dominique vidal
Historien et journaliste, spécialiste des relations internationales et notamment du Proche-Orient, collaborateur du "Monde diplomatique", membre du Bureau de l'Iremmo, collaborateur bénévole de La Chance.
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Billet de blog 12 févr. 2021

Moyen-Orient: de Truman à Biden, via Trump

Des associations étudiantes m’ayant demandé de présenter des conférences sur l’évolution de la politique états-unienne au Proche et Moyen-Orient, j’ai construit celle-ci comme un « work in progress » En voici le troisième état, approfondi et actualisé au 11 février 2021. Vos critiques - dont j’ai intégré plusieurs - me seront évidemment précieuses.

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Commençons par un peu de philosophie, pour évoquer la  « dialectique du maître et du serviteur » chère à Hegel. Dans le chapitre Herrschaft und Knechtschaft de sa Phénoménologie de l’esprit, le philosophe allemand montre comment le maître dépend du serviteur autant que le serviteur dépend du maître. Certes, depuis bien longtemps, les États-Unis ne sont plus les seuls maîtres du monde, et a fortiori les autres pays leurs serviteurs. Mais la dialectique chère à Hegel pose une question majeure et actuelle : dans la relation qu’entretient Washington avec ses alliés, qui dirige qui ?

Ébranler l’hégémonie britannique

Washington fait partie, avec Moscou, des capitales qui ont le plus contribué à la naissance d’Israël. Après-guerre, les États-Unis accompagnent les aspirations de l’exécutif sioniste en faisant pression sur les Britanniques afin qu’ils annulent les dispositions de leur Livre blanc de 1939 réduisant l’immigration juive et les achats de terres. Puis ils se prononcent en faveur du partage de la Palestine. Et le 14 mai 1948, au soir de la Déclaration d’indépendance, le président Harry Truman reconnaît le premier l’État d’Israël.

Paradoxalement, les États-Unis et l’Union soviétique, sur la toile de fond d’un même orientalisme négligeant l’opinion du monde arabe, fixent un même objectif stratégique dans la guerre qui se déclenche : ébranler l’hégémonie du Royaume-Uni au Proche-Orient. Et ce calcul se révèle juste. En vingt-trois ans, la fin chaotique du mandat britannique sur la Palestine fait tomber presque toutes les pièces du jeu britannique. Staline, réaliste, ne rêve évidemment pas que l’URSS prenne dans la région la place de l’Angleterre. Et Truman sait qu’il faudra du temps pour que Washington y parvienne.

Dès août 1948, le Premier ministre David Ben Gourion accueille le premier ambassadeur américain en déclarant : « Israël salue le soutien russe aux Nations unies, mais ne tolérera pas de domination soviétique. Non seulement Israël est occidental dans son orientation, mais notre peuple est démocrate et réalise qu’il ne peut devenir fort et rester libre qu’à travers la coopération avec les États-Unis. » En 1949, il obtient un prêt américain de 100 millions de dollars. Et, l’année suivante, il se range dans le camp occidental lors de la guerre de Corée.

C’est l’époque où la France devient l’allié stratégique du nouvel État – elle lui fournira même les moyens nécessaires à la fabrication de la bombe nucléaire. Cet accord est conclu en pleine préparation de l’opération militaire dans laquelle la Paris se lance, avec Londres et Tel-Aviv, contre l’Égypte de Nasser après la nationalisation de la Compagnie du canal de Suez en 1956. Dwight Eisenhower et Nikita Krouchtchev sifflent la fin de cette aventure. Bref, les deux plus grandes puissances sonnent le glas de l’ère coloniale de l’Europe et de sa politique de la canonnière.

Une alliance stratégique

Pourtant, non seulement Washington donnera le feu vert à la guerre préventive d’Israël en 1967, mais elle lui permettra une victoire écrasante. Nécessité fera durablement loi : l’armée israélienne doit trouver un fournisseur alternatif pour les armes livrées par la France jusqu’à l’embargo décrété par le général de Gaulle. Désormais, l’Amérique sera toujours aux côtés d’Israël, sans toutefois renoncer à influer sur ses choix. Car les États-Unis ont l’ambition de trouver un « consensus stratégique » entre eux, Israël et les dirigeants arabes.

Le bras de fer le plus spectaculaire entre les deux « alliés stratégiques » se produit après la guerre du Golfe de 1991. Accusés de libérer le Koweït cinq mois après son occupation par l’Irak alors qu’ils n’ont rien fait pour les territoires palestiniens colonisés par Israël depuis vingt-quatre ans, les États-Unis organisent fin octobre la conférence de Madrid. Le Premier ministre israélien Itzhak Shamir refusant d’y prendre part, le secrétaire d’État James Baker le fait chanter : sa participation à la conférence conditionne l’obtention par Israël de la garantie de Washington pour le prêt de 10 milliards de dollars indispensable à l’intégration de centaines de milliers de Soviétiques. Shamir participe donc à la brève cérémonie de Madrid, qui ne débouchera que sur des négociations multilatérales, auxquelles succéderont celles, bilatérales et secrètes, d’Oslo. La suite est connue. Reste la preuve qu’un président américain peut résister à la pression d’Israël et de son lobby en brandissant la menace de sanctions – Biden, s’en souvient-il ?

Aucune de ces tensions ne remet réellement en question les liens qui unissent les deux États. Au Conseil de Sécurité, le représentant américain met son veto aux résolutions critiquant Israël. La Maison-Blanche se montre de plus en plus généreuse : depuis 1948, l’aide américaine à Israël a dépassé quelque 130 milliards de dollars. Trump ajoutera une rallonge de 200 millions de dollars au montant annuel de 3,8 milliards fixé sous Barack Obama, que la majorité des Américains juge excessif.

Acteur du « processus de paix », l’ami américain n’hésite pas à favoriser, selon ses objectifs du moment, la gauche ou la droite israélienne. Ainsi George Bush (père) contribue-t-il ouvertement à la victoire d’Itzhak Rabin. Celui-ci assassiné, Bill Clinton fait tout pour que Shimon Peres lui succède – en vain, car ce dernier s’obstine à perdre une élection gagnée d’avance, au profit de Benyamin Netanyahou, décidé, lui, à enterrer Oslo avec Rabin. Washington s’en accommodera, comme elle tolérera, en 2000, le sabotage par Ehud Barak des efforts de paix – avec la Syrie, le Liban et les Palestiniens.

Après l’échec du sommet de Camp David, l’élection d’Ariel Sharon, en février 2001, marque un premier tournant majeur. En pleine Seconde Intifada, le vieux général susurre à George Bush (fils), au lendemain des attentats du 11-Septembre : « Notre Ben Laden, c’est Arafat. » Il obtient ainsi sa caution pour la reconquête militaire de la Cisjordanie et le siège de Yasser Arafat – qui en mourra en 2004. L’année précédente, en envahissant l’Irak, Washington fait le même choix d’une guerre préventive plutôt que d’une action multilatérale pacifique. 

Un an plus tard, Ariel Sharon est remplacé par Ehud Olmert qui lance coup sur coup deux guerres – contre le Liban, puis contre la bande de Gaza – avec le soutien des États-Unis. Revenue au pouvoir avec Netanyahou, la droite israélienne affiche une ambition sans précédent : faire échec au nouveau président Barack Obama. Dans son discours du Caire, le 4 juin 2009, il a affirmé : « Les Israéliens doivent reconnaître que, tout comme le droit d’Israël à exister ne peut pas être nié, celui de la Palestine ne peut pas l’être non plus. » Et de préciser : « Les États-Unis n’acceptent pas la légitimité de la continuation de la colonisation. »

Après dix mois de moratoire sur la colonisation, le Premier ministre israélien, réélu en mars 2015, défiera son allié-ennemi jusqu’à la fin de son second mandat. Avant de passer la main, Obama permet, par son abstention, l’adoption par le Conseil de Sécurité, en décembre 2016, de la résolution la plus sévère contre la politique de colonisation de Tel-Aviv.

Trump, Père Noël de Netanyahou

L’ère Trump va marquer un nouveau tournant historique : dans le couple États-Unis/Israël, c’est désormais ce dernier qui paraît diriger. « Eretz Israël », le Grand Israël : cette bannière, depuis sa victoire en 1977, la droite israélienne l’a toujours brandie fièrement. Mais, sauf à Jérusalem-Est, elle n’a jamais traduit ce slogan en actes. L’élection de Donal Trump, en 2016, lui en donne l’occasion.

La décision d’ériger Jérusalem en capitale d’Israël et d’y transférer l’ambassade des États-Unis donne une première preuve de la détermination de Trump. S’y ajoutera la décision de ne plus considérer les colonies de Cisjordanie comme « illégales ». Et voilà que le « deal du siècle » leur offre la possibilité d’annexer la Vallée du Jourdain ainsi que les colonies et « avant-postes » juifs de Cisjordanie, soit plus de la moitié de celle-ci.

Chacun, dans la région, le mesure ou le pressent : si ce processus se concrétisait sur le terrain, ce serait l’enterrement de la solution dite « des deux États » au profit d’un seul. Mais pas cet État binational dont rêvaient, avant-guerre, Martin Buber et Judah Magnès. Pour la droite, en effet, pas question de considérer les Palestiniens des Territoires occupés comme des citoyens à part entière. De peur que, devenus majoritaires, ils remettent en cause le caractère juif de l’État. Et l’opinion, même lorsqu’elle s’affirmait hostile à plus de 70 % à l’annexion, estimait néanmoins à 69 % qu’il ne faudrait pas leur octroyer le droit de vote ([i]).

Ceci explique cela : les statisticiens israéliens et palestiniens estiment que les Arabes sont désormais aussi nombreux que les Juifs, avec près de 7 millions d’âmes de part et d’autre ([ii])  – sans comptabiliser les 7 millions de Palestiniens à l’étranger et évidemment les quelque 10 millions Juifs vivant ailleurs. 

Voilà pourquoi l’État unique version droite et extrême droite ne peut être qu’un État d’apartheid. Rares sont, au sein du Likoud, les voix discordantes. La plus significative est celle du président de l’État, Reuven Rivlin. Partisan du Grand Israël, il ajoute néanmoins : « Appliquer la souveraineté à une zone, a-t-il déclaré le 13 février 2018, donne la citoyenneté à ceux qui y vivent. Il n’y a pas de loi [différente] pour les Israéliens et pour les non Israéliens. ([iii]). »

D’élection en élection

Pour que la droite et l’extrême droite israéliennes puissent réaliser le « Grand Israël », Netanyahou tente par trois fois d’obtenir – en 2019 et 2020 – une majorité suffisante pour écarter l’épée de Damoclès d’un triple procès pour corruption, malversation et abus de confiance. Sans compter l’affaire, encore ignorée de la justice, des sous-marins achetés dans des conditions troubles à un chantier naval allemand.

Netanyahou ne réussira qu’à gagner du temps : son procès est désormais ouvert, mais reporté de mois en mois en raison de la Covid. Son pari politique, en revanche, il ne l’a pas remporté – et c’est pourquoi les Israéliens revoteront le 23 mars. Assez nombreux pour empêcher par trois fois le chef du Likoud de bénéficier d’une majorité à la Knesset, ils ne l’étaient cependant pas pour élire une majorité alternative. Une phrase suffit à résumer le triple scrutin de 2012-2020 : elle est de Jean-Marie Le Pen, pour qui « les électeurs préfèrent toujours l’original à la copie. »

Il aura fallu que le clown triste de la politique israélienne, Benny Gantz, trahisse son parti et ses électeurs pour que « Bibi » survive provisoirement à cette triple défaite. Lors de son discours d’inauguration devant la Knesset, le 17 mai, Netanyahou déclare : « C’est sur ces territoires que le peuple juif est né et s’est développé. Il est temps d’y appliquer la loi israélienne et d’écrire un nouveau chapitre glorieux dans l’histoire du sionisme. » Et d’ajouter : « Les centaines de milliers de résidents de Judée-Samarie [la Cisjordanie]resteront toujours chez eux ».

Démagogie ou programme concret ? L’annexion figurait au cœur des dernières campagnes électorales du chef du Likoud : il avait promis celle de la Vallée du Jourdain, puis des colonies de Cisjordanie – et même de Hébron. À part cette dernière, c’est effectivement le contenu du plan Trump.

L’Assemblée était donc censée voter, à partir du 1er juillet 2020, une loi encadrant les annexions prévues. Sept mois plus tard, elle ne l’a pas fait. Pourquoi ?

Sans doute l’opposition d’une partie importante de l’opinion israélienne a-t-elle douché les ardeurs du Premier ministre : à en croire les sondages, seul un quart des sondés (26 %) soutiennent l’annexion, 40 % préférant une solution à deux États, 22 % un désengagement unilatéral et 13 % le statu quo...

Peut-être les États-Unis n’étaient-ils guère pressés de concrétiser leur offre, laquelle restait à peaufiner. Il demeurait, de bonne source, beaucoup de désaccords sur le tracé des zones à annexer.

Netanyahou redoutait sans doute aussi une levée de boucliers de la communauté internationale, États et citoyens pour une fois sur la même longueur d’ondes. Il n’est pas exclu qu’un doute l’ait effleuré quant à la réélection de son « parrain américain » et donc à la pérennité de l’annexion…

Faisant de mauvaise fortune bon cœur, Netanyahou brouille alors les cartes : empêcher Israël d’annexer la Cisjordanie devient, aux yeux de maints dirigeants arabes, un prétexte idéal pour s’engager dans un processus de « normalisation » avec Israël, mais sans plus exiger, comme dans l’initiative arabe de paix de 2002, son retrait des Territoires palestiniens occupés en 1967 et l’établissement d’un État palestinien en Cisjordanie et à Gaza avec Jérusalem-Est pour capitale.

Les « Accords d’Abraham », signés à la mi-septembre avec les Émirats arabes unis et Bahreïn, suivis depuis du Maroc, du Soudan et du Kosovo, ne constituent pas vraiment des traités de paix : les États signataires n’ont jamais été en guerre. Et chacun d’entre eux a reçu de Trump son « petit cadeau » : Dubaï les chasseurs américains F-35 ; Khartoum la sortie de la liste des pays « terroristes » ; et Rabat la reconnaissance de la marocanité du Sahara occidental.

À l’instar de l’ambassadeur des Émirats à Washington, Yousef al-Otaiba, les dirigeants arabes présentent leur ixième « abandon » de la « cause palestinienne » comme un acte de résistance : « La vérité est que les accords d’Abraham visaient à empêcher l’annexion. La raison pour laquelle cela s’est produit, la façon dont cela s’est produit, au moment où cela s’est produit, était d’empêcher l’annexion ([iv]) »

Sous la pression des opinions arabes

En fait, les dirigeants arabes mesurent l’hostilité de leurs opinions à la « normalisation ». C’est une des leçons du Baromètre de l’opinion arabe 2019-2020 réalisé par le Centre arabe de recherches et d’études politiques (CAREP). Selon cette enquête menée par 900 chercheurs et fondée sur des entretiens en face à face avec 27 000 citoyens de treize États arabes ([v]), 88 % des sondés s’opposent à la « reconnaissance diplomatique » d’Israël, que seuls 6 % l’approuvent ; 79 % estiment que la « cause palestinienne » concerne « tous les Arabes », et 15 % « uniquement les Palestiniens ». D’où cet aveu récent de MBS : s’il reconnaissait lui aussi Israël, il serait – je le cite – « tué par l’Iran, le Qatar et [son] propre peuple ([vi]) ».

La motivation des opinions arabes est aussi géopolitique. A la question « quels États représentent la plus grande menace pour les pays arabes », 37 % désignent Israël, 29 % les États-Unis et 12 % l’Iran ([vii]). Et si la question porte sur les « menaces étrangères » en général, les « enquêtés » répondent à 89 % Israël, 81 % les États-Unis, 67 % l’Iran , 56 % la Russie, 44 % la France ([viii]), 32 % la Chine et 35 % la Turquie.

À quelques semaines des quatrièmes législatives israéliennes en deux ans, rien, hélas, n’a vraiment changé. Netanyahou se trouve plus que jamais sur un siège éjectable, mais la gauche arabe et juive ne parvient pas à proposer une alternative à la radicalisation en cours. Ses véritables challengers se trouvent, soit à l’extrême droite avec le colon Naftali Bennett de Yamina (À droite), soit à droite avec le likoudnik dissident Gideon Sa’ar et son parti Tikva Hadacha (Nouvel espoir), soit au centre avec Yaïr Lapid (Yesh Atid, Il y a un avenir). Quand bien même ce dernier l’emportait, quelle politique mènerait-il et avec quelle majorité ? Le « dégagisme » ne suffit pas : qui se prétend le bouclier contre l’extrême droite peut s’en révéler le tremplin.

Le dernier obstacle sur lequel « Bibi »et les ultra-nationalistes pourraient trébucher ne se trouve pas à l’intérieur, mais à l’extérieur : avec Trump, « Bibi » surfait sur l’air du temps ; avec Biden, il nage à contre-courant.

Permettez-moi une petite et lointaine parenthèse française. En 1969, Jacques Duclos, candidat communiste, rassemble plus de 22% au premier tour de l’élection présidentielle, score remarquable qui ne lui permet toutefois pas d’accéder au second. S’y retrouvent Georges Pompidou et Alain Poher : « Blanc bonnet et bonnet blanc », raille Duclos. Depuis, cette formule a servi à bien des simplifications.

Certains la ressuscitent pour Trump et Biden. Certes, tout président des États-Unis travaille pour que l’Amérique soit « great again ». Mais conçoivent-ils pour autant de la même manière la défense des intérêts états-uniens, notamment au Proche-Orient ? Bien sûr, il y a loin des promesses aux actes. Mais de premiers indices apparaissent sur les priorités que Biden s’est fixées aux Proche et Moyen-Orient. La prudence nécessaire n’exclut pas l’observation des faits qui, comme aurait dit un révolutionnaire russe bien connu, « sont têtus ».

J’insiste. Biden n’occupe la Maison Blanche que depuis quelques jours. Trump lui a savonné la planche. Netanyahou et ses alliés arabes, en premier lieu le Saoudien Mohammed Ben Salmane et l’Émirati Mohammed Ben Zayed, en font autant. De surcroît, un président a d’autres priorités que le Maghreb et le Machrek. Et il doit tenir compte du Congrès, du Département d’État, du Pentagone, de la CIA et du FBI, des lobbies… Sans oublier, pour le successeur de Trump, le bras de fer entre la gauche et la droite démocrates.

Ce qui bouge depuis trois semaines

Et pourtant, en trois semaines, même les tenants du « blanc bonnet bonnet blanc » ne peuvent négliger les engagements de Joe Biden et de Kamala Harris – à supposer qu’ils s’y tiennent, ce qui n’est évidemment pas sûr. Reste qu’ils ont déjà commencé à en mettre plusieurs en œuvre.

Sur l’Iran, on peut même parler d’une course de vitesse :

  • d’un côté, le nouveau président des États-Unis, à peine investi, semble déterminé à négocier rapidement. Pour apaiser à la fois les relations bilatérales, les tensions aux Proche et Moyen-Orient (Israël/Palestine, mais aussi Iran/Arabie saoudite, etc.) et, au-delà, l’ensemble du climat international. Biden paraît décidé à en finir avec la nouvelle guerre froide orchestrée par Trump ;
  • si sa stratégie semble claire, sa tactique l’est moins. Veut-il revenir à l’accord du 14 juillet 2015, à condition évidemment que Téhéran en respecte les clauses, comme le secrétaire d’État Anthony Blinken le laisse entendre ? Ou entend-il le renégocier, et sur quels points ?
  • tout cela inquiète, de l’autre côté, le Premier ministre Israël, orphelin de son « complice » Trump, comme MBS. À l’instar du prince-héritier saoudien, la plupart des dirigeants israéliens s’opposent au retour à l’accord de 2015 : pas question que l’Iran se dote de l’arme nucléaire, ou même arrive au « seuil » de sa fabrication – même si les Iraniens n’en ont pas encore pris la décision. Bref, Israël comme le Golfe jugent inacceptable que Téhéran puisse devenir rapidement membre du club nucléaire, comme Tel-Aviv depuis les années 1960 (grâce à la France).

Or les Iraniens, après l’assassinat du physicien nucléaire Mohsen Fakhrizadeh, ont fait savoir fin 2020 qu’ils reprendraient la production d’uranium enrichi à 20 % - bien au-delà du seuil fixé en 2015 (3,67 %) ([ix]). Et, d’après l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), ils possédaient déjà en juillet dernier 2,4 tonnes d’uranium enrichi, soit dix fois plus que le montant autorisé par l’accord de 2015. Et ils se trouveraient ainsi, selon Tel-Aviv, à deux ans de la bombe ([x]). Si bien que l’état-major de Tsahal, qui jusque-là temporisait, multiplie les menaces. Même pour le ministre des Affaires étrangères, Gaby Ashkenazi, Israël doit « maintenir sur la table une option militaire crédible » – mais en évitant « une politique de confrontation médiatique avec la nouvelle administration ([xi]) ».

Parmi les experts, y compris militaires, certains commencent en effet à dénoncer les menaces comme « futiles ». « Israël dépend des États-Unis diplomatiquement et pour sa sécurité, alors que les États-Unis peuvent faire ce qui leur plaît sans tenir compte des vœux d’Israël », explique par exemple Yehezkel Dror dans Haaretz  ([xii]). Et de mettre les points sur les « i »: « L’intervention grossière d’Israël dans la politique intérieure américaine avant l’élection présidentielle de 2016 a certainement diminué l’empressement du président Joe Biden et de sa nouvelle équipe de Sécurité nationale à prêter une oreille complaisante aux exigences d’Israël. Les Américains vont sans doute revenir à l’accord sur le nucléaire avec l’Iran sans tenir compte des réserves d’Israël. »

Quitte à négocier, et surtout amender le deal de 2015, mieux vaudrait le faire avec la nouvelle administration américaine que sans elle, a fortiori contre elle ([xiii]).

D’autant qu’à chaque haussement de ton de Tel-Aviv, Washington riposte par des gestes symboliques apaisants envers Téhéran : ainsi la nomination comme responsable de la négociation de Robert Malley, que les Israéliens considèrent comme un ennemi, décision maintenue malgré leurs pressions et celles de leurs avocats américains. Plus spectaculaire : le Pentagone a fait faire demi-tour au porte-avions USS Nimitz, envoyé par Trump pour montrer ses muscles…

Reste à savoir comment les dirigeants iraniens veulent et peuvent réagir ? La Covid a complété l’œuvre destructrice des sanctions. La vie est devenue très difficile pour la plupart des Iraniens. Le mécontentement grandit, même si la peur de la répression le bâillonne encore. L’Iran a étendu sa toile régionale, mais chaque maillon présente des faiblesses : le Hezbollah est contesté au Liban ; Israël bombarde les forces iraniennes en Syrie, avec l’accord tacite de Vladimir Poutine ; le rejet de l’emprise iranienne s’accroît en Irak, même parmi les chiites ; et nul ne croit plus que les Houthis ne seraient que des agents iraniens…

Mais qui, pour renouer la négociation, fera le premier pas, et lequel ? Téhéran présente la levée des sanctions comme un préalable. Et Washington s’y refuse tant que l’Iran ne cessera pas d’enrichir l’uranium nécessaire à une éventuelle bombe ([xiv]).

Certains observateurs, tout en admettant que le dossier iranien progressera, assurent qu’il n’en va pas de même du dossier israélo-palestinien. Pourtant, là encore, des indices s’accumulent :

  • sur la question de Jérusalem, pas question pour Biden de revenir sur le transfert de l’ambassade américaine. Toutefois la nouvelle administration rouvre son consulat à Jérusalem-Est, geste qui nuance le coup de force de Trump : Jérusalem, capitale d’Israël, pourrait être aussi celle d’un État palestinien… s’il voit le jour ;
  • sur les paramètres fondamentaux du conflit, la diplomatie américaine revient à ses positions d’avant Trump : elle recherche à nouveau une « solution à deux États », requalifie d’« illégales » les colonies» ainsi que toute annexion – c’est l’enterrement du « deal du siècle » ;
  • sur la vague de reconnaissances arabes d’Israël, Ned Price, porte-parole du secrétaire d’État, précise dès son premier point de presse ([xv]) : « Les États-Unis continueront à recommander à d’autres pays de normaliser leurs relations avec Israël. » Mais il ne s’agit pas d’« un substitut à la paix israélo-palestinienne. […] Nous espérons qu’Israël et d’autres pays dans la région s’uniront dans un effort commun pour construire des ponts et […] contribuer à un progrès tangible vers l’objectif consistant à promouvoir une paix négociée entre Israéliens et Palestiniens. »

La nouvelle administration n’entend en tout cas pas se laisser forcer la main par Netanyahou et ses alliés du Golfe. À preuve la suspension de la livraison des chasseurs F-35 aux Émirats. Plus importante, l’annonce que Washington ne soutiendrait plus la guerre saoudienne au Yémen ([xvi]). Il serait même question de ne pas reconnaître la marocanité du Sahara, que Mohamed VI croyait s’assurer en se liant avec Tel-Aviv.

Tous ces gestes seront-ils suivis d’effets, et annoncent-ils la fin de l’alignement trumpien sur Netanyahou ? Il est évidemment, je le répète, trop tôt pour l’affirmer. Reste que Kamala Harris a annoncé trois gestes immédiats et significatifs pour les Palestiniens :

- la reprise des négociations et de l’aide financière directe de Washington ;

- la réouverture de la mission de Palestine à Washington :

- et surtout le retour, politique et financier, de Washington à l’UNRWA, l’Agence de l’ONU pour les réfugiés palestiniens.

Autre retour à signaler : les États-Unis reprennent leur place au Conseil des droits de l’homme de l’ONU, tout en maintenant leurs critiques à son égard : « Nous savons, déclare Anthony Blinken, qu’il existe des failles au Conseil des droits de l’homme et qu’il est nécessaire de procéder à des réformes. » Mais d’indiquer : « Quitter le Conseil comme l’a fait l’ancienne administration en 2018 n’a pas entraîné d’amélioration de la situation, mais a provoqué un vide dû à l’absence de leadership américain qui a permis à des États non-démocratiques de prendre le contrôle de l’ordre du jour du Conseil ([xvii]) ».

Avec le Premier ministre israélien, le nouveau président alterne le chaud et le froid. Trois semaines après son investiture, il ne lui a toujours pas téléphoné – pour ne pas s’impliquer dans la prochaine élection israélienne, plaident des diplomates israéliens. En revanche, le Département d’État a grondé la Cour pénale internationale pour avoir, fait historique, décidé d’enquêter sur les crimes de guerre dont l’Autorité palestinienne et celle du Hamas accusent l’armée israélienne en Cisjordanie et à Gaza. Biden complait aussi à Israël en adoptant la définition de l’antisémitisme par l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste‹ (IHRA[[xviii]]). Par contre, Washington, tout en se félicitant des… 5 000 vaccins offerts par Israël à l’Autorité palestinienne, incite son allié–euphémisme – à accroître cet effort ([xix]). Plus étrange : le bureau du Premier ministre a cru devoir réaffirmer que le Golan « restera israélien », en réponse à une déclaration d’Anthony Blinken à CNN reconnaissant que le plateau était  « très important pour la sécurité d’Israël » mais que « les questions de légalité [étaient] d’un autre ordre ([xx]) ».

Va-t-on, dans les mois qui viennent, vers une dé-radicalisation de la politique israélienne ? La question commence à se poser sérieusement, à moins de six semaines des quatrièmes élections législatives en moins de deux ans...

Notes

([i]) Site de 124 News, 30 décembre 2016.

([ii]) Site du Times of Israel, 30 décembre 2016.

([iii]) Site du Times of Israel, 13 février 2017.

([iv]) Site du Times of Israël, 2 février 2021.

([v]) Mauritanie, Maroc, Tunisie, Égypte, Algérie, Soudan, Palestine, Liban, Jordanie, Irak, Arabie saoudite, Koweït et Qatar.

([vi]) Haaretz, 23 octobre 2020.

([vii]) En 2011, les proportions étaient de 51 %, 22 % et 4 %. Irakiens, Saoudiens et Koweïtis citent l’Iran comme principale menace.

([viii]) Une majorité juge négativement la politique française en Libye (54 %), en Palestine (53 %), au Yémen (51 %) et en Syrie (53 %).

([ix]) Agence France Presse, 2 janvier 2021.

([x]) Site du Jerusalem Post, 9 février 

([xi]) Site du Jerusalem Post, 27 janvier.

([xii]) Haaretz, 11 février.

([xiii]) Site du Jerjusalem Post, 8 février.

([xiv]) Site du Jerusalem Post, 7 février.

([xv]) Haaretz, 2 février 2021.

([xvi]) Site du Jerusalem Post, 4 février.

([xvii]) Site LPH Info, 8 février.

([xviii]) Site du Times of Israel, 2 février.

([xix]) Haaretz, 9 février.

([xx]) Site du Times of Israël, 9 février.

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La nullité pollue
Il y a peu, vautré devant un énième naufrage filmique d’une plateforme de streaming, j'ai réalisé que ces plateformes avaient entrainé une multiplication délirante des navets qui tachent à gros budget. Fort bien. Mais quand va-t-on enfin parler de l’empreinte écologique démente de ce cinéma, cet impensé dont on ne parle jamais ? Ne peut-on imaginer des films plus sobres -tels ceux de Carpenter ?
par Mačko Dràgàn
Billet de blog
Get Back !!!
Huit heures de documentaire sur les Beatles enregistrant « Let it Be », leur douzième et dernier album avant séparation, peuvent sembler excessives, même montées par Peter Jackson, mais il est absolument passionnant de voir le travail à l'œuvre, un « work in progress » exceptionnel où la personnalité de chacun des quatre musiciens apparaît au fil des jours...
par Jean-Jacques Birgé
Billet de blog
Les Œillades d'Albi : « Retour à Reims (fragments) » de Jean-Gabriel Périot
Autour de l’adaptation du livre autobiographique du sociologue Didier Éribon « Retour à Reims », Jean-Gabriel Périot avec l’appui de nombreuses archives audiovisuelles retrace l’histoire de la classe ouvrière de 1950 à nos jours.
par Cédric Lépine
Billet de blog
« Ailleurs, partout » : d’autres images des migrations
« Ailleurs, partout », d’Isabelle Ingold & Vivianne Perelmuter, sort le 1er décembre. Le documentaire offre une passionnante réflexion sur les paradoxes de la géographie contemporaine, entre fausse ubiquité du cyberespace et vrais obstacles aux migrations. Rencontre avec les deux réalisatrices. (Entretien avec Nashidil Rouiaï & Manouk Borzakian)
par Géographies en mouvement