Andreï Gratchev : « D’une guerre froide à l’autre »

Dernier porte-parole de Mikhaïl Gorbatchev, Andreï Gratchev est un observateur lucide de la vie internationale. Son dernier livre, « Un nouvel avant-guerre ? Des hyperpuissances à l’hyperpoker » (Alma), analyse le passage d’une guerre froide à l’autre : à travers les rapports entre l’Occident et la Russie. Propos recueillis par Dominique Vidal, journaliste et historien

Vous consacrez toute la première partie de votre livre à une analyse comparée de l’attitude de l’Occident vis-à-vis de Moscou dans ce que vous nommez les « deux guerres froides ».

Les deux parties ont commis des erreurs. Mais l’Occident me semble le principal responsable du ratage de la sortie de la première guerre froide. Car il n’a pas utilisé la chance historique que représentait la démarche de Mikhaïl Gorbatchev pour surmonter l’impasse historique de soixante-dix ans de projet utopique « à la russe ».

Gorbatchev avait eu le courage d’appeler sa société à se moderniser, en s’ouvrant au monde. Il rêvait d’une sorte d’eurocommunisme à l’Est, vingt ans après le Printemps de Prague – un socialisme nouveau adapté à l’époque nouvelle.

Cette réforme avait, pour lui, une pré-condition : la sortie de la guerre froide. Il fallait arrêter la course folle vers un troisième conflit mondial, inimaginable depuis l’apparition des armes nucléaires. Mais cette période était faite de guerres chaudes, avec, en quarante ans, des dizaines de millions de morts : un immense malentendu, résultant de deux paranoïas…

Vous citez beaucoup George Kennan.

Cinquante ans plus tard, l’« inventeur » de la théorie du containment assure avoir été mal compris par les administrations successives, qui n’auraient retenu de son projet d’endiguement que sa dimension militaire, le hard power, alors que lui misait avant tout sur le soft power, la puissance de l’exemple de l’Occident, sa modernité par rapport au retard de la société russe. L’objectif était d’inciter cette dernière à se réformer.

L’histoire a confirmé la justesse de cette stratégie, conduite en Europe par De Gaulle et sa « belle et bonne alliance », puis par Willy Brandt avec son « Ostpolitik ». Le soft power occidental – son efficacité économique, mais aussi son image de champion des libertés – a alimenté le désir de réforme à l’Est : en 1968 avec Dubcek et, vingt plus tard, avec Gorbatchev.

Pourquoi, selon vous, les États-Unis n’ont-ils pas saisi cette perche ?

Par myopie politique. Ils se sont empressés d’interpréter comme une capitulation la transformation de la société soviétique, pourtant portée par l’espoir de s’allier à l’Europe dans le cadre d’une « Maison commune » et accompagnée d’une offre d’arrêt de la course suicidaire vers la guerre. Ils se sont lancés dans le vide stratégique créé par le retrait volontaire de l’URSS : désarmement unilatéral lancé par Gorbatchev, élimination des euromissiles soviétiques en deux fois plus grand nombre que ceux détruits par les Américains.

Selon vous, l’Occident s’était pourtant engagé à ne pas profiter du retrait soviétique.

L’URSS a perdu la guerre froide, surtout à partir du moment où la compétition s’est déroulée en temps de paix. En temps de guerre, le régime soviétique, même sous sa forme stalinienne, tint bon. Après tout, il assura pendant la Seconde Guerre mondiale la survie des démocraties occidentales.

Et pourtant l’Occident a voulu voir dans la sortie de la guerre froide la preuve de sa victoire, à la fois fin de l’histoire et extension de l’économie de marché à l’ensemble de la planète. Pis : il y a vu un mandat pour une gestion unilatérale des affaires du monde, avec le rêve de transformer celui-ci en une sorte d’énorme Occident – avec la tentative d’imposer ce modèle par tous les moyens, y compris militaires, de l’ex-Yougoslavie à l’Irak.

C’est pourquoi l’image d’un Occident prêt à gérer les affaires du monde dans le respect du droit des peuples s’est rapidement dissipée. Au contraire, il a fait la preuve de son mépris pour l’ONU, pour le droit international. D’où la montée, en Russie, de la déception, de la frustration et finalement d’un désir de revanche.

La sévérité de votre réquisitoire contre le comportement de l’Occident ne vous amène pourtant pas à être complaisant vis-à-vis de la Russie.

Le bilan, stratégiquement et politiquement catastrophique, de l’interprétation occidentale de la fin de la guerre froide, c’est aussi l’extension de l’OTAN à l’Est, en violation des engagements pris lors de l’unification de l’Allemagne. Les stratèges américains et ouest-européens n’ont pas mesuré que cette installation en Europe centrale et orientale de structures d’encerclement de la Russie donnaient à celle-ci le sentiment d’être le vaincu de la Troisième Guerre mondiale… alors qu’elle figurait parmi les vainqueurs de la Seconde.  

Voilà ce qui a produit Poutine. Ancien fonctionnaire du KGB, ex-Soviétique avec tous les réflexes de l’appareil, nostalgique de la seconde superpuissance, convaincu que la disparition de l’URSS est la plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle, il exprime la frustration de la société russe. Il incarne toutes ces déceptions accumulées sous Boris Eltsine : celle du rêve communiste, celle d’une modernisation miraculeuse, grâce à la démocratie à l’occidentale et à l’ultralibéralisme sauvage…

Après une période où il espère encore pouvoir s’allier à l’Occident, Poutine se retrouve à la tête d’une Russie qui devient de plus en plus agressive, sur fond de rancœur historique.

On a quand même l’impression d’une rupture profonde entre un Gorbatchev qui instrumentalisait sa politique extérieure au service de la réforme et un Poutine qui instrumentalise aussi la sienne, mais au service du maintien du régime sur fond de nationalisme.

C’est l’évolution classique d’un régime qui choisit la voie autoritaire et nationaliste. L’histoire a fait de la Russie un Empire sans qu’elle soit passée par l’étape de l’État-nation. Si bien qu’après l’éclatement de l’URSS, elle se retrouve sans frontières établies, encerclée par l’Occident et rejetée de la « maison commune européenne ». Bref, Moscou fait face à une nouvelle version de la politique l’endiguement, marquée par l’alliance de l’Amérique et de l’Europe de l’Est

D’où la recherche d’alliances asiatiques ?

C’est en effet face à cette marginalisation que Poutine se tourne vers l’Asie, dans l’espoir qu’une alliance avec la Chine permettra la construction d’une sorte d’anti-OTAN. Illusoire : ce que veut au mieux Pékin, c’est une nouvelle troïka remplaçant celle de Yalta.

Découvrant l’affirmation de plus en plus accentuée des ambitions chinoises, Poutine doit réduire les siennes : sa politique extérieure devient de plus en plus un moyen de résoudre ses problèmes intérieurs. On retrouve ainsi l’image classique de la Russie pays solitaire et autosuffisant, forteresse menacée de tous côtés et obligée de mobiliser sa société autour du régime et de son chef.

D’où les aventures extérieures ?

Oui, mais avec des étapes distinctes. L’Ukraine relève d’une sorte de doctrine Monroe à la russe, deux siècles plus tard  : Moscou essaie de protéger ce qui reste de l’Empire soviétique sous la forme d’une union eurasienne. Ça rappelle la « souveraineté limitée » chère à Brejnev. La Syrie aussi rappelle aussi Brejnev, mais celui de l’Afghanistan : une tentative pour montrer ses muscles et s’affirmer en acteur capable de concurrencer les États-Unis, hélas sur le seul terrain militaire.

Mais, avec l’état des hydrocarbures et les difficultés de son économie aggravées par les sanctions occidentales, la Russie a-t-elle les moyens de cette politique ?

Les dirigeants occidentaux attendent toujours que ces obstacles forcent Moscou à un changement de politique. Or ce qui est vrai historiquement n’est pas forcément vrai politiquement. Les temps de l’histoire et de la politique sont différents. Bush et Obama ne sont plus là, Poutine est toujours là.

Nous vivons dans un monde politiquement très épidermique, ou plutôt dans plusieurs mondes, dont chacun vit son temps historique. Le milliard d’Occidentaux « dorés » doit coexister avec des milliards d’hommes et de femmes qui ne le sont pas. Avec la découverte de leurs limites, y compris écologiques. Bref, c’est un monde asymétrique, où la Russie essaie de jouer sur tous les tableaux. Et personne ne sait combien de temps politique reste à Poutine. En attendant, il a joué en Syrie son retour au Moyen-Orient, mais aussi la possibilité de se présenter en égal. En même temps, il a cherché à la première occasion une porte de sortie, par peur de l’engrenage qui a piégé les Américains au Vietnam et les Soviétiques en Afghanistan.

La dernière partie de votre livre est particulièrement anxiogène : le risque de conflits, écrivez-vous, est beaucoup plus grand que du temps de la guerre froide.

J’avoue ne pas être très optimiste. Cet état d’esprit tient évidemment à la déception personnelle de quelqu’un qui a vécu une période plus euphorique avec les espoirs d’ouverture du projet gorbatchévien. Les dividendes attendus de la paix se sont transformés en budgets d’armement sans précédent. Et la « nouvelle guerre froide » me semble plus dangereuse du fait de la précarité des équilibres, alors que la précédente reposait sur la parité stratégique américano-soviétique, avec ses lignes rouges connues…

… Que les crises de Berlin et de Cuba avaient permis de tester ?

Exactement. Nous sommes, au contraire, entrés dans un monde à fort degré d’improvisation, avec des acteurs inégaux – de l’hyperpuissance jusqu’aux acteurs non-étatiques. Et pourtant ces derniers ont une grande capacité de nuisance : les armes de destruction massive semblent impuissantes, par exemple, face au terrorisme. D’où un monde imprévisible, surtout avec un personnage comme Trump. Dernier élément : la nouvelle génération de dirigeants n’a pas connu la Seconde Guerre mondiale et n’a pas chevillé au cœur, comme la précédente, l’horreur de la guerre. Pour les leaders d’aujourd’hui, la guerre, c’est plutôt un jeu vidéo…

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