Folie dangereuse

Lorsqu'en 1977 la droite israélienne accéda au pouvoir, pour la première fois, une blague circula, sous forme de devinette. «Quelle est, demanda-t-on, la différence entre Israël et un hôpital psychiatrique?» Réponse: «Dans un asile de fous, la direction, elle est saine d'esprit!»
Lorsqu'en 1977 la droite israélienne accéda au pouvoir, pour la première fois, une blague circula, sous forme de devinette. «Quelle est, demanda-t-on, la différence entre Israël et un hôpital psychiatrique?» Réponse: «Dans un asile de fous, la direction, elle est saine d'esprit!»

Si cette vieille plaisanterie me revient en mémoire, c'est que je suis, comme bien d'autres journalistes, atterré par les réactions des ambassades d'Israël en France –je veux dire de la première, officielle, et de la seconde, qu'est devenu le Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif) sous la direction de Richard Prasquier–à l'émission «Un œil sur la planète» diffusée par France 2, lundi 3 octobre, sous le titre «Un Etat palestinien est-il possible?».

Tout professionnel de la presse et de la radiotélévision, a fortiori s'il travaille pour le service public, doit bien sûr rester à l'écoute des critiques des lecteurs, auditeurs et téléspectateurs. Mais la campagne lancée par ces «deux ambassades» contre France 2 ne relève pas du débat démocratique. Pas un des procureurs de nos confrères n'a d'ailleurs trouvé dans leurs reportages la moindre erreur factuelle, encore moins une faute déontologique.

En revanche, que d'insultes et d'accusations plus diffamatoires les unes que les autres! L'éditorial du président du Crif sur son site, le 4 octobre, fourmillait déjà d'accusations absurdes, d'autant que le signataire admettait n'avoir vu que la fin de l'émission. Mais ce texte apparaît, une semaine plus tard, bien modéré après tout ce que l'on a lu, entendu et vu depuis... La rédaction de France 2 a reçu des courriels d'une violence et d'une grossièreté stupéfiantes. Des sites aussi ultra-sionistes qu'ultra-confidentiels ont traîné dans la boue les auteurs de cette émission (1). Une officine de propagande a même réalisé une pathétique «contre-émission» sur le même thème (2). Pis : le présentateur d'"Un œil sur la planète" a été l'objet de menaces physiques...

Cette virulence et sa disproportion posent deux questions :

- j'ai insisté sur la première ici même il y a une semaine (3). De quel droit un organisme communautaire, a fortiori une ambassade, étrangère par définition, prétendent-ils dicter aux journalistes français leur propre traitement d'un conflit international? Après l'interminable harcèlement infligé à Charles Enderlin et l'interdiction revendiquée d'une conférence avec Stéphane Hessel à l'Ecole normale supérieure de la rue d'Ulm le 18 janvier 2011, Richard Prasquier entend-il transformer le judaïsme français, de défenseur traditionnel et déterminé des libertés, en artisan de la censure? Pour débattre du contenu et de la forme d'une émission, ne vaudrait-il pas mieux faire appel à des professionnels compétents, historiens, universitaires et journalistes spécialisés de toutes sensibilités?

- la seconde question relève de l'éthique. A double titre. D'abord parce qu'assimiler toute critique de la politique du gouvernement israélien à l'antisémitisme qui sévissait en Europe à la veille de la Seconde Guerre mondiale, voire pendant cette dernière lorsqu'il déboucha sur le génocide des Juifs, ne relève pas seulement de l'aberration historique, mais de l'obscénité à l'égard de la mémoire des victimes du nazisme. Ensuite parce que, soixante-trois après la création de l'Etat d'Israël, il est politiquement et moralement inacceptable de prêter à quiconque refuse l'occupation et la colonisation des territoires palestiniens une «haine des Juifs» –que partagerait, dans ce cas, la majorité des citoyens du monde, y compris bon nombre d'Israéliens? Et que dire quand cette paranoïa conduit à accuser des Juifs –dont le signataire de ces lignes, fils d'un père survivant d'Auschwitz et d'une mère cachée par les paysans protestants du Chambon-sur-Lignon– de prendre «le risque d'assassinats de Juifs, par l'excitation de l'exécration des caractères fictifs qu'on leur attribue, et, presque aussi tragiquement, pour les moins corrompus d'entre nos confrères, mais conscients du crime en marche, par le silence qu'ils gardent» (4)?

Folie dangereuse, qui trahit sans doute une sorte de panique face à l'isolement du gouvernement israélien, à l'heure où l'Etat de Palestine pourrait devenir le 194e membre des Nations unies... Et si, à l'inverse, l'antisémitisme se nourrissait, en réalité, du spectacle de la politique de Netanyahou, Lieberman et Barak, surtout lorsque ses inconditionnels répètent contre toute évidence que «95%» des Juifs français la soutiennent (5). Rien ne justifie, en effet, cette affirmation irresponsable: comme 70% de nos compatriotes, la majorité des citoyens d'origine, de religion ou de culture juive estiment que seule la création d'un Etat palestinien aux côtés d'Israël garantira une paix juste et durable pour tous les peuples du Proche-Orient.

Comment déjouer les manœuvres liberticides de ces pompiers-pyromanes? Chacun y peut contribuer, avant que le président de France Télévisions reçoive l'ambassadeur d'Israël et le président du CRIF, qui viennent exiger de lui les «excuses» de la chaîne: en signant la pétition du Syndicat national des journalistes (SNJ) en défense de la liberté d'informer (6). Il suffit, pour ce faire, d'écrire à snj@snj.fr

(1) Le lecteur curieux pourra consulter, par exemple, les liens suivants : www.primo-info.eu/selection.php?numdoc=Me-972135627 ; www.drzz.fr/un-oeil-borgne-sur-la-planete-une-emissions-d%E2%80%99incitation-a-la-haine-sur-france-2-guy-milliere/ ; www.drzz.info/article-un-oeil-sur-la-planete-brulot-antisemite-de-france-2-charles-enderlin-avait-raison-par-jean-pat-86215739.html

(2) Cf. http://jssnews.com/

(3) Cf. http://blogs.mediapart.fr/blog/dominique-vidal/051011/monsieur-le-censeur-bonsoir

(4) Stéphane Juffa, « Juifs de France, la dernière fracture » (3e partie), www.menapress.org

(5) Lire Samuel Ghilès-Meilhac, Le Crif, d la Résistance juive à la tentation du lobby, Robert Laffont, Paris, 2011.

(6) Lire « Défendons la liberté de l'information ! », www.snj.fr/spip.php?article4131

Voir aussi le communiqué de la Fédération européenne des journalistes, et celui d'Une autre voix juive.

Revoir l'émission : http://oeil-sur-la-planete.france2.fr/?page=emissions&id_rubrique=89

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