Dominique G Boullier
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Billet de blog 29 oct. 2021

Meta : quand Zuckerberg nous programme un « autre » monde

L’oracle Zuckerberg nous prédit notre avenir en nous fabriquant un futur fait de metaverse. Effets d’annonce pour investisseurs, certes mais aussi nouveau réseau qui se combinera à la 5G et aux objets connectés pour ne rien changer à son/notre modèle économique.

Dominique G Boullier
Professeur des universités en sociologie Sciences Po Paris
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

L’oracle (fondateur) a parlé du haut de sa montagne de sucre et désormais, il nous faut tenter d’interpréter son message, toujours ambigu comme toujours avec les oracles. Mais il annonce, il refonde, il renomme et nous qui sommes déjà ses sujets, devons décrypter l’avenir qui sera le nôtre. Un commentaire, que dis-je, une exégèse sont nécessaires et pour cela, il faut aussi avoir visionné la vidéo de 1h17 qui raconte et met en scène ce texte, extrait lui-même de la vidéo.

Le texte de Mark Zuckerberg (in extenso, ce qui vous évitera d’aller le chercher et traduit en français par DeepL à la perfection, il faut le dire!) sera en italiques.

Founder’s Letter, 2021 (28 Octobre 2021)

Nous sommes au début du prochain chapitre de l'internet, et c'est aussi le prochain chapitre pour notre entreprise.

Le champ de la révolution numérique des années 20 (2020 !) devient quelque peu encombré (il en existe une toutes les décennies, celle des années 2010 aura été celle des plateformes et du Machine Learning). Si le métaverse est le nouveau chapitre, que fait-on de l’internet des objets ou encore de la 5G, tous annoncés avec le même statut révolutionnaire ? Il se trouve que tout cela est pourtant déjà bien imbriqué. Il s’agit bien d’un seul chapitre de mon point de vue, quand bien même ces termes n’interviennent à aucun moment dans les expressions de MZ. La question étant de savoir qui prend les commandes dans ce contexte et c’est dans ce but que la compagnie « Facebook » doit se transformer elle-même.

Au cours des dernières décennies, la technologie a donné aux gens le pouvoir de se connecter et de s'exprimer plus naturellement. Lorsque j'ai créé Facebook, nous tapions principalement du texte sur des sites web. Lorsque nous avons eu des téléphones équipés d'appareils photo, l'internet est devenu plus visuel et plus mobile. Les connexions devenant plus rapides, la vidéo est devenue un moyen plus riche de partager des expériences. Nous sommes passés du bureau au web puis au mobile, du texte aux photos puis à la vidéo. Mais ce n'est pas la fin de la chaîne.

Intéressant de voir mobilisée une forme de théorie médiologique qui parle de textes, de photos et de vidéos. Ce n’est pas faux et ce fut la condition pour ouvrir l’accès du web à tous car la barrière d’accès de l’écriture a été réduite à peu de choses pour permettre une expression très large. Et à l’occasion totalement rebattre les cartes de tout le système médiatique, bien au-delà de ces textes qui sont le format sémiotique des chercheurs d’où venait Internet et le Web.

La prochaine plateforme sera encore plus immersive, un internet incarné où vous êtes dans l'expérience, pas seulement en train de la regarder. C'est ce que nous appelons le "metaverse", et il touchera tous les produits que nous concevons.

La qualité déterminante du métavers sera un sentiment de présence, comme si vous étiez là avec une autre personne ou dans un autre lieu. Se sentir vraiment présent avec une autre personne est le rêve ultime de la technologie sociale. C'est pourquoi nous nous attachons à le construire.

Je ne vais pas démentir MZ sur le rôle majeur de l’immersion alors que j’ai publié depuis 15 ans des modèles de l’attention pour montrer que l’immersion était une des dimensions de l’attention amplifiée massivement par le numérique (à partir des jeux vidéo d’abord) et qu’elle devenait LE cadre esthétique de perception contemporain, équivalent à la « révolution » de la perspective au XVème siècle (l’art contemporain avec ses installations avait annoncé l’immersion bien avant le numérique).

Le texte de MZ est très sommaire sur ce qu’est vraiment une expérience immersive et ne la traite pas dans toutes ses dimensions (perceptive, narrative, sociale et émotionnelle). Mais la vidéo est beaucoup plus explicite à ce sujet, au point même de démultiplier tous les effets de perception, avant tout visuels. L’immersion n’est sans doute pas la clé technique et commerciale essentielle, cependant. Voyons comment il décrit la vie dans le metaverse.

Dans le métavers, vous pourrez faire presque tout ce que vous pouvez imaginer - vous réunir avec vos amis et votre famille, travailler, apprendre, jouer, faire du shopping, créer - ainsi que des expériences totalement nouvelles qui ne correspondent pas vraiment à la façon dont nous concevons les ordinateurs ou les téléphones aujourd'hui. Nous avons réalisé un film qui explore la façon dont vous pourriez utiliser le métavers un jour.

Dans ce futur, vous pourrez vous téléporter instantanément sous forme d'hologramme pour être au bureau sans avoir à vous déplacer, à un concert avec des amis ou dans le salon de vos parents pour rattraper le temps perdu. Cela ouvrira davantage de possibilités, quel que soit votre lieu de résidence. Vous pourrez consacrer plus de temps à ce qui compte pour vous, réduire le temps passé dans les embouteillages et diminuer votre empreinte carbone.

Toutes ces expériences sont déjà en cours de développement, à travers les versions de Horizon (Home, Worlds, Workrooms) et étendu à travers la plateforme Presence qui offre des kits de développement (SDK) à tous les développeurs pour la voix et pour les gestes notamment. Mais ces exemples relèvent beaucoup plus des métaverses déjà expérimentés par le passé, dont Second Life ou Fortnite.

Or, la mention des hologrammes change beaucoup la donne, car la réalité virtuelle est moins décisive que les hologrammes, dans le sens où ils participent à la création d’une réalité augmentée. Il vaut mieux penser tout le métaverse comme un mix de VR/AR. Ce qui change totalement l’expérience utilisateur et qui reste encore à explorer (Meta exFacebook se donne 10 ans pour tout cela). La réplication en réalité virtuelle de situations de travail par exemple, est assez lourde sur le plan cognitif et peu motivante, voire même carrément ennuyeuse. Alors que la réalité augmentée permet de subordonner l’apport du metaverse aux contraintes de l’activité au sein de l’univers physique, ce que nous faisons déjà à petite échelle sur le plan médiatique avec nos écrans, nos réunions vidéo, etc.

Remarquons quand même le silence quasi-total sur le coût énergétique d’un tel projet. La seule mention (voir plus haut) que MZ consent à propos des enjeux climatiques est le principe de la substitution : avec un métaverse, nous aurons moins besoin de nous déplacer et nous réduirons ainsi nos émissions de CO2. C’est à la fois le service minimum mais surtout faux car l’empreinte écologique de tout le système n’est jamais évoquée, l’effet rebond dans les usages est ignoré, comme l’est le fait que plus de connexions engendre en réalité une tendance plus forte aux déplacements physiques, la thèse de la substitution ne se vérifiant pas à l’échelle globale.

Pensez à toutes les choses physiques que vous possédez aujourd'hui et qui pourraient être des hologrammes dans le futur. Votre télévision, votre configuration de travail parfaite avec plusieurs écrans, vos jeux de société et bien d'autres choses encore - au lieu d'objets physiques assemblés dans des usines, ce seront des hologrammes conçus par des créateurs du monde entier.

Vous passerez d'une expérience à l'autre sur différents appareils : lunettes de réalité augmentée pour rester présent dans le monde physique, réalité virtuelle pour être totalement immergé, téléphones et ordinateurs pour y accéder à partir de plateformes existantes. Il ne s'agit pas de passer plus de temps sur les écrans, mais d'améliorer le temps que nous passons déjà.

C’est la seule fois où les objets sont mentionnés mais en tant qu’hologrammes. Or, l’internet des objets consiste avant tout à connecter les objets physiques existant dans notre environnement ordinaire. Emerge ainsi une question stratégique qui met la priorité sur la réplication des objets dans le métaverse. Le projet semble même une forme de défi vis-à-vis des industriels. Lorsque l’on voit la vidéo de MZ, on ne peut manquer d’être frappé par la quantité d’écrans virtuels proposés dans le métaverse actuel. Et tous ressemblent furieusement à ceux qui ont été si inspirants dans le film Minority Report, avec manipulation de données, d’images et d’écrans à la main, mais ici dans le monde virtuel. Or, ce qui est annoncé est la duplication des objets dans le monde physique sous forme de hologrammes (et l’utilisation de Spark AR). On ne sait donc trop ce qui deviendra prioritaire dans les années à venir.

L’insistance mise sur le développement des lunettes de réalité augmentée tend cependant à confirmer cette priorité. Ces lunettes sont la condition de base pour basculer du côté de la réalité augmentée en évitant la barrière à l’entrée du casque de VR, seulement acceptable pour quelques gamers et autres enthousiastes. La version actuelle de Oculus Rift est en cours de révision et les développements techniques en optique pour développer ces lunettes sont annoncés, dans le prolongement de Oculus Quest 2. Certaines leçons des Google Glasses semblent avoir été tirées, telle que la nécessité de rendre visible pour le public les moments où les lunettes sont actives, ce qui reste cependant le service minimum pour atteindre de l’acceptabilité, nous y reviendrons. Mais cela exige surtout des capacités de réseau qui ne sont jamais explicitées, ni dans le texte ni dans la video.

Les choix ne semblent pas faits actuellement pour orienter massivement vers les hologrammes et l’AR ou vers l’extension de la VR. En effet, des traditions existent déjà dans la VR, que ce soit dans les univers persistants qui ont existé depuis 2003 (comme Second Life) ou dans les jeux vidéo. Il semble encore nécessaire pour Facebook de s’appuyer sur ces communautés ou expériences pour engendrer à la fois de la motivation et des revenus. En particulier, pour MZ, les jeux vidéo sont toujours à l’ordre du jour dans son offre et sa vidéo passe près de 15 minutes à exposer toutes les sorties de jeux à venir sur Quest 2, y compris la nouvelle version de GTA en VR, ainsi que toutes les applications de Fitness. Le business model qui sous-tend ces jeux est déjà établi mais il est de plus en souvent augmenté par les ventes des objets, ce qui sera facilité par l’usage des NFT qui est annoncé et permettra d’encourager la création d’objet ou d’œuvres autour de produits exclusifs. Cependant, ce qui est à court terme générateur de revenus n’indique pas nécessairement ce qui constituera les propriétés du métaverse.

Notre rôle et notre responsabilité

Le métavers ne sera pas créé par une seule entreprise. Il sera construit par des créateurs et des développeurs qui créeront de nouvelles expériences et des objets numériques interopérables et qui débloqueront une économie créative beaucoup plus vaste que celle qui est limitée par les plateformes actuelles et leurs politiques.

Ce qui est en question est bien plus qu’un univers persistant de plus, ou un ensemble de jeux vidéo. Il s’agit bien pour MZ de prétendre devenir le système d’exploitation du futur de l’internet mobile. Ce point me parait essentiel mais n’est absolument pas clairement explicité par MZ, en dehors de cette remarque en passant sur les contraintes des plateformes existantes (de leurs politiques et plus précisément des taxes qu’Appstore et PlayStore prélèvent sur les applications qui les utilisent). Le plaidoyer sur l’interopérabilité doit être pris au sérieux ainsi que l’appel à la participation de tous les créateurs.

Cependant, il faut bien noter que pour repenser cet internet mobile, MZ n’a pas jugé utile de mettre sur pied un consortium ad hoc : il considère que Facebook possède la vision et les ressources et peut prétendre à lancer un tel projet seul. Cela indique bien à quel point nous sommes désormais sous la botte de ces plateformes, qui daignent nous annoncer notre avenir, et nous demander de contribuer mais sans jamais participer au design stratégique du système. Et cela vaut pour les entreprises, les créateurs et les régulateurs évidemment tout autant que pour les utilisateurs de base.

J’ai indiqué que MZ ne dit rien sur les capacités du réseau pour soutenir un tel métaverse, alors que la question est critique car on sait que le réseau actuel de l’internet mobile ne peut pas supporter une telle demande de bande passante. En revanche, les projets d’extension généralisée des hologrammes fait partie du cahier des charges déjà établi de la 6G, annoncée pour 2030. Or, ce sont les opérateurs de télécoms qui sont à la manœuvre sur le sujet (ou les équipementiers).

Mieux même, le développement de la 5G dans sa version 26Ghz (et non celle qui est développée actuellement) est un élément clé de la réduction de la latence (et de la connexion avec les objets qui requiert moins de 10ms de latence), mais aussi de la distribution ciblée des ressources des réseaux (ce qu’on appelle slicing), terminal par terminal et donc consommateur par consommateur. Les opérateurs de télécommunications sont intéressés par ce système pour faire payer ces services à haute valeur ajoutée, dont feront partie ces applications de VR/AR.

Cependant, si Facebook prétend s’instituer comme LE système d’exploitation de ce monde, c’est qu’il ne veut plus dépendre de iOS ni d’Android et qu’il veut se focaliser sur le mobile avec une ambition supérieure encore. Même s’il sortait gagnant dans cette compétition entre plateformes et leurs OS, Facebook n’a aucune intention de se retrouver dépendant des opérateurs de télécommunications et c’est pourquoi la valeur ajoutée de ces services devra être captée par son métaverse.

Les projets que Facebook avait initiés dans le domaine des satellites faisaient partie de ce plan plus général pour se substituer à la fois aux plateformes et aux opérateurs. Or, ce marché est en cours de captation par Elon Musk et son projet Starlink qui lance 60 satellites tous les 15 jours en orbite basse et vise les 42000 satellites pour 2025. Les projets de Facebook semblent être désormais en stand-by.  Pourtant, pour que le métaverse fonctionne, il faudra assurer une qualité de service aussi persistante que l’univers et il est quand même très étonnant que MZ n’en dise rien.

Notre rôle dans ce voyage est d'accélérer le développement des technologies fondamentales, des plateformes sociales et des outils créatifs pour donner vie au métavers, et de tisser ces technologies à travers nos applications de médias sociaux. Nous pensons que le metaverse peut permettre de meilleures expériences sociales que tout ce qui existe aujourd'hui, et nous consacrerons notre énergie à aider à réaliser son potentiel.

Comme je l'ai écrit dans la lettre originale de notre fondateur : "nous ne créons pas de services pour gagner de l'argent ; nous gagnons de l'argent pour créer de meilleurs services".

Cette approche nous a bien servi. Nous avons construit notre entreprise pour soutenir des investissements très importants et à long terme afin de créer de meilleurs services, et c'est ce que nous prévoyons de faire ici.

Le propos est ici clairement techno push, assumant les revenus invraisemblables générés puisqu’ils ont été réinvestis dans de nouveaux développements. « Offrir de meilleures expériences sociales” reste le seul effort de justification pour un tel investissement. En réalité, on sent bien la pulsion de passage à l’acte chez MZ qui, notamment dans la vidéo, montre clairement le plaisir qu’il y a explorer des possibles, comparé à celui de gérer ce qu’il a créé et qui ne lui apporte (presque) que des ennuis désormais comme il le dit plus loin. Il faudrait sans doute réfléchir au nécessaire changement de leader quand on passe de la phase de création à la phase de maintenance et d’institutionnalisation (un terme qui n’a aucun sens pour MZ).

Ces cinq dernières années ont été une leçon d'humilité pour moi et pour notre entreprise à bien des égards. L'une des principales leçons que j'ai apprises est qu'il ne suffit pas de créer des produits que les gens aiment.

J'ai mieux compris que l'histoire de l'internet n'est pas simple. Chaque chapitre apporte de nouvelles voix et de nouvelles idées, mais aussi de nouveaux défis, des risques et des perturbations des intérêts établis. Nous devrons travailler ensemble, dès le début, pour donner vie à la meilleure version possible de cet avenir.

On peut dire que MZ a pris cher ces dernières années, et bien entendu, selon lui, c’est parce qu’il a “disrupté des intérêts établis” et non parce qu’il a triché, menti, pompé toutes les données privées, et écrasé la concurrence à tout prix.

La confidentialité et la sécurité doivent être intégrées au métavers dès le premier jour. Il en va de même pour les normes ouvertes et l'interopérabilité. Cela nécessitera non seulement un travail technique novateur - comme le soutien aux projets cryptographiques et NFT au sein de la communauté - mais aussi de nouvelles formes de gouvernance. Par-dessus tout, nous devons contribuer à la création d'écosystèmes afin que davantage de personnes aient un intérêt dans l'avenir et puissent en bénéficier non seulement en tant que consommateurs mais aussi en tant que créateurs.

Nous serons donc très curieux et à vrai dire un peu sceptique sur la capacité de Facebook à mettre la sécurité et la privacy au centre de son metaverse. Que le terme de gouvernance vienne ici semble un vrai choc culturel, sans doute provoqué par une trop longue exposition aux critiques des représentants qu’il a dû essuyer lors de toutes les commissions depuis 2018.

Rappelons que MZ et Facebook ( et les autres plateformes avec lui) n’ont aucune culture juridique si ce n’est celle d’un utilitarisme furieux qui vaut pour le droit comme pour tout le reste. Dans la video, MZ est plus précis sur les principes qui devraient gouverner le metaverse. Ils sont au nombre de quatre:

  • Never surprise people (transparency ++)
  • Provide controls that matter (parent control style)
  • Consider everyone (being inclusive and empowering)
  • Put people first

Nous avons là comme un concentré de tactiques marketing apprises dans les épreuves (never surprise people) et de bons sentiments politiquement corrects (consider everyone, put people first). Le plus intéressant et opérationnel serait « provide controls », qui relèverait alors d’une vraie politique algorithmique, très risquée si elle s’étend précisément à l’auditabilité de tous les algos ! Tout cela n’a guère à voir avec du droit, avec un corpus de doctrine qui serait opposable et qui devrait exiger une traçabilité et une accountability totales. Mais ne nous leurrons pas, nous sommes là sans doute au maximum de la compétence juridique de Mark Zuckerberg, ci-devant geek et leader du monde libre par accident (ou presque).  

Cette période a également été une leçon d'humilité car, aussi grande que soit notre entreprise, nous avons également appris ce que c'est que de construire sur d'autres plateformes. Le fait de vivre sous leurs règles a profondément façonné mon point de vue sur l'industrie technologique. J'en suis venu à penser que le manque de choix pour les consommateurs et les frais élevés pour les développeurs étouffent l'innovation et freinent l'économie de l'internet.

Nous avons essayé d'adopter une approche différente. Nous voulons que nos services soient accessibles au plus grand nombre, ce qui signifie que nous nous efforçons de les rendre moins chers, et non plus chers. Nos applications mobiles sont gratuites. Notre modèle publicitaire est conçu pour offrir aux entreprises les prix les plus bas. Nos outils de commerce sont disponibles au prix coûtant ou avec des frais modestes. Par conséquent, des milliards de personnes apprécient nos services et des centaines de millions d'entreprises font confiance à nos outils.

Chassez le naturel, il revient au galop. Le moment “valeurs” est terminé, le texte passe au business, ce business qui est entravé par les autres plateformes ! Un comble, le problème central est celui de la puissance des autres plateformes qui engendrent des coûts abusifs ! Voici MZ leader de l’open source, des développeurs, des créateurs et des utilisateurs à la fois au nom de la gratuité! Et la publicité ne sert qu’à cela en fait, on ne l’avait pas compris ! Et pas question de changer de philosophie dans le métaverse :

C'est l'approche que nous voulons adopter pour contribuer à la construction du metaverse. Nous prévoyons de vendre nos appareils à prix coûtant ou subventionnés afin de les rendre accessibles à un plus grand nombre de personnes. Nous continuerons à prendre en charge le téléchargement latéral et le streaming à partir de PC pour que les gens aient le choix, plutôt que de les obliger à utiliser le Quest Store pour trouver des applications ou atteindre des clients. Nous nous efforcerons d'offrir des services aux développeurs et aux créateurs avec des frais réduits dans le plus grand nombre de cas possible afin de maximiser l'économie créative globale. Nous devrons cependant veiller à ne pas perdre trop d'argent en cours de route.

Nous sommes rassurés, tout change pour que rien ne change !

La publicité sera partout la source de ces avantages incomparables (et évitera à MZ de perdre de l’argent) et le métaverse sera une occasion extraordinaire de faire du placement publicitaire plus intelligent, plus contextuel, plus intrusif en mixant le business on line et offline. Et cela grâce à une connaissance encore plus fine de nos comportements car désormais toutes les traces laissées par nos avatars et nos hologrammes vont générer des données toujours plus fines et toujours plus corrélables pour modéliser et prédire les comportements. N’oublions jamais ce principe.

Quand bien même MZ veut sortir sans aucun doute d’une dépendance trop grande à la publicité avec les risques que cela suppose, il n’est pas près de lâcher la proie pour l’ombre car la taxation des échanges (faits dans sa cryptomonnaie Diem), les abonnements aux services, etc. tout cela ne pourra pas devenir de sitôt un substitut à cette vache à lait comportementale qu’est la publicité en ligne. Et soyons sûr que les marques vont encore marcher dans la combine et n’oseront pas résister malgré l’opacité totale des prix, des placements et des performances. Car le marché sera trop gros pour être évité :

Nous espérons qu'au cours de la prochaine décennie, le metaverse touchera un milliard de personnes, hébergera des centaines de milliards de dollars de commerce numérique et fournira des emplois à des millions de créateurs et de développeurs.

Qui sommes-nous ?

Alors que nous entamons ce nouveau chapitre, j'ai beaucoup réfléchi à ce que cela signifie pour notre entreprise et notre identité.

Nous sommes une entreprise qui se concentre sur la mise en relation des personnes. Alors que la plupart des entreprises technologiques se concentrent sur la manière dont les gens interagissent avec la technologie, nous nous sommes toujours concentrés sur la création de technologies permettant aux gens d'interagir les uns avec les autres.

Aujourd'hui, nous sommes considérés comme une entreprise de médias sociaux. Facebook est l'un des produits technologiques les plus utilisés dans l'histoire du monde. C'est une marque emblématique des médias sociaux.

La création d'applications sociales sera toujours importante pour nous, et il y a encore beaucoup à construire. Mais de plus en plus, ce n'est pas tout ce que nous faisons. Dans notre ADN, nous construisons des technologies pour rassembler les gens. Le métavers est la prochaine frontière pour connecter les gens, tout comme les réseaux sociaux l'étaient à nos débuts.

Pour l'instant, notre marque est si étroitement liée à un produit qu'elle ne peut pas représenter tout ce que nous faisons aujourd'hui, et encore moins à l'avenir. Au fil du temps, j'espère que nous serons perçus comme une entreprise métaverse, et je veux ancrer notre travail et notre identité sur ce que nous construisons.

Le storytelling qui convient est assez sommaire mais il est surtout là pour les investisseurs. N’oublions jamais que cet effet d’annonce que constitue ce « moment Facebook » est indispensable pour sortir de la spirale négative pour la réputation de l’entreprise. Or, ces enjeux de réputation sont essentiels pour continuer à attirer les investisseurs.

Que les jeunes fuient Facebook (pas tant que ça mais quand même) ou que les politiques se soient trouvé un bouc émissaire n’est rien si cela n’affecte pas l’attractivité des investisseurs. Tout enjeu de réputation est critique parce qu’il est au cœur du mécanisme de valorisation boursière qui engendre tout le cash nécessaire à tous ces développements. Mais la situation réputationnelle est tellement mauvaise qu’il faut quand même se débarrasser du nom de la marque (ou tout au moins la reléguer au rang de service de seconde zone !). Facebook devient donc Meta :  

Nous venons d'annoncer que nous apportons un changement fondamental à notre entreprise. Désormais, nous considérons et rendons compte de nos activités en deux segments différents : un pour notre famille d'applications et un pour notre travail sur les futures plateformes. Notre travail sur le metaverse n'est pas seulement un de ces segments. Le métavers englobe à la fois les expériences sociales et les technologies futures. À mesure que nous élargissons notre vision, il est temps pour nous d'adopter une nouvelle marque.

Pour refléter qui nous sommes et l'avenir que nous espérons construire, je suis fier de vous annoncer que notre entreprise s'appelle désormais Meta.

Notre mission reste la même : il s'agit toujours de rapprocher les gens. Nos applications et leurs marques ne changent pas non plus. Nous sommes toujours la société qui conçoit la technologie autour des gens.

Mais tous nos produits, y compris nos applications, partagent désormais une nouvelle vision : aider à donner vie au métavers. Et nous avons désormais un nom qui reflète l'étendue de nos activités.

À partir de maintenant, nous allons privilégier le metaverse, et non plus Facebook. Cela signifie qu'au fil du temps, vous n'aurez plus besoin d'un compte Facebook pour utiliser nos autres services. Alors que notre nouvelle marque commence à apparaître dans nos produits, j'espère que les gens du monde entier apprendront à connaître la marque Meta et le futur que nous représentons.

Et tout cela a du sens, puisque MZ est féru de classiques. Ce n’est pas seulement une nouvelle vision (« faire exister le metaverse », ce qui est un peu tautologique comme vision) :

J'ai étudié les lettres classiques, et le mot "meta" vient du mot grec qui signifie "au-delà". Pour moi, il symbolise le fait qu'il y a toujours plus à construire, et qu'il y a toujours un prochain chapitre à l'histoire. Notre histoire a commencé dans une chambre d'étudiant et s'est développée au-delà de tout ce que nous avions imaginé, pour devenir une famille d'applications que les gens utilisent pour se connecter les uns aux autres, pour trouver leur voix et pour créer des entreprises, des communautés et des mouvements qui ont changé le monde.

Je suis fier de ce que nous avons construit jusqu'à présent, et je suis enthousiaste à l'idée de ce qui nous attend - alors que nous allons au-delà de ce qui est possible aujourd'hui, au-delà des contraintes des écrans, au-delà des limites de la distance et de la physique, et vers un avenir où chacun peut être présent avec les autres, créer de nouvelles opportunités et vivre de nouvelles expériences. C'est un avenir qui va au-delà de toute entreprise et qui sera réalisé par chacun d'entre nous.

Il serait cependant trop aisé de se moquer de ces prétentions fondées sur l’étymologie et de jouer les Cassandre pour de tels projets. La volonté existe, les ressources financières sont incommensurables, les compétences sont captées depuis longtemps et l’adhésion des publics en tant qu’utilisateurs profitant de la gratuité des services protège de trop grands retournements de tendance.

Mais alors, c’est bien notre avenir que vient de décréter Mark Zuckerberg ? La probabilité est élevée, tant que les gouvernements ne démantèlent pas la compagnie, que les autres parties prenantes concurrentes ne prennent pas le mors aux dents pour lui faire la peau, et surtout que les revers de réputation ne font pas fuir les investisseurs. Ce qui veut dire qu’il n’existe aucun espace où discuter de tout cela ? Non pas pour orienter une compagnie privée quelconque, mais pour contrôler la mise en place de l’infrastructure de nos interactions futures et de notre espace public. Ce serait le minimum, non ?

Des équivalents de nos autoroutes ou de nos voies de chemins de fer qui irriguent, stimulent, orientent, nos pensées et nos émotions, à l’échelle de plusieurs milliards d’individus, cela mérite quand même débat public, principes de régulation, organisation d’une gouvernance, etc…Oui Zuckerberg veut devenir « le métaverse dont le prince est un enfant », mais ça n’est pas ainsi que se construise et se répare les institutions contemporaines, déjà largement sabotées par les plateformes.

Nous avons construit des choses qui ont rapproché les gens d'une manière nouvelle. Nous avons appris en luttant contre des problèmes sociaux difficiles et en vivant sous des plateformes fermées. Il est maintenant temps de prendre tout ce que nous avons appris et d'aider à construire le prochain chapitre.

Etonnant finalement comment il insiste encore pour critiquer les plateformes fermées.... qu’il a créées alors que, malgré ses envolées sur l’interopérabilité et l’open source, le métaverse sera pourtant celui de Meta et non une nouvelle entité collective en partenariat. On dirait qu’il ne sait pas faire (à la différence de Google d’ailleurs).

J'y consacre toute notre énergie, plus que toute autre entreprise dans le monde. Si c'est l'avenir que vous voulez voir, j'espère que vous nous rejoindrez. L'avenir va être au-delà de tout ce que nous pouvons imaginer.

— Mark Zuckerberg

Certes, cher Mark, le futur est bien « au-delà » de ce que tu imagines, car ton imagination est au fond bien pauvre et surtout sans aucune attention à la vie collective malgré ce que tu dis (tu ne fais qu’exciter les relations), à la sécurité et à la qualité des enveloppes contrairement à ce que tu dis (tu contrôles toutes nos traces à ton profit et ton modèle économique t’empêche de faire autrement) et au désir de coopération (qui n’est pas monétisable à tous coups).

Nous voudrions « habiter le numérique », en faire une « habitèle », tu proposes de nous y capter encore un peu plus longtemps et à tout propos pour une créativité de pacotille, des émotions fake et des expériences répétitives. Tu me diras que c’est déjà ce que nous faisons offline ? OK, j’avoue, tu marques un point.

Dominique Boullier

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