Déméter et l'Agribashing

Le vocabulaire plein de raccourcis des médias est antipolitique. Le terme "agribasching" l'illustre parfaitement. Il interdit tout réflexion en transformant une critique de l'"agriculture" industrielle, en une attaque passionnelle. On dénigrerait les paysans, on serait malveillant, on les calomnierait.

Le vocabulaire plein de raccourcis des médias est antipolitique. Le terme "agribasching" l'illustre parfaitement. Il interdit tout réflexion en transformant une critique de l'"agriculture" industrielle, en une attaque passionnelle. On dénigrerait les paysans, on serait malveillant, on les calomnierait.

Or, il n'en est rien.

La critique radicale des techniques culturales et d'élevage utilisées depuis la fin des années 50, techniques brutales, chimio-centrées, traquant les "mauvaises herbes", usant et abusant des biocides, cette critique vise, tout au contraire à remettre l'homme paysan au milieu du bestiaire et de l'herbier dont il tire ce qui lui permet de vivre et de faire vivre ses congénères . Ce n'est pas calomnier que de souhaiter remplacer ces hommes vêtus de combinaisons de protection, dispersant des insecticides, des fongicides, des herbicides, des raticides, des nématicides, des corvifuges en un mot : des biocides, les remplacer par des hommes libres, attentifs, observant la vie qui les entoure, cherchant à comprendre le pourquoi des alliances originales qui se nouent ici et pas là. En quoi est-ce malveillant que de souhaiter que chacun  fasse plutôt appel à ses sens qu'à ses capacité à lire un mode d'emploi et une notice de précautions d'utilisation ?

User, et abuser du terme "agribasching" comme le font, entre autre, les antennes de radio France [1] c'est une façon bien méprisable d'empêcher le débat, de participer à la propagande, de se soumettre.

Et puisqu'il semble que, pour la FNSEA et certains médias, le "qui parle" compte au moins autant que le "que dit-il", je me sens obligé de décliner mon identité. Je suis le fils d'un de ces paysans que l'agriculture industrielle a fait disparaître. Je connais les levers avant le jour, la course contre l'orage qui menace le foin quasi sec. J'ai épandu le fumier sur les prés, ramassé les patates à la main, aidé au vêlage. Dans les années 1970, quand la question s'est posée de la transmission de la ferme, on nous a seriné jusqu'à plus soif, que seules les plus gros – les plus gras ? – survivraient. Dix hectares dans les Hautes-Vosges ! vous plaisantez jeune homme ! On nous a découragés, spoliés. L'avenir était aux grandes exploitations. Il fallait parachever l'exode rural et la prolétarisation qui va avec.

Mon CV est-il présentable ? Ou bien est-ce que je vais tomber sous le coup de cette loi scélérate, liberticide, encourir les foudres de Déméter [2] ? Cette cellule de la gendarmerie dont la mission est de "déjouer les « actes crapuleux » perpétrés en campagne, mais aussi les « actions de nature idéologique, qu’il s’agisse de simples actions symboliques de dénigrement du milieu agricole ou d’actions dures ayant des répercussions matérielles ou physiques »".

Déméter donc, la déesse des moissons mobilisée pour défendre celles et ceux qui l'agressent par leurs pratiques. Déméter grimée en moissonneuse-batteuse ! La FNSEA est le seul syndicat aillant l'audace de faire appel à la maréchaussée pour se défendre d'"attaques symboliques". La monstration d'une banderole tombe-t-elle sous le coup de cette répression ? La Confédération Paysanne, autre syndicat de la profession qui dénonce la création de cette "cellule militaire" sera-t-elle bientôt interdite ?

Tombons-nous sous le coup de la loi en disant que le rendement énergétique de l'agriculture décroît [3] ? Claude Bourguignon finirait il entre deux gendarmes pour oser écrire, comme il l'a fait en 1991 [4] que "90% [des sols] ont une activité biologique trop faible (…)", "Les agriculteurs biologiques ou biodynamiques ont des sols beaucoup plus actifs que ceux qui travaillent en conventionnel". Faut-il embastiller l'ingénieur agronome, microbiologiste des sols pour avoir osé accuser l'"homme de l'agriculture chimique" de méconnaître les mécanismes de fixation de l'azote, de ne voir dans le sol qu'un "simple support inerte sur lequel il suffit de répandre des solutions magiques" [5] ? Qu'est-ce que l'"agribashing" peut bien contenir qui nous oblige au silence ?

Bien sûr, la FNSEA nous l'affirme, ces critiques ne sont plus d'actualité. Tout a changé depuis toutes ces années. La preuve : l'abandon des glyphosates est "impossible sans une solution de rechange" !  Et quand on entend ce propriétaire de la mascotte du salon de l'agriculture, évoquer sa vache en se réjouissant de sa conformation, prometteuse d'une grande quantité des meilleurs morceaux [6] (entendez rumsteck, filets, onglets), on ne doute pas un seul instant de cette évolution !

La prochaine étape c'est quoi ? Le MEDEF qui chouine dans les jupes d'Emmanuel Macron parce que de méchants syndicalistes en veulent à ses sous : Patrons-bashing ! Défiler avec des banderoles réclamant le retrait de tel ou tel projet de loi sera-t-il interdit ? Gouvernement-bashing… La liste serait infinie. La FNSEA ouvre une porte bien dangereuse.

Au lieu de prendre ces postures indignées, les paysans auraient mieux à faire. La "révolution verte", celle dont ils s'enorgueillissent tant, rien n'empêche de la revivre dans un autre sens. Non pas un retour en arrière, mais une vraie mobilisation générale.

Une guerre est déclarée vis-à-vis de ce modèle agricole obsolète, aux effets secondaires catastrophiques. Ce ne sont pas des capteurs et de l'intelligence artificielle, des satellites et des robots qui vont nous en faire sortir. Au contraire, ils nous enfoncent encore plus avant dans la "déqualification de masse" évoquée par James C. Scott [7] à propos de la révolution néolithique. L'avenir est au retour à l'observation, à la symbiose, au questionnement, à la curiosité.

Quand un groupe social en est arrivé à ne plus pouvoir entendre la critique, c'est qu'il est à la limite de s'effondrer, de ne plus se (re)connaître, de ne plus savoir justifier son existence, vis-à-vis de lui-même comme du reste de la société. La société d'après la catastrophe de la deuxième guerre mondiale  a créé un monstre qui s'appelle l'agriculture industrielle. Ne laissons pas les hommes et les femmes qui en sont les bras, les jambes, les yeux, souffrir et mourir dans la misère.

L'agribashing, ce n'est pas nous qui le pratiquons.  Ce sont les groupes capitalistes qui tirent les ficelles de cet enfer. Qu'ils soient inventeurs ou marchands de produits biocides, distributeurs, acheteurs de mauvais fruits et légumes, collecteurs de lait à pas cher.

Chiche que Déméter vient me chercher !

 

 

 

 

 

[1]Dimanche 16 février 2020, France Inter a diffusé une émission consacrée au sujet, non pas l'agriculture, mais le "dénigrement" et un sentiment de "profonde injustice" (https://www.franceinter.fr/emissions/interception/interception-16-fevrier-2020)

[2]"Vives critiques contre Déméter, la cellule de gendarmerie surveillant les « atteintes au monde agricole »" : https://www.lemonde.fr/planete/article/2020/02/13/enquete-sur-demeter-la-cellule-de-surveillance-contestee-des-campagnes_6029381_3244.html

[3]"En 1940, il fallait 1 calorie fossile pour produire 2,4 calories alimentaires, il faut aujourd’hui 7 à 10 calories fossiles pour produire 1 seule calorie alimentaire. C’est une insulte à l’intelligence humaine que d’être 25 fois moins efficace que nos grands-parents alors que l’on se dit une société développée…" (https://www.green-economy.fr/agriculture-durable/)

[4]http://gpf-sud-gironde.e-monsite.com/medias/files/claude-bourguignon-microbiologiste-des-sols.pdf

[5]Ibid.

[6]Matinale de France Inter. 22 févr. 2020

[7]James C. Scott : Homo Domesticus. Une histoire profonde des premiers états.

 

 

 

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