CRIF: le roi est nu (suite)

Mon article «CRIF: le roi est nu» a suscité une réponse de Tal Bruttmann. En voici le texte, suivi de mes commentaires.

LA RÉPONSE DE TAL BRUTTMANN

Tal Bruttmann

Hier, à 01:49 · 

 On voit tourner de drôles de trucs sur FB. Par exemple un article de Dominique Vidal, titré "CRIF, le roi est nu". Bon Vidal veut se faire le CRIF, ca le regarde. A chacun ses trucs.


Mais dedans, il y a un morceau de bravoure pas piqué des vers. "Ne sous-estimons pas le traumatisme vécu ces jours-ci par nombre de Juifs – ainsi que de non-Juifs. Et pour cause : depuis la Seconde Guerre mondiale, c’est la première fois qu’on tue des Juifs en tant que Juifs. Pour les quatre victimes de Mohammed Merah (2012) et pour les quatre d’Amedy Coulibaly à l’Hyper Cacher (2015), le caractère antisémite des meurtres est indéniable. Pour Ilan Halimi (2006) et Mireille Knoll, les tueurs ont invoqué leur conviction que « les Juifs sont riches » – le rapport supposé des Juifs à l’argent est, rappelons-le, un préjugé encore partagé par 40 % des Français. S’agissant de Lucie Attal-Halimi (2017), la caractérisation antisémite n’a pas vraiment convaincu tous les enquêteurs…


Quoiqu’il en soit, l’essentiel tient au vécu subjectif des événements. Et ces meurtres en série y pèsent naturellement plus que toutes les données objectives. Celles-ci, pourtant, ne sauraient être contestées. Les enquêtes annuelles de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) soulignent la marginalisation progressive de l’idéologie antisémite depuis 1945, même si certains préjugés ont la vie dure. De même, les statistiques sur le nombre d’actes racistes en révèlent le reflux, après le pic de 2002 pour l’antisémitisme et celui de 2015 pour l’islamophobie, même si ces actes se révèlent parfois plus violents [5]. Même en 2017, la décrue s’est poursuivie : 121 faits antimusulmans (- 34,5 %), 311 faits antijuifs (- 7,2 %) et 518 autres faits racistes (- 14,8 %). Et l’on mesure bien que ces chiffres ne représentent qu’une infime partie des actes de violence recensés en France. Devant ce grand écart entre la réalité et sa perception, la mission des responsables – y compris communautaires – devrait être double [...]"


Une construction rhétorique qui laisse rêveur tant elle mélange le faux avec le n'importe quoi :


1/ "depuis la Seconde Guerre mondiale, c’est la première fois qu’on tue des Juifs en tant que Juifs".
Les attentats de la rue des Rosiers (1982) ou de la rue Copernic (1980) c'était quoi alors ? Raymond Barre d'ailleurs s'était ému que des Français innocents en étaient victimes alors que ca visait des "Israélites". En revanche il y a une différence entres les attentats des années 80 et aujourd'hui : alors, les tueurs venaient de l'extérieur.


2/ "Quoiqu’il en soit, l’essentiel tient au vécu subjectif des événements".
L'émotion provoquée par 11 assassinats de juifs en France relève donc du "vécu subjectif". Parce que le "vécu objectif" lui dirait quoi ?
3/ Dominique Vidal, journaliste, nous explique que en ce qui concerne Sarah Halimi "la caractérisation antisémite n’a pas vraiment convaincu tous les enquêteurs". Il est sans doute bon d'ergoter. "Pas vraiment convaincu tous". Il choisi donc plutôt la négative. Après tout c'est vrai que c'est pas commun les assassinats antisémites, il n'y en eu que 10 autres ces dernières années. D'ailleurs récemment la justice elle-même n'a pas été convaincue de l'antisémitisme d'Alain Soral, qui a été relaxé.


4/ Vidal opère une étonnante distinction au passage. D'un côté les deux attaques djihadistes ont un "caractère antisémite indéniable". En revanche pour "Ilan Halimi (2006) et Mireille Knoll, les tueurs ont invoqué leur conviction que « les Juifs sont riches » – le rapport supposé des Juifs à l’argent est, rappelons-le, un préjugé encore partagé par 40 % des Français". Donc le caractère de ces deux derniers serait moins indéniable parce que reposant sur un fantasme antisémite partagé par "40% des Français" ?

5/ "Les enquêtes annuelles de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) soulignent la marginalisation progressive de l’idéologie antisémite depuis 1945, même si certains préjugés ont la vie dure". Donc l'antisémitisme recule depuis 1945 mais quand même "40% des Français" partagent un bon vieux préjugé antisémite. En terme de recul ca se pose là. D'ailleurs cela a tellement reculé que l'audience de Soral, Dieudonné et consorts est ridicule, riquiqui, non ?


6/ Le morceau de bravoure. "De même, les statistiques sur le nombre d’actes racistes en révèlent le reflux" et donc il y aurait "un grand écart entre la réalité et sa perception". Voilà oui, ca reflue. Tout ceci n'est qu'une question de perception.
Ca reflue tellement, qu'on est passé des tags et menaces antisémites aux assassinats. Seulement 11, donc ca va, y'a pas de quoi fouetter un chat non plus, c'est "un grand écart entre la réalité et sa perception".
Vivement que Dominique Vidal anime à nouveau une conférence avec François Burgat, qui estimait pas plus tard qu'il y a deux jours que la marche blanche "avait causé des ravages dans le tissu du vivre ensemble" et que la dénonciation de l'antisémitisme constituait des "kilomètres de délires sectaires".

MES COMMENTAIRES

Dominique Vidal

17 h ·  

Débat ou lynchage ?

Charles Enderlin attire mon attention sur un texte d’un certain Tal Bruttmann, qu’il publie sur sa page Facebook. Cet « ami » critique le texte intitulé « CRIF : le roi est nu » que j’ai publié sur le site de « Là-bas si j’y suis » (voir ma page Facebook en date du 29 mars. Il y voit un « morceau de bravoure pas piqué des vers ».

1) J’écris : « Depuis la Seconde Guerre mondiale, c’est la première fois qu’on tue des Juifs en tant que Juifs. » Tal Bruttman me reproche d’oublier Copernic et la rue des Rosiers. Sauf, cher ami, que ces deux attentats furent, comme vous le notez d’ailleurs vous-même, l’œuvre de terroristes étrangers. Moi, je parlais de Juifs français tués par des Français.

2) J’écris : « Quoiqu’il en soit, l’essentiel tient au vécu subjectif des événements. Et ces meurtres en série y pèsent naturellement plus que toutes les données objectives. » Tal Bruttmann me reproche la formule « vécu subjectif ». C’est un contre-sens, cher ami : si vous relisez mon article, vous verrez que j’utilise cette formule pour équilibrer les résultats des enquêtes et des statistiques officielles, qui toutes concluent au recul de l’idéologie antisémite comme des actes anti-Juifs. Et je fais remarquer que ces données objectives se heurtent au traumatisme représenté, dans la subjectivité des nombre d’entre nous, par l’assassinat de plusieurs Juifs.

3) J’écris, en substance, que les meurtres perpétrés par Merah à l’école juive de Toulouse et par Coulibaly à l’Hyper Casher « ont un caractère antisémite indéniable », plus que les autres. Dans le cas de Sarah Halimi, la justice a hésité longtemps avant d’invoquer un motif antisémite. Dans celui de Mireille Knoll, elle l’a invoqué, mais plusieurs confrères spécialisés en doutent : je renvoie Tal Bruttmann à l’enquête de « L’Express » de cette semaine. Je ne vois sincèrement pas en quoi il serait scandaleux de s’interroger sur la complexité des motifs des meurtriers, dont l’état mental pose notamment problème. C’est vrai aussi des djihadistes. Quant à Soral, il a été plusieurs fois condamné – à juste titre - pour antisémitisme, même si le dernier jugement lui a été favorable.

4) Tal Bruttmann a évidemment le droit de ne pas croire aux enquêtes de la Commission nationale consultative des droits de l’Homme (CNCDH) et aux statistiques du ministère de l’Intérieur – qui font, je le lui signale, l’objet de consultation avec un organisme de protection de la communauté juive. Reste que ce sont les seules références officielles et sérieuses que nous puissions invoquer, et que les unes comme les autres concluent au recul de l’antisémitisme sur la longue période. Sur l’idéologie antisémite, un exemple suffit : « Le sentiment que les Juifs sont des “Français comme les autres”, partagé par un tiers des personnes interrogées par l’Ifop en 1946, atteint soixante-dix ans plus tard 89 %, soit une proportion supérieure de 8 points à celle observée pour les musulmans […] de 30 points comparée à celle des Roms ». Cela n’empêche pas, je le montre longuement dans mon article, la persistance de préjugés antisémites. Quant aux actes racistes, même en 2017, la décrue s’est poursuivie : 121 faits antimusulmans (- 34,5 %), 311 faits antijuifs (- 7,2 %) et 518 autres faits racistes (- 14,8 %). Et l’on mesure bien que ces chiffres ne représentent qu’une infime partie des actes de violence recensés en France.

5) Enfin Tal Bruttmann s’étonne, pour conclure, que j’évoque un « un grand écart entre la réalité et sa perception ». Comment parler de pourcentages et de chiffres, aussi objectifs soient-ils, à des hommes et à des femmes traumatisés par les meurtres de Juifs ? Et pourtant, je crois qu’il le faut : l’indispensable mobilisation contre l’antisémitisme, comme contre tous les racismes exige à la fois détermination, unité et sang froid. Non, nous ne sommes pas dans l’Allemagne de 1932.

Je devrais m’arrêter là. Mais la critique de Tal Bruttman est suivie de commentaires en forme de lynchage contre moi. On me diffame en me présentant comme antisémite. Voyons ! Un père survivant d’Auschwitz et une mère cachée par les protestants du Chambon-sur-Lignon auraient élevé un antisémite ?!? La honte de soi, sans doute, selon ces Sigmund du pauvre ? Pour le prétendre, certains « amis » de Tal Bruttmann – ou de Charles Enderlin – se ridiculisent en faisant assaut d’analphabétisme. La palme revient à celui qui me reproche d’avoir écrit un livre intitulé « Les Historiens allemands relisent la Shoah » : qu’il sache que ce livre a été présenté dans « Le Monde » par Annette Wieviorka. Une antisémite, elle aussi ?

D. V.

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