Le poison et l'antidote

Certains reprochent à la gauche d'avoir sous-estimé la montée du racisme et notamment de l'antisémitisme. Je ne prétends pas en avoir personnellement toujours pris la pleine mesure. Mais quand même: en préparant un débat, j'ai retrouvé ce texte que j'avais écrit pour la revue "Regards" en juillet 2012. Donc il y a presque six ans. Le lecteur appréciera

C'est avec grand plaisir que j'ai participé, aux côtés de Julien Salingue, à la « Controverse » du numéro de mai (2012) de Regards. Comme le lecteur l'aura constaté, nous étions l'un et l'autre sur la même longueur d'ondes, à quelques nuances près, quant aux actions à développer pour le droit du peuple palestinien à l'autodétermination, condition sine qua non d'une paix juste et durable au Proche-Orient.

Faute de place, je n'ai toutefois pas pu insister sur un point, qui me tient à cœur : le risque désormais majeur que représente, pour cette solidarité comme, plus généralement pour le mouvement démocratique en général, le sursaut du racisme, qu'il soit antisémite, islamophobe ou vise d'autres catégories, à commencer par les Roms. Évidence, dira-t-on. Mais en avons-nous pris la pleine mesure ?

Les drames de Toulouse et de Montauban ont pourtant tiré un premier et terrible signal d’alarme. Certes, nombre de questions posées par cette horreur demeurent sans réponse, à commencer par le comportement du service de renseignement chargé de la surveillance des terroristes en général, puis des services de police qui devaient s’emparer de celui-là vivant. Reste que l’assassinat, de sang-froid, de trois soldats d’origine arabe, puis de trois enfants juifs et de leur professeur n’a pas de précédent en France. Et, si Mohammed Merah a fait moins de victimes qu’Anders Breivik, leur « folie » comporte une dimension psychologique et idéologique commune : le sentiment d’avoir le droit, voire le devoir, de tuer un ennemi préalablement déshumanisé…

Second signal d’alarme : le score de Marine Le Pen au premier tour de l’élection présidentielle – auquel il faudrait ajouter celui, au second tour, d’un Sarkozy largement lepenisé. Si la présidente du Front national, avec 17,9%, n’a pas égalé en pourcentage le résultat cumulé de son père et de Bruno Mégret en 2002 (19,2%), elle a obtenu 950 000 voix de plus qu’eux. Et les sondages indiquent qu’en pourcentage des suffrages exprimés, elle a atteint 33% parmi les ouvriers, 23% chez les employés, 23% des moins de 35 ans et… 30% des non titulaires du baccalauréat – sans oublier sa poussée dans les zones péri-urbaines, où la spéculation immobilière a chassé les couches populaires. Bref, le FN a réussi une nouvelle percée dans l’électorat populaire, grâce au « cocktail » mortifère mêlant – comme hier Jacques Doriot ou Marcel Déat (1) – discours islamophobe, nationaliste et populiste.

Je vois un troisième signal d’alarme dans la campagne ignoble lancée Eric Zemmour contre la nouvelle ministre de la Justice. « En quelques jours, a dit ce récidiviste des dérapages racistes, Taubira a choisi ses victimes, ses bourreaux. Les femmes, les jeunes des banlieues, sont dans le bon camp à protéger, les hommes blancs dans le mauvais. Après tout, les femmes votent majoritairement à gauche depuis 1981, et dans les banlieues, Hollande a réalisé des scores de dictateur africain. » Et de reprocher à la garde des Sceaux de se montrer « douce et compatissante, compréhensive », comme « une maman, pour ses enfants, ces pauvres enfants qui volent, trafiquent, torturent, menacent, rackettent, violentent, tuent aussi parfois ». Espérons que RTL a vraiment décidé de se débarrasser d’un chroniqueur qui fait honte à notre profession…

Ces trois exemples le montrent : tout se passe comme si les digues construites depuis la Seconde Guerre mondiale cédaient, laissant désormais s’exprimer sans complexe la haine de l’Autre, en paroles et en actes. L’année 2012 restera, de ce point de vue, comme celle de la libération de la parole raciste. Voilà qui constitue un défi pour tous les citoyens, au-delà de leurs sensibilités idéologiques, religieuses et politiques. Que la droite ait beaucoup plus à se reprocher que la gauche me semble clair. Mais c’est cette dernière, où je me suis toujours situé, que je voudrais évoquer maintenant.

Certains, qui s’en réclament pourtant, nous reprochaient il y a quelques années d’avoir « inventé » l’islamophobie (2). Sauf à fermer les yeux et à se boucher les oreilles, comment nier la réalité de cette nouvelle forme de racisme qui unit, dans leur diversité, toutes les familles de l’extrême droite européenne et, au-delà, une bonne partie de la droite traditionnelle ? Qui aurait cru que, dans la France du XXIe siècle, on s’interrogerait deux semaines durant pour savoir si la viande, dans nos assiettes, est hallal, casher ou « normale » ? Et comment ne pas le reconnaître : une certaine « religion » de la laïcité, qui n’a plus rien à voir avec la défense nécessaire de l’indépendance réciproque de l’État et des religions, a fait le lit de la haine des musulmans et donc du FN.

De même, au nom de la solidarité avec le peuple palestinien, certains – par souci de « radicalité » ou de peur d’affronter les partisans autoproclamés de cette dernière – font preuve de complaisance vis-à-vis de l’expression, ouverte ou masquée, de propos antisémites, voire négationnistes. Si ceux qui les tiennent sont très peu nombreux, Internet et Facebook démultiplient leurs dérapages, à même de séduire des jeunes désinformés fascinés par la « complottite ». J’en veux pour dernière preuve le « livre » de Gilad Atzmon, La Parabole d’Esther, anatomie du peuple élu, dont j’ai publié sur le site Mediapart de longs extraits qui ne laissent aucun doute quant à ses options (3). Au point, d’ailleurs, que nombre d’intellectuels palestiniens ont dénoncé « le racisme et l’antisémitisme » de son auteur (4).

Atzmon reprend aussi à son compte une thèse particulièrement perverse : selon lui, « le vol interminable de la Palestine au nom du peuple juif fait partie d’un continuum spirituel, idéologique culturel et pratique entre la Bible, l’idéologie sioniste et l’État d’Israël sans oublier ses zélotes d’outremer ». Cette analyse est aussi fausse que dangereuse :

- fausse, car quiconque connaît l’histoire du mouvement sioniste sait que celui-ci s’est construit contre la religion, qu’il accusait de pousser les Juifs à accepter les discriminations et les persécutions et de s’opposer à leur rassemblement dans un Etat qui leur soit propre. Les dirigeants religieux orthodoxes se sont en effet longtemps opposés au mouvement sioniste, considérant que seule la venue du Messie permettrait l’établissement d’un Etat juif – un groupe comme Netourei Karta continue d’ailleurs à ne pas reconnaître ce dernier. À l’inverse, ce n’est pas un hasard si, de Theodor Herzl à Benyamin Netanyahou, en passant par David Ben Gourion et Itzhak Rabin, la plupart des penseurs et dirigeants sionistes n’étaient pas religieux, voire même se déclaraient agnostiques ou athées. Cette contradiction originelle n’a évidemment empêché ni le mouvement sioniste de puiser des arguments dans l’Ancien Testament, ni les partis ultra-orthodoxes de faire pression sur les gouvernements successifs pour que l’Etat d’Israël fasse siennes les lois religieuses et finance leur réseau d’enseignement ;

- dangereuse, car, si on en prolonge la logique, il faudrait, pour qu’advienne une véritable paix, que les Juifs renoncent à la Torah ou la modifient radicalement. « Nos » islamophobes utilisent le même argument : il n’y aurait rien à faire avec les musulmans tant qu’ils conservent le Coran – le dirigeant d’extrême droite Gert Wilders, aux Pays-Bas, propose même d’interdire purement et simplement ce dernier ! Tant qu’on y est, on devrait aussi demander aux chrétiens de corriger le Nouveau Testament.

Autant dire que la thèse du « continuum » reporte aux calendes toute solution du conflit israélo-palestinien. Or, celui-ci n’est pas essentiellement religieux, a fortiori ethnique: il est politique. Il porte – qu’on prône pour l’avenir un ou deux Etats – sur la restitution de territoires, la fixation de frontières, le démantèlement des colonies, le partage d’une capitale, la maîtrise de l’eau, le droit au retour des réfugiés, etc. Paradoxalement, sa dimension religieuse est la plus facile à résoudre : il suffit d’internationaliser Jérusalem et les Lieux saints et d’en assurer le libre accès aux fidèles – et infidèles – des trois religions monothéistes.

On le voit : quelle qu’en soit la cible, le racisme constitue plus que jamais un poison mortel pour la bataille en faveur d’une paix juste au Proche-Orient comme pour l’avenir du mouvement démocratique en France. Et il n’est pas d’autre antidote que le combat résolu – politique, idéologique et si nécessaire juridique – contre lui. Le « plus jamais ça ! » de nos aînés n’a de sens qu’accompagné de la mise en garde de Bertolt Brecht à la fin d’Arturo Ui : « Le ventre est encore fécond d’où a surgi la bête immonde. »

(1) Jacques Doriot (ex-communiste) a créé le Parti populaire français, devenu collaborationniste, comme le Rassemblement national populaire de l'ex-socialiste Marcel Déat. 
(2) Lire Abdellali Hajjat et Marwan Mohammed :http://islamophobie.hypotheses.org/193 
(2) http://blogs.mediapart.fr/…/…/les-protocoles-de-gilad-atzmon 
(4) Cf. http://uspcn.org/…/granting-no-quarter-a-call-for-the-disa…/

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