En finir avec l'idée de régulation.

Il faut en finir une bonne fois pour toute avec cette idée de régulation que les chasseurs, en France – et peut-être ailleurs -, prétendent réaliser.

Tous les ans, au Haut-du-Tôt (Vosges), une exposition de photos agrémente une balade sur des chemins de forêts.

Cette année, une série de clichés de renards et un long texte signé du collectif renard grand est [1]. Dont un très beau cliché de jeunes renards sautillants sur des balles rondes de foin.

La photo illustrant ce billet en est, en quelque sorte le malheureux contrepoint.

https://www.athenas.fr/moratoire-pour-toute-dfo/ https://www.athenas.fr/moratoire-pour-toute-dfo/

 

Un texte explique également au visiteur la fausseté de tous les arguments justifiant l'acharnement avec lequel les chasseurs avec la complicité des autorités préfectorales (donc de l'État) s'obstinent à exterminer cette magnifique bête qu'est le renard au nom du principe de la régulation.

 Il faut en finir une bonne fois pour toute avec cette idée de régulation que les chasseurs, en France – et peut-être ailleurs -, prétendent réaliser.

Une régulation suppose une contre réaction. La température est mesurée en permanence par le thermostat. Celui-ci coupe le radiateur aussitôt la consigne atteinte. Une régulation biologique, pour n'en prendre qu'un exemple simplifié comme une relation proie/prédateur, impose que la contre réaction agisse sur le prédateur. Si le nombre de proies diminuent, le nombre de prédateurs va diminuer, laissant les proies augmenter de nouveau en nombre, et donc la population de prédateur augmentera elle aussi. Et ainsi de suite. On voit que la régulation consiste à maintenir les deux populations dans une oscillation autour d'un point d'équilibre. Voilà une théorie extrêmement simplifiée, à deux corps. Les chaînes trophiques sont beaucoup plus complexes en règle général. Détruire systématiquement les prédateurs, c'est aussi prendre le risque de voir les populations de proie proliférer jusqu'à un point où la nourriture manque[2]. D'autres fois une zoonose apparait. Et on a vu comment ces zoonoses sont capables de se transmettre d'une espèce à la nôtre.

Quand il enfume les blaireaux, les renards, quand il piège les fouines, les martes, par quelle contre-réaction le chasseur est-il limité ? Aucune. La disparition totale, l'anéantissement de ces espèces n'aurait aucune influence sur la population des chasseurs. Il ne régule rien du tout. Un chasseur qui me dit qu'il prélève un chevreuil parce qu'il a envie de se régaler d'un cuissot, ne me dérange pas. L'opposition à la chasse n'est pas une posture morale, issue du cerveau dérangé d'un citadin hors sol. Mais que M. Schraen prétende comme il le fait, être un acteur essentiel dans le bon fonctionnement de la nature, des relations complexes qui la constitue, voilà qui est horripilant. Parce qu'en réalité, à parcourir les plateaux de télé en récitant sa fable, il parvient à ses fins : convaincre les autorités de la nécessité de son loisir morbide. Résultat, au XXIe siècle on interdit bien les ménageries dans les cirques mais pas l'enfumage des blaireaux ni la destruction des renardeaux, des fouines et autres animaux "susceptibles d'occasionner des dégâts" comme les définit dorénavant l'administration.

Je le répète, il n'est pas question de posture morale, ni de sensiblerie[3], mais bien de la nécessité de changer radicalement notre relation au vivant[4].

Laissons à Rachel Carson le dernier mot. C'est la toute fin de son livre Printemps silencieux[5] écrit en 1962. Si son propos concerne les insectes et le DDT, la philosophie n'en est pas exclusive :

  • Le tir de barrage chimique, arme aussi primitive que le gourdin de l'homme des cavernes, s'abat sur la trame de la vie, sue ce tissu si fragile et si délicat en un sens mais aussi d'une élasticité et d'une résistance si admirables, capable même de renvoyer la balle de la manière la plus inattendue (…).

Vouloir « contrôler la nature » est une arrogante prétention, née d'une biologie et d'une philosophie qui en sont encore à l'âge (…)où l'on pouvait croire la nature destinée à satisfaire le bon plaisir de l'homme.

 

 

[1] https://www.renard-roux.fr/

[2] "Dans l'Arizona, les cerfs kaibab vivaient en équilibre avec leur milieu naturel ; loups, pumas et coyotes empêchaient leurs troupes de croître au-delà des possibilités alimentaires du pays ; des gens bien intentionnés ont tué les animaux sauvages pour « préserver » les cerfs ; résultats : les cerfs se sont multipliés prodigieusement, puis sont morts d'inanition en grand nombre, après avoir massacré la végétation en essayant de lutter contre la faim." Rachel Carson : Printemps silencieux. P292.

[3] Encore faudrait-il discuter cette notion de sensiblerie qui semble être une insulte dans la bouche des mâles dominants, mais qui est sans doute un attribut essentiel pour assurer la solidarité dans les sociétés, humaines ou non-humaines, et donc leur survie.

[4] Lire le magnifique livre de Baptiste Morizot : manières d'être vivant.

[5] Rachel Carson : Op. cit. p. 342.

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