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Billet de blog 19 sept. 2020

Pour en finir avec la violence (verbale) politique.

Qui est l'intolérant, l'ayatollah, le khmer, le Douch ?

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Monsieur Dupont-Moretti, je ne vous connais pas et je doute que nous ayons un jour l'occasion de nous rencontrer tant les univers dans lesquels nous évoluons sont éloignés l'un de l'autre, même s'ils se situent sur la même Terre. Je vous imagine (fantasme ?) chassant en Sologne ou ailleurs pendant que moi je regarde le massif vosgien mourir à petit feu. Je ne vous ferai pas l'injure de vous rappeler comment et pourquoi ce massif, cette vieille hêtraie-sapinière a été largement transformée en monoculture de résineux, ni pourquoi il est en train d'en crever. Je ne vous ferai pas cette injure puisque en tant que chasseur, ami des chasseurs, vous vous prétendez de fait gardien de la ruralité, de la "nature". Alors que je ne prétends à rien d'autre qu'à établir des relations pleines d'égards et d'intérêt[1] avec les terrestres comme pourrait dire Bruno Latour. Ce genre de relations non-utilitaristes, qui n'excluent pas le prélèvement bien sûr. Nous sommes, j'en suis conscient, des êtres hétéronomes, nous ne synthétisons pas nos sucres, nos chaînes carbonées à partir de la seule énergie solaire. Nous avons besoin des intermédiaires que sont les plantes, et pourquoi pas du lapin qui les a métabolisées.

Je ne vous connais pas donc, mais je ne vous reconnais en aucun cas le droit de vous instituer en arbitre des élégances, à désigner qui est ayatollah, voire Khmer, vert.

Vous rendez-vous compte de la violence de ces métaphores ? Elles sont dans le registre de la violence politique telle que l'extrême droite sait en user. Qui vous autorise à reconnaître que tel ou tel propos est raisonnable, entendable ? Qu'il ne heurte en rien vos propres sensibilités ou celle de vos amis ? Est-ce que sérieusement - vous êtes un avocat - le fait d'aller jusqu'au bout du raisonnement écologique fait de nous des tueurs de masse, ou des religieux dogmatiques ? On est à la limite du délit d'opinion.

L'écologie politique – même si ce mot mériterait une définition plus précise -  est une chose très sérieuse. Il en va de la vie ou de la mort de millions d'êtres humains, mais aussi de milliards de non-humains. Nous sommes confrontés à un péril immense qui nous force à reconsidérer les bases sur lesquelles a été fondée notre société libérale au XVIIe siècle. Tout comme doit être reconsidérée notre société industrielle issue du XIXe. C'est un virage anthropologique que nous devons négocier et ce ne sont pas vos rodomontades devant des militants à une université d'été qui vont nous y aider. La tradition libérale, dans laquelle je présume vous vous reconnaissez, a effectué un autre de ces virages en abattant tout un pan de la tradition, la royauté en était une. Comment cette école de pensée, par essence anti traditionnaliste, peut-elle en rabattre face à des arguments mettant cette même tradition en avant : la chasse à la palombe, la chasse à la glu, etc. ?

Qui est l'intolérant, l'ayatollah, le khmer, le Douch ? Cet homme ou cette femme qui revendique de pouvoir aller à sa guise dans une forêt, ne serait-ce qu'une journée par semaine avec ses enfants sans risquer la blessure ou pire ; sans avoir à rencontrer des hommes et des femmes armé-e-s ; sans avoir à entendre les coups de trompe, les aboiements des chiens, les cris des hommes traquant la "bête". Ou bien celui-là qui refuse, au nom de je ne sais quel droit qu'il aurait, la moindre concession. Pas d'entrave au droit absolu de la chasse. Pourquoi le "délit d'entrave à la chasse" existe-t-il ?

Si c'est cela les khmers verts alors j'en suis. Et j'en suis fier. M. Schraen a beau –c'est une manie parmi les anti-écologistes – prétendre savoir discerner qui est légitime à parler et qui ne l'est pas, je n'en suis pas moins capable que lui. S'il veut, on peut faire un test de pureté de la race rurale ! Certes, je suis allé voir ailleurs que dans cette ruralité. Je n'y suis pas resté enfermé. J'en demande pardon à ce défendeur du bon sens paysan, mais son discours ne m'intéresse pas. La fable des chasseurs gardiens des équilibres de la nature n'a aucun fondement épistémologique. Pas la moindre preuve empirique ne vient la corroborer. C'est à lui qu'incombe la charge de la preuve. Pas à moi. Il peut courir les médias – très accueillants à son égard[2] - ses affirmations n'en seront pas moins des élucubrations sans aucun fondement. Je l'affirme, dans la vraie vie, il n'y a pas seulement des chèvres et des chiens. J'assure également qu'on ne peut pas prétendre en même temps affirmer que la "nature" a besoin d'un système de régulation et tout faire pour que disparaissent les prédateurs qui sont depuis longtemps acteurs de cette régulation.

Mais monsieur Dupont-Moretti, revenons à nos propres moutons. Je ne partage pas la vision libérale que votre nouveau patron promeut depuis des lustres. À tout le moins, je conteste que les XVIIIe et XIXe siècles soient identiques au nôtre -qualifions-le de XXe siècle tardif. Malheureusement pour nous, le temps des calendriers ne s'ajuste que rarement à celui des historiens ou des sociologues. Ce siècle, le nôtre, celui dans lequel nos actions et nos réflexions se situent est confronté aux limites que les précédents ont voulu ignorer. S'ils ne l'avaient pas fait, s'ils avaient cru à la réalité, ils auraient bien dû admettre que l'extension des territoires par la colonisation, l'appropriation des "matières premières", pire encore, de la force de travail, venues d'autres terres à destination de l'Industrie, à la seule fin de satisfaire la déesse du progrès ne pouvait durer qu'un temps limité. Aujourd'hui, le XXIe siècle doit passer la serpillère. Mais les pseudo-modernes se rebiffent. Ils sortent l'artillerie de la propagande pour que celles et ceux qui alertent, qui dénoncent, qui proposent des solutions passent pour des illuminé-e-s ; alors, on manie les gros mots, ayatollahs, Khmers. Tout y passe : les collapsologues confondus avec les survivalistes fascistoïdes étatsuniens ; celles et ceux qui luttent contre une technologie potentiellement liberticide assimilés à des conspirationnistes paranoïaques ; la lampe à huile et la référence aux Amish brandis comme des étendards de la déraison. La moindre mesure visant à restreindre un tant soit peu la toute-puissance automobiliste, qualifiée d'écologie punitive par une dame en tailleur rose. En un mot comme en cent, tout est mis en œuvre pour que l'hégémonie culturelle moderniste ne cesse pas. Tout cela participe de ce que Jezabel Couppey-Soubeyran appelle, dans un autre domaine, celui des banques : la capture des esprits par le discours et les mots. Ou encore la rhétorique réactionnaire.

Qui a dit que le seul tort de Cassandre c'est de n'être pas écoutée ? Nous ne sommes pas des oiseaux de malheur. Nous ne nous délectons pas de nos sombres visions du futur.

  1. Dupont Moretti, vous, moi, Emmanuel Macron, Régis Debray et beaucoup d'autres, nous sommes des hommes d'une autre époque. Celle de l'infinitude. Ne tentons pas de la conserver dans le formol avec un acharnement démesuré. On peut, de cette époque révolue, garder plein de belles choses. Mais ne tentons pas de prolonger cette linéarité qu'elle avait cru discerner dans le temps, dans l'histoire, dans le progrès.

La violence en politique, fût-elle verbale, c'est l'arme des celles et ceux qui sont trop désemparés par la situation pour pouvoir en débattre sereinement. Laissez les khmers et les ayatollahs à leurs histoires des siècles passés et discutons sérieusement de choses sérieuses.

[1] Lire Baptiste Morizot : Manières d'être vivant : Enquêtes sur la vie à travers nous.

[2] Vosges matin : 23 aout 2020. France Culture : Chasse : la politique dans le viseur. 5 septembre 2020.

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