Asterix chez les Danois

"Résister encore et toujours à l'envahisseur..."

Dans son article : Le présidentialisme, ses courtisans et son crétinisme, Edwy Plenel s'en prend à juste raison au président Emmanuel Macron et à sa sortie au Danemark concernant le peuple français "réfractaire au changement". Il cite un article paru dans les Inrockuptibles. Article dans lequel on lit pourtant une chose étrange :

"La popularisation de la figure du Gaulois par Astérix et Obélix a-t-elle une part de responsabilité dans le cliché du peuple qui “résiste encore et toujours à l'envahisseur”

Oui, malheureusement ! J'aime beaucoup Goscinny et Uderzo, mais leurs personnages ont véhiculé des idées reçues. Il y a beaucoup mieux à dire sur les Gaulois que ce genre de choses.[1]"

Quel lien y a-t-il entre résister encore et toujours à l'envahisseur et être réfractaire au changement ? En effet, puisque, très maladroitement, Benjamin Griveau a évoqué l'"humour" et convoqué Astérix pour justifier l'incroyable impolitesse du président vis-à-vis du peuple qu'il est censé représenter, il faut tenter de comprendre ce que les uns et les autres ont voulu dire.

Du point de vue d'Emmanuel Macron, la référence est claire me semble-t-il. Il oppose les luthériens besogneux, en réalité, les calvinistes et les puritains ("les puritains se voulaient besogneux, nous voilà forcés de l'être"[2] ) à cette image des gaulois jouisseurs, râleurs, bagarreurs que la bande dessinée nous a fabriquée et dans laquelle nous nous reconnaissons. Image fausse historiquement, mais qui fait partie dorénavant de notre mythologie. L'esprit gaulois, c'est le village contre l'Empire. Cet imperium que le capitalisme veut nous imposer, avec son lot de sacrifices. C'est une affaire de théologie. La liturgie doloriste contre l'agapè. Emmanuel Macron s'est trompé de peuple. La greffe qu'il entend pratiquer ne prend pas, le porte greffe rejette le greffon. Astérix légionnaire ? L'épisode a déjà été écrit.

Le capitalisme, c'est la thésaurisation, contre la promesse d'un avenir radieux. Le dolorisme contre la jouissance immédiate (même si le message est un peu brouillé de nos jours par l’hyper-consommation, l'injonction au bonheur[3] et par l'abandon de la "morale" qui le caractérisait originellement). Et c'est ce rigorisme que les luthériens incarnent (à tort ou à raison, il ne faut pas essentialiser). Que le chanoine de Latran en vienne subitement à troquer son catholicisme contre le protestantisme voire le puritanisme n'a pas de quoi nous étonner. La fidélité n'est pas une vertu libérale, une des siennes encore moins.

Donc oui, le "gaulois" contre l'envahisseur ce qui est plutôt une qualité, n'en déplaise à Jean-Louis Brunaux ; non, pas les gaulois réfractaires à tout changement, mais exigeants sur leur nature ; et sans autre commentaire pour toutes celles et ceux qui, à l'image de Benjamin Griveau, rament pathétiquement pour tenter de rattraper  les (rares) moments de sincérité de leur patron.

 

[1] Jean-Louis Brunaux : https://www.lesinrocks.com/2018/08/30/actualite/gaulois-refractaires-au-changement-macron-tout-faux-repond-un-historien-111119418/

[2]  Max Weber : l'éthique protestante et l'esprit du capitalisme.

[3]  https://www.franceculture.fr/emissions/la-grande-table-2eme-partie/heureux-qui-comme-moi-je

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