Opérateurs contre Gafam: pourquoi la 5G doit tuer le wifi

L'analyse du système technique des fréquences de la 5G et de la 6G, déjà annoncée, révèle un conflit majeur entre opérateurs de télécommunications et Gafam, qui conduit les opérateurs à développer un réseau « tout mobile », fait d’antennes en public, d’antennes au domicile et de satellites. Il devra court-circuiter celui de la fibre et du wifi, trop peu rentable pour les opérateurs.

Ce billet est une version longue d’une tribune publiée le 28 Mai dans Le Monde (accès abonnés)

Le débat sur la 5G s’est rapidement focalisé sur les questions de santé et sur les conséquences environnementales, ce qui revient souvent à ne parler que des antennes.

Or, l’analyse de tout le système technique des différentes fréquences de la 5G et de son prolongement dans la 6G, déjà en cours de spécifications, fait apparaitre un enjeu de rivalité majeur entre opérateurs de télécommunications et plateformes systémiques (GAFAM), qui conduit les opérateurs à développer un réseau nouveau, « tout mobile », pourrait-on dire.

Ce réseau, fait d’antennes en public, d’antennes au domicile et de satellites, devra court-circuiter celui de la fibre et du WiFi, trop peu rentable pour les opérateurs.

Le mot clé des innovations annoncées dans la 5G est bien là : monétiser toutes ces nouvelles offres très ciblées grâce à la technologie, pour retrouver de la rentabilité et ne plus laisser les GAFAM tirer seuls les bénéfices des investissements faits par les opérateurs dans les infrastructures.

Une fois cette perspective rétablie, on comprend mieux qu’il soit urgent de lancer un débat public, car les conséquences d’un tel changement d’infrastructure sont considérables et modifient toute l’évaluation des enjeux écologiques de la « supposée 5G ».

Un débat pour en cacher un autre : entrer dans la technique

Il était un peu étrange d’entendre un double discours sur la 5G, à la fois « rassuriste », comme on dit désormais (« ce n’est qu’une 4G augmentée nécessaire car le réseau va saturer ») d’un côté, et révolutionnaire de l’autre (« c’est une technologie radicalement disruptive et avant tout industrielle »).

Nous avons mis un certain temps à comprendre qu’en fait ces arguments s’appuient sur deux 5G différentes, la bande de fréquences des 3,5 Ghz qui ne ferait qu’amplifier la 4G, et la bande des 26 Ghz dite millimétrique, jamais utilisée à une large échelle encore mais offrant surtout une latence très réduite (moins de 10 millisecondes), ce qui permet de faire réagir entre eux des capteurs et des effecteurs de façon quasi instantanée.

Elles ont cependant des principes techniques en commun : des centres de données placés près des antennes pour réagir plus vite (edge computing, plus distribué), des antennes de portée plus faible mais qui ciblent mieux leurs destinataires (les terminaux) grâce à du beam forming (et donc une efficacité énergétique au niveau de l’antenne) et grâce à un découpage logique des ressources du réseau (slicing) qui permet de faire varier la capacité fournie selon le destinataire et…. selon son abonnement.

Affiner l’offre techniquement pour mieux monétiser l’accès au réseau

Ce dernier point est toujours resté dans l’ombre jusqu’ici alors que l’on sait que dans tous les services numériques, une granularité plus forte (une distribution plus fine, à la seconde, à la course, etc..) permet de faire payer de façon plus différenciée tous les clients, et cela d’autant plus que tous les calculateurs utiliseront des algorithmes dits d’intelligence artificielle. Cette monétisation permise par la 5G n’est jamais évoquée alors qu’elle entre en rupture avec la 4G (un abonnement illimité pour un arrosage indifférencié des terminaux voisins de l’antenne) et surtout avec le WiFi.

Car personne ne monétise le WiFi en tant que tel, sauf les services et applications des plateformes qui profitent de cette connectivité étendue pour leurs services dits Over The Top, c’est-à-dire indifférents à l’infrastructure.

La fibre n’est pas assez rentable pour les opérateurs et ne profite qu’aux GAFAM

Or, ce point devient clé pour les opérateurs qui se plaignent depuis des années de l’avantage abusif des plateformes qui ne financent rien des travaux d’infrastructures que doivent mettre en place les opérateurs, pour augmenter sans cesse les débits, notamment pour faire passer toujours plus d’images et de vidéos sur les plateformes, sans parler des services de cloud qui captent toujours plus l’activité numérique des entreprises.

Ce débat vigoureux a donné lieu aux USA à des passes d’armes entre les représentants des deux ensembles de firmes, les opérateurs soutenus par Trump qui installa un des leurs à la tête de la FCC en 2017 avec pour mission d’en finir avec la neutralité d’internet, qui empêche un opérateur de repérer (par Deep Packet Inspection) et de facturer les paquets d’un certain type, ce qui se traduisit aussi en France par un conflit entre YouTube et Free en 2015. En Californie, en 2018, en pleine crise des incendies, Verizon a limité le débit des serveurs des sapeurs-pompiers en exigeant un abonnement plus élevé de leur part.

Les opérateurs n’ont pas développé la 5G pour les beaux yeux de l’innovation mais bien pour restaurer leur rentabilité, qui n’est certes pas aussi élevée qu’aux débuts du mobile mais surtout loin d’atteindre les performances des plateformes GAFAM, notamment aux yeux des investisseurs.

Et les tentatives des opérateurs pour sortir de leur rôle et copier le modèle GAFAM en devenant des portails, puis des plateformes et en offrant des bouquets de contenus n’ont pas vraiment marché (cf. Orange en France ou Verizon qui vient de revendre AOL et Yahoo).

Au fond, les opérateurs peuvent se dire qu’ils font tout le travail (technique, de qualité de service, de contraintes légales, comme c’est le cas avec le déploiement de la fibre) pour voir les GAFAM en tirer des bénéfices extraordinaires.

Le WiFi, un bien commun à faire disparaitre

En effet, la fibre n’assure guère de marges nouvelles, et le complément de la fibre, le WiFi, ne fournit aucune occasion de monétisation. Car, bien au-delà des domiciles, le WiFi se répand dans l’espace public et est même soutenu par les collectivités locales ou par des associations militantes qui le considèrent comme un bien commun, hors du système marchand.

Chose totalement inadmissible pour des opérateurs puisque malgré tout le WiFi bénéficie à un moment d’un raccordement au réseau filaire, à savoir la fibre désormais. Bref, les opérateurs sont prêts à avoir la peau du WiFi et pour cela déploieront un autre maillon de la chaine technique dite de la 5G qui n’est jamais évoquée dans les débats actuels.

Comment pénétrer l’intérieur des bâtiments ? Avec des box 5G…. dont on ne parle jamais !

Les fréquences élevées du spectre hertzien ont en effet un défaut majeur, elles pénètrent très mal à l’intérieur des bâtiments, ce qui fait un peu désordre pour une technologie censée représenter le progrès.

Qu’à cela ne tienne, il suffit d’équiper d’antennes 5G toutes les boxes, désormais peu rentables pour les opérateurs et jusqu’ici équipées d’antennes WiFi !

Mais qui nous a parlé de cette inéluctable modification de tout le réseau ?

Personne car cela évite d’entrer dans un débat sur ces antennes à domicile qui nous encourageront à rester connectés à domicile en permanence à la 5G devenue plus performante que fibre et WiFi ensemble. Ce qui est sûr, en revanche, c’est que ces antennes permettront aux opérateurs de monétiser tous les services évoqués plus haut en fournissant des services beaucoup plus fins et personnalisés. La compagnie Salt commercialise déjà ces box 5G en Suisse depuis 2021, mais pour suppléer les domiciles qui n’ont pas accès à la fibre pour l’instant.

Voici donc comment la construction longue et coûteuse d’un réseau (fibre + WiFi) se trouve tout d’un coup disqualifiée parce qu’elle génère avant tout des revenus pour les plateformes GAFAM et trop peu pour les opérateurs. On comprend mieux l’insistance à vanter des applications improbables telles que la voiture autonome et la chirurgie à distance pour persuader du caractère inéluctable et quasi vital de cette nouvelle infrastructure, quitte à oublier tous les enjeux d’assurance pour gérer la responsabilité ou les enjeux organisationnels.

Ces annonces entrent dans la catégorie des discours d’accompagnement, comme le montrent les dates toujours reportées de mise en place des voitures autonomes en dehors de circuits très balisés et hors trafic.

La 6G est déjà discutée et doit comporter une prolifération des satellites pour une réseau universel mobile

Mais ce tableau n’est pas complet pour comprendre la mutation qui nous est discrètement imposée. Pour cela il faut s’intéresser à la 6G, aussi choquant cela soit-il pour le public qui vient juste d’apprendre qu’il existait quelque chose comme une 5G. La 6G est sans doute l’aboutissement de cette vision d’un réseau universel mobile pour tout et pour tous, pour des applications toujours plus gourmandes en bande passante (on imagine ainsi banaliser les hologrammes et la réalité virtuelle en mobile pour 2030 par exemple) et toujours plus réactives.

Or, l’un des maillons clés de cette infrastructure consiste en un déploiement massif de satellites en orbite basse (moins de 500 Kms en fait) pour obtenir là aussi une latence la plus faible possible (30 millisecondes actuellement). L’argument principal repose sur la possibilité de desservir ainsi tous les territoires avec internet, jusqu’aux fins fonds des déserts qui, on s’en doute, n’auront en effet jamais la fibre. Noble projet qui se voudrait ainsi incontestable.

Et Elon Musk est arrivé é é !

Cette bataille des satellites s’est accélérée récemment, car Elon Musk et sa compagnie StarLink ont commencé depuis 2020 à placer en orbite basse des petits satellites de 250 kg maximum au rythme de 60 tous les 15 jours pour atteindre à terme (2025) les 42000 satellites. Les stations terrestres sont aussi en cours d’installation (dont une refusée par la mairie de Gravelines d’ailleurs) puisque ces satellites non géostationnaires devront être coordonnés entre eux pour fournir les données aux terminaux individuels terrestres, en espérant faire descendre progressivement leur temps de latence.

Début Mai 2021, Starlink est devenu commercialement disponible en France. Une autre société, OneWeb, avait déjà pris de l’avance dans un projet très voisin mais a finalement connu beaucoup de problèmes. Facebook avait aussi annoncé des projets du même type.

Dans tous les cas, une connexion mobile permanente sans couture à base de satellites est explicitement prévue dans les projets de la 6G élaborés par le consortium dit 3GPP qui fédère toutes les parties prenantes des infrastructures mobiles depuis la 3G. Les différents lanceurs de satellites l’ont bien compris et se déclarent ainsi candidats pour fournir un service au prix fort.

Doit-on accepter de doubler ainsi le réseau fibre optique-WiFi par un réseau totalement mobile satellites-box 5G ?

Cette extension de la connexion satellitaire prétendra concurrencer à terme l’infrastructure de la fibre et les opérateurs eux-mêmes, mais plus probablement les opérateurs combineront ces offres (sachant que les liaisons internationales passent pour l’instant à 98 % par des câbles sous-marins et que les GAFAM investissent désormais dans leurs propres câbles pour moins dépendre des opérateurs).

Mais le débat ne porte jamais sur ce qu’il convient de faire de tels projets, et surtout sur leurs coûts énergétiques et environnementaux, alors même que dans les dix dernières années, de considérables investissements ont été réalisés dans le très haut débit à base de fibre dans le monde entier.

Comment peut-on justifier un doublement du réseau, alors que le secteur des télécommunications est supposé s’engager lui aussi dans la voie de la sobriété exigée par les accords de Paris ? Uniquement parce qu’il permettra d’augmenter la rentabilité des opérateurs contre celle des GAFAM.

Un débat tronçonné pour masquer les véritables enjeux

De toutes ces dimensions, rien ne ressort dans les présentations faites sur la 5G, ce qui justifie ainsi l’inutilité d’un débat. Or si l’on reprenait la question de l’exposition aux ondes en y ajoutant les antennes intérieures au domicile (et dans tous les bâtiments) ainsi que la propagation des ondes via les satellites, sans doute que la discussion prendrait une autre tournure. De même pour les questions énergétiques.

En découpant les décisions en tranches (3,5Ghz puis 26 Ghz, antennes dans l’espace public sans parler des satellites ni des antennes intérieures), les opérateurs avancent masqués et évitent ainsi toute propagation d’une demande de débat démocratique. Ces passages à l’acte technologiques pour les seuls intérêts de quelques parties prenantes dépossèdent les autorités publiques d’un vrai pouvoir de décision en matière d’infrastructures.

Il est encore temps d’agir avec un cahier des charges exigeant

Les agences d’attribution des fréquences se sont aisément prêtées au jeu, ce qui a des conséquences dans de nombreux domaines. Les enjeux de sécurité des objets connectés sont connus depuis les nombreuses attaques qui les ont utilisées (notamment en 2016 contre Dyn sur la côte Est des USA). Pourtant, l’ARCEP et les autorités équivalentes dans le monde n’ont pas fait avancer la régulation ni le contrôle de ces objets. Elles ont au contraire poussé à la distribution des fréquences de la 5G aux enchères, cette 5G qui va permettre à terme l’exploitation massive de ces objets connectés.

Or, deux moments clés permettent aux pouvoirs publics d’intervenir.

L’un est celui de cette allocation des fréquences qui devrait permettre de fixer un cahier des charges à respecter par les bénéficiaires. N’oublions pas en effet que les opérateurs réalisent des missions qui justifient d’imposer des obligations de service public. Certes, l’affaire semble déjà close pour les premières fréquences allouées en 2020, à savoir celles de la 5G 3,5 Ghz que les 4 grands opérateurs français ont acquises.

Mais rien n’est encore joué pour la fréquence des 26 Ghz et il est encore temps, avant 2023, de poser les bases de cahiers des charges exigeants qui fassent émerger toutes les visions et conséquences de ces projets: il faudra un vrai débat démocratique, en prévoyant de ne pas déployer cette version de la 5G si nécessaire.

Un projet européen d’innovation fondé sur ses valeurs propres

L’autre échéance est celle du lancement des spécifications de la 6G au sein des groupes de parties prenantes, le 3GPP. La Corée du Sud en particulier pousse à avancer rapidement sur la 6G dans ces groupes. Les gouvernements, à travers leurs représentants dans les instances de normalisation, notamment l’ITU, ont désormais l’occasion de proposer d’autres orientations que celles actuellement mises sur la table qui visent une latence réduite, des satellites en masse, des applications toujours plus consommatrices comme les hologrammes à la place des écrans.

Les gouvernements européens doivent refuser cette fuite en avant technologique qui ne vise qu’à optimiser les revenus des opérateurs. Ils peuvent en revanche exiger que les nouveaux développements technologiques visent des objectifs pour le bien commun tels que :

  • égalité d’accès des territoires,
  • sobriété énergétique de tout l’éco-système numérique et non seulement d’un segment en incluant les effets rebonds provoqués par les nouvelles offres,
  • sécurisation de tout le réseau internet avec chiffrage généralisé avant tout déploiement de nouvelles offres de services,
  • respect étendu du RGPD par toutes les parties prenantes et auditabilité des algorithmes avec refus de la reconnaissance faciale,
  • ouverture de fréquences à l’expérimentation citoyenne ou coopérative,
  • contrôle citoyen sur les scénarios de développement et d’usage pour les orienter vers le bien commun.

L’Europe peut devenir un leader de l’innovation en réinstituant le cadre de développement des technologies, en créant ainsi de nouvelles conventions qui s’appuient sur les valeurs propres des cultures du continent et en faisant ainsi une vraie différence avec les offres de la dictature chinoise et des libertariens de la côte Ouest des USA.

Dominique Boullier, Professeur des Universités en sociologie  Sciences Po Paris (Centre d’Etudes Européennes et de Politique Comparée, CEE). Auteur de « Sociologie du numérique » ( 2019, Armand Colin) et de « Comment sortir de l’emprise des réseaux sociaux » (2020, Le Passeur éditeur)

Voir aussi le débat auquel j’ai participé à Bruxelles avec Philippe Lamberts, co-président du groupe verts au parlement européen et Geoffrey Joris, représentant d’un think tank du patronat belge.

https://www.facebook.com/philippelambertseurope/videos/298080705156689

 

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