Cher-e-s ami-e-s
Léon Landini figurait parmi les invités de CRHA en mai dernier aux Glières. Il vient de publier une lettre ouverte dont nous vous communiquons ci-dessous le texte. L'énergie résistante citoyenne est au rendez-vous...
CRHA
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Lettre ouverte à Monsieur le Président de la République
par Léon Landini
Résistant
Bagneux le 12 août 2010
Monsieur le Président ,
C'est avec stupeur et indignation que j'ai pris connaissance du discours que vous avez prononcé le 30 juillet dernier à Grenoble.
Ce jour là, vous avez affirmé que : « La nationalité française puisse être retirée à toute personne d'origine étrangère qui aurait volontairement porté atteinte à la vie d'un policier, d'un gendarme, ou de toute autre personne dépositaire de l'autorité publique».
Stupéfait et indigné parce que votre déclaration va totalement à l'encontre de l'article premier de la Constitution française qui stipule : « Tous les français sont égaux, quelles que soient leurs origines ».
Oui Monsieur le Président, égaux en droits et en devoirs, cela signifie que ce n'est pas parce que qu'un français est d'origine étrangère, (comme vous l'êtes vous-même) qu'il a moins de droits, ou bien qu'il est un français de moindre qualité.
Or dans votre discours, vous envisagez d'appliquer des droits différents selon l'origine de la personne. Il ne peut s'agir là que d'un déni de justice commis envers les français d'origine étrangère et tout particulièrement contre ceux qui dans les années 1940 ont combattu l'occupant, les armes à la main et acquis leur nationalité française « non par le sang reçu mais par le sang versé ».
Par ailleurs, je souhaiterais savoir comment vous allez déterminer « l'origine étrangère » d'un citoyen français ? Se pourrait-il que vous fassiez, comme l'ont fait dans les années 1940, les gouvernements fascistes de Pétain et Laval à l'encontre des juifs, c'est-à-dire, remonter jusqu'à la troisième génération ?
Après votre déclaration, Il me semble indispensable de rappeler les immenses sacrifices consentis aux cours des deux dernières guerres par ceux que l'on appelait alors « Les coloniaux » et dont les enfants ou les petits-enfants, aujourd'hui français, sont les premiers visés par cette loi, que vous souhaiteriez nous imposer.
Pourtant, les immenses nécropoles se trouvant sur le front de l'Est, aussi bien que celles se trouvant devant Rome ou Monte-Cassino, prouvent que des dizaines et des dizaines de milliers de « coloniaux » morts pour la France, reposent loin de leur terre natale.
Le souvenir de leurs sacrifices devrait vous amener à un peu plus de retenue envers les jeunes français descendants de ces soldats, «très souvent malgré eux », qui ont donné leurs vies, afin que notre pays puisse reconquérir son indépendance et sa liberté.
Si pour un même délit ou crime vous décidez d'appliquer des peines différentes en fonction de l'origine d'un individu, pourquoi la même chose ne se passerait-elle pas en fonction de l'opinion des personnes ?
Quelle garantie avons-nous que par la suite, ce même principe ne s'appliquerait-il pas à toute personne ayant commis un autre délit : par exemple, avoir fait grève, ou tout simplement ayant participé à une manifestation que vous n'auriez pas appréciée ?
Le sieur Brice Hortefeux, ministre de l'Intérieur, (qui a été condamné le 4 juin dernier à 750 € d'amende par un tribunal pour injure raciale) avec ses nouvelles propositions, nous indique le chemin que votre gouvernement désire prendre.
Il a déjà annoncé vouloir étendre la déchéance de la nationalité française aux auteurs d'homicide, d'excision, de polygamie, d'actes de délinquances graves.
En ce qui concerne ces actes de délinquances graves, ne s'agirait-il pas, tout simplement, de ce que j'évoque au paragraphe précédent ?
Je vous avoue sans ambigüité, que le langage et les méthodes utilisées par votre gouvernement me rappellent ce que j'ai connu avant et pendant l'occupation, période que je croyais désormais révolue.
De toutes façons, quelles que soient les raisons que vous puissiez invoquer, je trouve qu'il est déshonorant pour notre pays que vous menaciez de retirer la nationalité française aux enfants ou aux petits-enfants de personnes qui, dans un passé récent, ont été l'honneur de notre France.
Car c'est un fait reconnu : 66 ans plus tard les étrangers de « L'affiche Rouge », demeurent pour tous l'image emblématique de la Résistance armée française.
Par ailleurs, bien que vous vous présentiez comme les défenseurs de « L'identité nationale » je constate avec amertume que vous détruisez chaque jour d'avantage la « spécificité » et tout ce qui a fait la grandeur de notre Nation. Jusqu'à notre langue que vous malmenez sans vergogne et que vous vous attachez à faire disparaître en la remplaçant par un immonde « globisch ».
En tant qu'ancien Combattant Volontaire de la Résistance, comment ne serais-je point révolté en apprenant que Denis Kessler, un de vos proches amis, ait osé écrire : « Il s'agit aujourd'hui de sortir de 1945 et de défaire le programme du Conseil National de la Résistance... Il est grand temps de le réformer et le gouvernement s'y emploie », sans que vous, ni personne dans votre entourage ne se soit insurgé contre ce qui est une véritable provocation à l'égard du monde de la Résistance, auquel vous faîte si souvent référence.
Comme tous les autres membres de ma famille, j'ai connu les agressions et les insultes racistes « Sale macaroni ! La France aux Français ! ».
Pourtant ma famille s'est engagée dès 1940 dans la Résistance (en décembre 1940 mon frère Roger et ses camarades ont fait dérailler, en pleine gare de triage de Fréjus-Plage, 8 wagons de marchandises qui partaient pour l'Allemagne).
En octobre 1942, j'avais 16 ans et demi quand j'ai participé pour la première fois à un déraillement. Mes états de services dans la Résistance, (enregistrés au ministère de la Défense) mentionnent une quarantaine d'ennemis abattus.
En mai 1943, mon père et mon frère furent tous deux arrêtés et effroyablement torturés par les carabiniers italiens (évadés lors de leur déportation en Allemagne). Je fus arrêté à mon tour à Lyon en mai 1944, et « interrogé » par Barbie lui-même.
À la libération, mon père, mon frère, mes deux sœurs et moi-même avons tous obtenu la carte de Combattant Volontaire de la Résistance.
Mon frère, arrivé en France à l'âge de 10 ans, marié à une française et père de deux enfants français, ne fut naturalisé qu'en 1947, il avait 33 ans.
Toutefois, bien qu'étranger, il fut pendant la Résistance commandant de maquis et homologué Lieutenant de l'armée française avec parution au " Journal Officiel ".
Il était invalide de Guerre et Médaillé de la Résistance - depuis son décès en 1962, une rue de Saint-Raphaël porte son nom.
Ma jeune sœur Mimi est Chevalier de la Légion d'Honneur et Chevalier dans l'Ordre National du Mérite. En ce qui me concerne, fils d'immigrés italiens, je suis né en France en 1926 au Muy (Var) et suis devenu français par option à l'âge de 10 ans.
Je suis Grand Mutilé de Guerre - Ancien officier FTP-MOI - officier de la Légion d'Honneur - médaillé de la Résistance - décoré par l'Union Soviétique pour ma participation aux combats contre le nazisme - président de l'Amicale des Anciens (FTP-MOI) des Bataillons Carmagnole-Liberté et président de diverses associations d'Anciens Combattants.
Je tiens à préciser que les FTP-MOI, composés quasi exclusivement de combattants étrangers ou d'origine étrangère, sont aujourd'hui reconnus par de nombreux spécialistes de l'histoire contemporaine comme « le fer de lance de la Résistance armée française »
En revanche, un grand nombre « de ces bons français, défenseurs de l'identité nationale» qui avant guerre insultaient les étrangers, je les ai, après la libération, retrouvé en prison pour collaboration avec l'ennemi.
Qui étaient les plus français, Monsieur le Président ?
Il est vraiment intolérable et inadmissible, qu'une telle mesure mettant en cause les gens d'origine étrangère puisse devenir une loi.
En espérant que vous vous ressaisirez et que désormais en France, pays de la liberté et des droits de l'homme, chaque Français, quelle que soit son origine, soit toujours traité avec le respect et la dignité qui est due à tout être humain.
Veuillez agréer, Monsieur le Président, les salutations Républicaines d'un Résistant d'origine étrangère profondément attaché à la Nation française, à la justice et à la liberté.
Léon Landini

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