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Walt Disney décide de relancer ses investissements à Marne-la-vallée...

La boucle est bouclée. Après des décennies d'invasion culturelle américaine, Walt Disney décide de relancer ses investissements à Marne-la-vallée. Aussitôt notre inénarrable  président anglophile et anglophone se précipite sur un outil de communication bien connu pour gazouiller que la "France est de retour". Il se réjouit de ce que notre pays s'enfonce encore plus dans ce que la division internationale du travail lui a réservé comme spécialité : le tourisme de masse.

Dès après la seconde guerre mondiale, les États-Unis sont partis à la conquête du monde. Leur but était de lutter contre la gangrène communiste. Leur empire, ils ne l'ont pas construit exclusivement par les armes, mais également par le cinéma. Hollywood est une formidable machine à coloniser les esprits. Pendant que nos empires coloniaux s'effondraient, tout bâti qu'ils étaient sur une occupation physique, militaire, violente de territoires à priori hostiles, des territoires habités par des peuples violentés, les États-Unis imposaient à la terre entière une vision du monde qui allait rencontrer un succès grandissant.

Cette "hégémonie culturelle", cette expansion, peut être symbolisée par Walt Disney. Les sociétés sont fondées sur des narrations communes. De la même façon que la religion catholique, grand outil d'agrégation s'était imposée en recyclant des mythes, des rituels et des lieux "païens" qui lui préexistaient, Disney à  pénétré nos imaginaires en réutilisant des contes : ceux des frères Grimm, de Charles Perrault... Toute l'intelligence de cette vaste entreprise d'acculturation tient dans le fait qu'elle joue sur des circuits pré-câblés. Qu'elle les détourne de leurs fonctions premières, sans brutalité. Blanche neige, conte collecté par les frères Grimm mais dont l'origine est immémoriale, revisitée par Disney, nous entraîne, comme bien d'autres histoires dans un monde tout entier de sucrerie, de mièvreries musicales.  L'important pour ces récits, c'est leur morale. Le "happy end", la fin heureuse qui nous incite à supporter ce que nous vivons dans le présent dans l'attente d'un avenir meilleur. Cette téléologie est au cœur de la société capitaliste, elle permet d'accepter en partie l'injustice, tout comme la promesse du paradis le faisait. La bonté, la patience, l'abnégation, être dur au mal, voilà les valeurs que cette idéologie inculque.

Cette "culture" s'accompagne mécaniquement d'une consommation effrénée qui, à la différence de la vie éternelle et du paradis agit comme un rail de coke : brièvement. C'est une succession de montées et de descentes. On passe d'un état euphorique à un état de manque. État qui nous incite à en reprendre encore et encore. Sucrerie, soda, un nouveau film…

Cette addiction prépare le terrain aux "grandes réformes courageuses", au pragmatisme.

C'est l'acte II.

La culture française a résisté longtemps. Nous avions Astérix et Victor Hugo. Nous avions une éducation humaniste visant à faire de nos enfants des citoyens[1]. Nous avions une légitimité, une autorité intellectuelles. Nous avions un compromis social tout à fait original issu du CNR.

Mais comment lutter quand la sur-sollicitation des circuits de la récompense est incessante ? Nous voilà transformés en consommateurs de tablettes, téléphones, cinéma rose bonbon, mangeurs de pop-corn, de barbes-à-papa. Le sucre est rare dans la nature, il est survalorisé par le métabolisme de l'homme. Ensuite, des réflexes de type pavloviens entrent en jeu, des associations. Le droit du travail n'est plus qu'un lointain souvenir "lorsque le sucre d'orge parfumé à l'anis coule dans la gorge d'Annie, elle est au paradis". Les solidarités professionnelles ? des cailloux dans les chaussures pour un peuple en marche vers sa nouvelle église.

Les activités sociales et culturelles des Comités d'Entreprises subventionnent des entrées dans les parcs d'attraction ! Le patronat récompense les bons ouvriers par des bons d'achat dans des "enseignes partenaires" (des award sous forme de cash back !).

Acte III : satisfait des bons résultats obtenus par le nouveau président, Robert Iger décide d'investir dans ce beau pays qu'est redevenu la France après qu'il ait abandonné ses chimères sociales, qu'il se soit dépouillé des restes cryptocommunistes de son droit. Le PDG de Walt Disney est reçu à l'Élysée par notre chef de l’État. Sourires carnassiers, poignées de mains viriles…

Alors, sans doute, comme l'écrit Razmig Keucheyan[2] : "s'imaginer qu'il suffirait de remporter « la bataille des idées » pour que le système change, c'est s'exposer à des désillusions" et "livrer « la bataille des idées » consiste à politiser ces nouvelles classes populaires au moyens de luttes analogues à celles menées par les salariés d'Onet" mais, la question d'"imaginer les contours d'un bloc social à venir" n'est pas résolue.

Les classes populaires vont à Marne-le-Vallée. Ce n'est pas les insulter que de le dire. Le système tout entier s'y emploie. Parcs d'attractions, tourisme de masse, voyages à bas coût, promotions sur des pâtes à tartiner, etc.[3]

Notre adversaire est certes le capital, mais il a aujourd'hui un allié de poids qu'il faut combattre en parallèle. Voilà la bataille culturelle que nous devons également mener.

 

[1] Aujourd'hui, comble de l'horreur l'éducation façonne l'"employabilité"

[2] Razmig Keucheyan, ce que la bataille culturelle n'est pas, Le Monde Diplomatique, mars 2018

[3] Au passage, j'en profite pour parler de Belfort dont le maire (LR) a décidé de baisser de 40% le budget d'acquisition de la bibliothèque municipale et de doubler le tarif d'inscription. Une pétition est en ligne : https://www.mesopinions.com/petition/social/subventions-bibliotheque-municipale/40225  

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