Bref bilan de vie

Depuis une dizaine d'années, je participe chaque été, dans les Alpes italiennes, au colloque de Tonalestate. Organisé par des catholiques progressistes, il regroupe des intervenants et des jeunes de nombreux pays. Le 7 août dernier, j'ai choisi d'y exposer une réflexion un peu plus personnelle que d'habitude. Et je me suis dit qu'elle intéresserait peut-être mes amis sur Mediapart.

Dans la préface à un livre sur les gauches israéliennes que publie bientôt un ami commun, Michel Warschawski écrit : « Appartenant à une génération qui était certaine que l’avenir proche serait radieux, et qui s’est réveillée dans la barbarie que nous subissons aujourd’hui, j’ai appris une certaine modestie. Que savons-nous de l’avenir ? En fait très peu de choses et, plutôt que de spéculer sur ce qu’il sera, agissons au présent pour que l’avenir soit meilleur que notre présent. »

C’est de cela que je voudrais vous parler brièvement, d’une manière inhabituellement personnelle. Mais nous sommes tous, ici, des hommes et des femmes qui ont aussi une vie dont il convient, parfois, de faire le bilan. D’autant, me concernant, que j’aurai l’an prochain 70 ans, dont un demi-siècle de journalisme - comme on dit de « journalisme engagé ».

Je dois largement ma politisation à mes parents. De mon père, survivant d’Auschwitz, j’ai appris le rejet de l’antisémitisme et de toute forme de racisme, mais aussi la volonté de reconstruire des ponts entre Juifs et Allemands - lui-même a épousé, en secondes noces, une Berlinoise. Pendant la Seconde Guerre mondiale, ma mère, elle, fut cachée par de courageux paysans protestants, mus par l’histoire des persécutions dont ils avaient été victimes sous l’Ancien Régime en France : elle a, comme elle disait, « rendu la pareille » aux musulmans pendant la guerre d’Algérie, en devenant « porteuse de valises » pour le Front de libération nationale (FLN).

Hérité de ces deux fortes personnalités, mon engagement et ma vocation de journaliste se sont affirmés en 68 – je veux dire avec le Mai français, mais aussi les mouvements de Prague, de Berlin, de Saïgon et de Mexico… Ce soulèvement de la jeunesse à travers le monde m’a fait - nous a fait – rêver de communisme et de socialisme, mais libérés du stalinisme, donc inséparables à nos yeux de la démocratie.

Cinquante-et-un ans plus tard, quelle désillusion ! Le communisme a fait faillite, la social-démocratie a échoué, le tiers-monde est passé du colonialisme au néocolonialisme et souvent à des dictatures, religieuses ou laïques.


Et nous voilà, en Europe notamment, confrontés à un système néo-libéral et productiviste inhumain, auquel répond… une terrible vague populiste, le tout sur fond de menaces pour la survie même de la planète.

L’Europe en a fait les frais au printemps, avec une nouvelle poussée de ces forces, sur laquelle j’avais attiré votre attention il y a six ans. La composition des groupes du Parlement européen (PE) le confirme : le nombre de députés d’extrême droite, souverainistes et populistes est passé de 149 à 173 – plus les 13 élus du Fidesz hongrois et les 6 de l’ANO tchèque inscrits dans d’autres groupes.

Votre pays est, hélas, le théâtre d’une des progressions les plus spectaculaires de ces forces : la Ligue de Mateo Salvini a bondi en cinq ans de 6,15 % à 34,33 % (soit deux fois plus qu’aux élections législatives de 2018). Au total, ces partis dépassent 10 % dans quinze États de l’UE, 20 % dans six, 30 % dans quatre, 40 % dans deux et 50 % dans un.

Hier, ils entendaient quitter l’Union européenne ; aujourd’hui, Brexiteurs à part, ils ambitionnent de s’en emparer. Ce n’est pas encore le cas, d’autant qu’ils restent désunis, malgré leurs efforts et ceux de leurs parrains, américains et russes. Mais leur succès a d’ores et déjà mis fin à la domination de la droite traditionnelle et des sociaux-démocrates. Si bien que la nouvelle assemblée vivra nécessairement à l’heure des alliances ponctuelles. Avec le risque d’une nouvelle escalade antisociale, d’un recul sur toutes les questions sociétales du droit à l’avortement au mariage pour tous, d’une remise en cause des libertés fondamentales et d’un bouclage des frontières aux migrants.

Le phénomène, hélas, ne touche pas que l’Europe. La tendance s’affirme dans le monde entier, de Donald Trump à Vladimir Poutine et de Benyamin Netanyahou à Jaïr Bolsonaro, en passant par Recep Tayyip Erdogan et Narendra Modi.

Nous voilà loin, très loin de nos rêves de jeunesse.


Le Monde diplomatique fut en 1995 le premier journal en France à se doter d’un site Internet et à équiper ses journalistes d’un courrier électronique. J’ai alors conclu la signature du mien avec cette citation de Francis Scott Fitzgerald, qui m’accompagne depuis : « On devrait pouvoir comprendre que les choses sont sans espoir et cependant être décidé à les changer... »

Cette formule est, hélas, de plus en plus adaptée. Difficile, en effet, d’imaginer comment sortir de l’impasse actuelle. Et de dire avec quelles forces il sera possible de reconstruire une alternative humaine.

Chacun, bien sûr, penche pour telle ou telle réponse, en fonction de sa spiritualité, de ses choix idéologiques et de ses convictions politiques. Mais j’espère que nous croyons tous en une perspective : la nécessaire union de toutes les forces de renouveau.

Dans ma jeunesse, une série d’articles m’avait frappé. Ils étaient signés d’Enrico Berlinguer, qui les avait écrits début octobre 1973, peu après le putsch du général Augusto Pinochet contre Salvador Allende au Chili.

Publiés dans l’hebdomadaire Rinascità, ces textes ont donné naissance à ce qu’on a appelé le « compromis historique », lequel a, il est vrai, perdu de son sens au fur et à mesure qu’il est devenu une tactique politicienne et non plus une stratégie à long terme.

Mais la pensée du dirigeant trop tôt disparu était bien plus profonde. Il écrivait : « Une profonde transformation de la société par la voie démocratique (...) ne peut se réaliser en Italie que sous la forme d’une révolution de la grande majorité de la population. » Et de préciser que les indispensables réformes de structure exigent non seulement le consensus de forces de gauche, qui atteindraient « 51 % des voix » , mais « la coopération des forces populaires d’inspiration communiste et socialiste avec les forces populaires d’inspiration chrétienne ».

Certes, le contexte n’est plus celui de 1973. Les forces communistes et socialistes dont parle Berlinguer se sont effondrées. Les Églises avec une majuscule connaissent des crises profondes, et les églises sans majuscule se vident. Reste l’idée du leader du PCI de l’époque : le changement ne peut pas être l’œuvre d’une petite majorité, a fortiori d’une minorité, il doit mobiliser les grands courants populaires de progrès. Des anciens, et des nouveaux. Nul doute, par exemple, que la mobilisation écologiste constitue, désormais, une des composantes nécessaires de tout mouvement démocratique.

Mais, bien qu’agnostique, voire athée, je reste convaincu que le courant chrétien, et notamment les catholiques de gauche, sont indispensables à toute alternative de progrès. Parce que, malgré le processus de sécularisation et les troubles qui secouent l’Église, il conserve une influence non négligeable dans les milieux populaires. Et surtout, au-delà, parce que les valeurs dont il est porteur constituent une base de rassemblement à la fois radicale et consensuelle. La campagne dont est victime le Pape François de la part des intellectuels de droite et d’extrême droite en fournit, a contrario, la confirmation.

Ce n’est ni le lieu, ni le moment d’esquisser le programme d’une telle alternative, ni même le type d’alliance qui pourrait la porter. Ce sont d’ailleurs là des questions qui méritent d’être posées et résolues dans la réalité vivante de chacun de nos pays.

Si on m’en demandait les grandes lignes, je mentionnerais :
- La priorité absolue donnée à la sauvegarde de la planète, qui passe par une rupture totale avec le néo-libéralisme afin de faire des choix de long terme ;
- Un développement économique et social fondé sur la satisfaction des besoins de la majorité de la population, avec une préoccupation particulière pour les deux extrémités de nos sociétés, les jeunes et les aînés ;
- Un cap résolu sur la solidarité internationale, qui suppose la libération des peuples encore victimes du joug colonial ou néocolonial, mais aussi l’accueil généreux des réfugiés fuyant l’oppression ou la misère ;
- La conviction que l’art et la culture, sous toutes leurs formes, sont les instruments les plus puissants de l’émancipation.

Je veux, en conclusion, vous dire ma conviction : l’absence d’une telle alternative représente le facteur décisif de la percée des forces d’extrême droite, nationalistes et populistes de droite dont je parlais en commençant.
Certes, elles ont tous un terreau commun, la crise de nos sociétés, dans ses cinq dimensions principales :

- Il s’agit bien sûr d’une crise économique et sociale, avec pour principale conséquence une véritable explosion des inégalités : selon Oxfam, en 2017, les 1 % les plus riches ont empoché 82 % des richesses créées (1).

- Le passage des Trente Glorieuses aux « Trente douloureuses »a aussi provoqué un profond ébranlement des individus, le chômage, la précarité et les retraites forcées atteignant l’estime de soi de millions de personnes. Et la crise d’identité va bien au-delà, avec ce que le sociologue Patrick Michel appelle la « mise en flottement » des « références stables d’identité ».

- Une autre dimension de la crise relève du politique proprement dit. Ainsi la défiance généralisée vis-à-vis des institutions démocratiques, dépeintes en instruments des élites contre le peuple : selon un récent sondage, en France, la confiance est tombée à 34 % pour la présidence de la République, 30 % pour les médias, 26 % pour les députés et... 10 % pour les partis (2) ! À quoi s’ajoute la crise de souveraineté d’États dépossédés de leurs pouvoirs au profit des organisations supranationales, en premier lieu l’Union européenne.

- À ces peurs, qu’ils exploitent, nationalistes et populistes répondent par un repli aussi passéiste qu’illusoire : repli sur l’État-nation, présenté comme forteresse protectrice ; repli sur une identité soi-disant originelle, menacée par le « grand remplacement » ; repli sur la version traditionaliste de religions déshumanisées... Rien n’est plus redoutable que le cocktail entre religion et nationalisme, qu’il s’agisse du salafisme et du terrorisme djihadiste, de l’ultra-orthodoxie juive et de l’extrême droite israélienne, des églises évangélistes et du suprémacisme trumpien ou encore de l’orthodoxie et de l’extrême droite russes, sans oublier l’hindouisme (3)…

Mais cette quintuple crise ne suffirait pas à expliquer la percée des nationalismes sans la toile de fond que constitue toujours l’épuisement, voire la disparition des alternatives. Partout où les mouvements nationalistes, populistes et d’extrême droite ont connu un essor rapide, c’est en l’absence d’une autre issue crédible, de droite comme de gauche.

D’où la victoire de TINA – « there is no alternative », comme disait Margaret Thatcher. Nationalistes et populistes attirent vers eux le gros du mécontentement populaire. Au premier tour de l’élection présidentielle de 2017, le Front National a rassemblé sur le nom de Marine Le Pen, en pourcentage des votes exprimés, 37 % des ouvriers, 26 % des employés, 26 % des salariés, 43 % de ceux qui s’en sortent « très difficilement » et 30 % des titulaires d’un diplôme inférieur au bac (4).

Faut-il continuer à se rassurer en répétant en boucle : « Nous ne sommes pas dans les années 1930 » ? Certes, l’heure n’est pas à la prise violente du pouvoir par des partis nazis ; et une guerre mondiale ne se profile pas, encore moins un génocide. Mais la pauvreté, la précarité, l’autoritarisme et la répression policière, l’antisémitisme et l’islamophobie se développent, même dans la France macroniste.

L’histoire ne se répète bien sûr jamais. Elle comporte néanmoins des leçons qu’on aurait grand tort d’oublier. Et d’abord la manière dont Mussolini, puis Hitler s’emparèrent pouvoir : grâce à l’engagement du grand patronat, à la lâcheté de la droite et à la division de la gauche…

Quelle France, quelle Italie, quelle Europe, quel monde, quelle planète laisserons-nous à nos enfants ? Voilà la question, pour être franc un peu angoissante, que je me pose en voyant venir la septantaine.

NOTES

(1) https://www.oxfam.org/…/les-1-les-plus-riches-empochent-82-…
(2) Sondage Ipsos Sopra-Steria, Le Monde, 10 juillet 2018.
(3) Voir Olivier Da Lage (dir), L’Essor des nationalismes religieux, Demopolis, Paris, 2018.
(4) Ipsos, Sociologie des électorats et des abstentionnistes, 23 avril 2017.

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