Invisibilité du harcèlement sexuel au travail. Pourquoi?

Il y a une invisibilité sociale du harcèlement sexuel au travail. Les femmes victimes s’en sentent à la fois coupables et honteuses. Elles repèrent mal que le viol de leur intimité a pour origine une organisation du travail délétère. Une femme médecin du travail risque l’interdiction professionnelle par l’ordre des médecins pour avoir soutenu des victimes. Appel à soutien le 11 avril à 8h15.

Premiers constats en médecine du travail sur l’aspect invisible du harcèlement sexuel au travail, après le séminaire de travail de l’association Santé et Médecine du Travail qui s’est tenu à Paris le samedi 24 mars 2018 - http://www.a-smt.org/.

Ce travail fera l’objet d’un compte-rendu développé à partir de l’analyse des vingt médecins du travail présents, analyse nourrie d’une vingtaine de cas cliniques dont quatre monographies détaillées - Notre réflexion a pu s’enrichir d’un article récent de Nicolas Chaignot-Delage dans la Revue de droit du travail 2018, page 12 (article sous copyright).

Les constats préalables :
Les médecins du travail ont très rarement accès à des salariées qui en première intention parlent au médecin du travail des faits de harcèlement sexuel au travail. Et pourtant des études montrent qu’un nombre non négligeable de ces situations accompagnent des faits de harcèlement moral au travail qui sont eux beaucoup mieux repérés par les médecins du travail. Il est démontré depuis de longues années que les faits de harcèlement moral au travail naissent dans des organisations du travail délétères aux facteurs de risques bien instruits.

Notre réflexion actuelle :
Le travail est un opérateur central dans la construction de la santé et dans la régulation de la domination.
Les organisations du travail délétères propices au harcèlement moral ne permettent plus la reconnaissance des contributions au travail de chacun, reconnaissance qui est le vecteur de la santé et de l’identité au travail.
Ces organisations du travail peuvent alors favoriser un harcèlement sexuel du fait du travail. Dans ces situations les collectifs de travail nourris de règles professionnelles pour bien travailler, sont fragilisés ou effondrés. Les règles professionnelles partagées au sein d’un collectif de travail, qui font contention à l’émergence de la domination principalement masculine, s’en trouvent fragilisées ou absentes.
C’est dans ces situations non régulées par les pairs, que des faits de harcèlement sexuel du fait de l’organisation du travail se déploient. Les femmes victimes de ces faits s’en sentent à la fois coupables et honteuses. De cela elles repèrent mal que la cause de ce qu’elles subissent, ce viol de leur intimité, a pour origine une organisation du travail délétère qui met en péril leur santé.
La médecine du travail, même si elle a pu développer une pratique favorable à la confiance, est de ce fait peu sollicitée dans ces situations.
C’est par des signaux cliniques faibles que les médecins du travail peuvent soupçonner un harcèlement sexuel du fait du travail. Ces signaux cliniques faibles n’évoquent pas principalement des faits ou conséquences du harcèlement sexuel, mais découlent des conséquences du harcèlement moral qui accompagne le harcèlement sexuel, et concernent des pathologies qui semblent chronicisées de façon très anormale, ou se déployer dans des figures inhabituelles. La honte fait obstacle à l’intercompréhension des mécanismes délétères entre la victime et le médecin. C’est le cas pour la honte en lien avec une souffrance éthique générée par une organisation du travail délétère. Pareillement les médecins du travail repèrent la même difficulté concernant le harcèlement sexuel au travail du fait de la honte née de l’expérience d’une violence sexuelle subie.
Face à un énoncé de harcèlement moral au travail, il importe donc en médecine du travail d’explorer systématiquement un passé de harcèlement sexuel du fait du travail, et d’informer dans le champ collectif de notre disponibilité d’écoute dans ce domaine afin que les salarié.es en soient avisé.es et soient incité.es à évoquer un éventuel harcèlement sexuel.
Le temps de mise en mots de ces douleurs intimes va contraindre les médecins du travail à un suivi médical attentif dans la durée, le temps que les méfaits de la culpabilité s’effacent et que la compréhension des mécanismes à l’œuvre et des responsabilités des faits de domination puisse émerger.
Ainsi il existe dans des organisations du travail pathogènes, une majorité de faits de harcèlement sexuel au travail qui échappent à la visibilité sociale, à leur prise en charge médicale préventive et à leur réparation en droit.
Il y a donc urgence à mieux instruire cliniquement, face au harcèlement sexuel au travail, ce qui fait obstacle à l’émergence de ses causes et conséquences pour les femmes qui en sont victimes.

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LA PAROLE DES FEMMES COMPTE-T-ELLE POUR LE CONSEIL DE L’ORDRE DES MEDECINS ?
Association Santé et Médecine du Travail S.M.T. http://www.a-smt.org/

Dans un précédent communiqué nous explorions les raisons des difficultés du CNOM et de ses instances disciplinaires à se prononcer sur la situation du Dr Karine DJEMIL.
A travers les décisions de l’instance régionale c’est la question essentielle de la valeur de la parole des femmes, qu’elles soient médecins ou patientes, qui se pose ici.
Cette affaire aurait pu rester confinée dans l’enfer du sexisme institutionnel ce qui est fréquent dans les institutions de l’ordre des médecins (voir les poursuites contre les médecins violeurs par exemple). Malheureusement pour cette institution, les plaintes concernant le Dr DJEMIL ont été rattrapées par le surgissement, dans le monde entier, des luttes contre le harcèlement sexuel et notamment celui des femmes au travail.
Le Dr DJEMIL a observé, nous ses pairs nous en témoignons ici, une conduite professionnelle irréprochable et, à bien des égards, exemplaire. Confrontée à la souffrance de salariées sexuellement harcelées elle a, avec leur accord, instruit leur inaptitude. Conformément à la réglementation elle a procédé à une étude de poste parfaitement conforme à la clinique médicale du travail. Ainsi, bien qu’elle connaisse parfaitement les entreprises concernées, elle s’est rendue sur leur lieu de travail et a notamment entendu les employeurs. Elle a déposé ces études de postes dans les dossiers médicaux dont elles sont constitutives. A la demande des salariées elle leur a laissé accès à leur dossier comme le code de la santé publique lui en fait obligation.
Que peut-on lui reprocher ?

Devant leur fonctionnement particulièrement contraire au droit, la question de l’existence même des instances d’exception du CNOM se pose ici.
Pourquoi le conseil départemental de l’ordre des médecins de Seine Saint Denis s’est-il joint à l’une des plaintes ? Pourquoi a-t-on reproché au Dr DJEMIL son exercice clinique compréhensif vis-à-vis des victimes ? Pourquoi le président de l’instance régionale a-t-il trahi le secret du délibéré ? Pourquoi le Dr DJEMIL a-t-elle subi, à la demande du président de l’instance régionale l’humiliation d’une expertise psychiatrique ?
Autant de questions que l’instance nationale va devoir examiner et les réponses que nous exigerons, nous nous en assurerons, seront exposées publiquement.

Le Dr DJEMIL est convoquée le 11 avril à 9h15, devant l’instance disciplinaire.

NOUS VOUS APPELONS A VOUS RASSEMBLER POUR MANIFESTER VOTRE SOUTIEN AU DR DJEMIL LE 11 AVRIL A PARTIR DE 8H15 DEVANT LE CNOM (4 RUE LEON JOST, PARIS 17EME)

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