Lettre à deux jeunes amis arabes qui hésitent à voter Macron

Chère Leila, Cher Karim

Comme plusieurs jeunes Français d'origine arabe, vous m'avez écrit pour m'expliquer pourquoi vous ne pouvez pas choisir entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen.

C'est évidemment votre droit de vous abstenir. Mais je trouve certains de vos arguments discutables et, comme vous m'avez fait confiance en m'écrivant, je veux en faire autant en vous disant ce que j'ai sur le cœur.

Sur Emmanuel Macron, nous n'avons guère de divergence : ce fils de Hollande personnifie le capitalisme libéral qui nous a fait tant de mal et continuera. A priori, pas question de voter pour lui.

Sauf que Le Pen représente un danger bien plus grave, ce que, je crois, vous sous-estimez.

Et d'abord parce que, voyant Marine, vous oubliez Jean-Marie. Le Front National, il l'a fondé avec nos ennemis communs: les nostalgiques de la collaboration avec l'Allemagne nazie et ceux de l'Algérie française, et notamment de l'Organisation armée secrète (OAS)​. Comment pourriez-vous laisser élire la fille d'un homme qui torturait les vôtres pendant la guerre d'Algérie ?

De ce père, elle a conservé la xénophobie obsessionnelle qui fonde sa proposition phare: la "priorité nationale". Mesurez-vous bien ce que cela signifie ? Nos frères étrangers seraient légalement discriminés en matière d'emploi, de logement, de santé et même d'enseignement pour leurs enfants...

Pire: la candidate du FN pousse le racisme jusqu'à remettre en cause un acquis de la démocratie française: le droit du sol. Si elle était élue, c'en serait quasiment fini de l'acquisition de la nationalité française. Seul le "sang" y donnerait droit ! Même les naturalisés seraient menacés: rappelez-vous les "révocations" de naturalisations sous Vichy...

L'hostilité que les Le Pen et leur parti ont toujours manifestée envers les Arabes s'est étendue aux musulmans. Durant toute sa campagne, la candidate n'a cessé d'inciter ses électeurs à la haine contre la deuxième religion de France. Et elle prône une nouvelle et grave discrimination: l'interdiction du port du voile dans l'ensemble de l'espace public.

Sa détestation des Arabes et des musulmans cible en particulier les jeunes des quartiers. Non seulement elle n'a pas eu un mot de compassion pour Théo, atrocement violé par des policiers, mais elle pousse les forces de l'ordre à la violence et prône pour elles la présomption de légitime défense en cas de morts de ses victimes. Sachant que la majorité des fonctionnaires de police votent pour Marine Le Pen, on imagine à quelles bavures en série son élection pourrait conduire, sous couvert d'antiterrorisme et avec l'arsenal de l'état d'urgence.

Un des reproches légitimes que vous faites à Emmanuel Macron, c'est de considérer la reconnaissance de l'Etat de Palestine comme "inutile". Mais vous ignorez, semble-t-il, que Le Pen est bien plus proche que son concurrent du gouvernement israélien. Comme toute l'extrême droite européenne, elle voit en Netanyahou et ses amis des alliés décisifs dans le combat mondial contre l'islam. Depuis des années, elle fait même des pieds et des mains pour être invitée à Tel-Aviv, ce que les déclarations négationnistes de son père rendent bien sûr difficile.

Hostile à la lutte des Palestiniens, Le Pen l'est aussi à celle du peuple syrien. Le Front National a en effet choisi de défendre la dictature de Bachar al-Assad et son allié Vladimir Poutine. Elle s'est même rendue à Moscou pour obtenir la caution politique - et l'aide financière - du maître du Kremlin.

Vous voyez, vous avez raison: Macron, c'est le libéralisme. Mais Le Pen, c'est aussi le libéralisme, plus l'autoritarisme, plus la xénophobie et le racisme, plus l'amitié avec l'extrême droite israélienne. Voilà pourquoi moi, je vais utiliser le bulletin Macron pour battre Le Pen. Et, dès le 8 mai, la bataille contre le nouveau président commencera. Mais dans un pays resté (relativement) démocratique. Ne vous y trompez pas: le fascisme n'est jamais favorable aux mobilisations populaires.

Amicalement,

Dominique.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.