider, viennent l’alimenter pour des gains de reconnaissance, d’amour toujours manquant, qui viennent de si loin. On peut se dire que l’accident du ministre va lui ouvrir les yeux : au contraire ! il se croit miraculé et il va s’en servir comme argument politique (toute ressemblance…). Et lorsque le cadre sent le désaveu poindre, il ne choisit pas la liberté, il choisit la mort, car il est déjà mort, car il a déjà tué son désir depuis 26 ans.

C’est pourquoi ces films sont tragiques car personne ne sort finalement des rails qu’il s’est lui-même tracé et qui le conduisent à sa perte. Mais combien de fois avons-nous senti ce moment de trahison de nous-mêmes ? et surtout ce moment de trahison des amis ? Car ces films sont des éloges à l’amitié précisément parce qu’ils acceptent de la perdre pourtant, pour leur malheur. La chanson dit « mi fido di te », « je te fais confiance », quoi de plus précieux, quel repos, quelle chance pour la vie. Mais la chanson ajoute : « cosa sei disposto a perdere ? » comme une question lancinante, comme une épreuve : qu’es tu disposé à perdre ? pour garder cet amour ou cette amitié ? Dans les deux films, les personnages centraux ont accepté de perdre l’amitié car, pour la garder, pour garder la confiance, il aurait fallu accepter de perdre notamment une carrière (apparemment, car qui sait quel sera le gagnant à la fin (de quoi)? A chaque fois que je n’ai pas voulu perdre quelque chose dans ma vie, à chaque fois que j’ai mis autre chose que l’amour ou la vie avant la confiance en celui ou celle qui étaient pourtant si importants, je n’ai finalement rien gagné mais j’ai gardé et provoqué une blessure durable. La face du monde en a été (un peu) changé car j’ai contribué à dégrader son « bilan confiance ».

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