dominique vidal
Historien et journaliste, spécialiste des relations internationales et notamment du Proche-Orient, collaborateur du "Monde diplomatique", membre du Bureau de l'Iremmo, collaborateur bénévole de La Chance.
Abonné·e de Mediapart

98 Billets

0 Édition

Billet de blog 13 mars 2018

Samah Jabr, ou la Palestine vue d'en bas

Depuis des décennies que je visite Israël et la Palestine, j’ai fait tant et tant de rencontres. Une des plus singulières, mais aussi la plus récente : celle de la psychiatre Samah Jabr.

dominique vidal
Historien et journaliste, spécialiste des relations internationales et notamment du Proche-Orient, collaborateur du "Monde diplomatique", membre du Bureau de l'Iremmo, collaborateur bénévole de La Chance.
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

C’était en août 2017, à Douarnenez, où elle présentait le film que lui a consacré Alexandra Dols : Derrière les fronts.

Pourquoi ai-je ressenti les échanges avec cette jeune femme comme marquants ? Sa vision m’a semblé radicalement différente de celles de la plupart des Palestiniens : il ne s’agissait pas à proprement parler, comme souvent, d’un discours politique sur la Palestine vue d’en haut, mais d’un regard sur sa société vue d’en bas, à partir du vécu des patientes et des patients de la praticienne. Or le vécu, lorsqu’il est synthétisé, décortiqué, théorisé, sort de la subjectivité pour devenir objectif : il nous apprend plus que tout le jargon, toute la langue de bois des responsables politiques.

J’ai retrouvé avec plaisir cette originalité radicale dans le recueil de chroniques qu’elle publie en ce printemps : Derrière les fronts. Chroniques d’une psychiatre psychothérapeute palestinienne sous occupation (Éditions Premiers Matins de Novembre). Ces textes commentent l’actualité du conflit et de ses conséquences pour les Palestiniens de 2006 à 2017, le plus souvent tels que les vivent les Palestiniens que Samah Jabr est amenée à soigner, ou tout simplement qu’elle rencontre.

Frappe, dans ses analyses, la remarquable indépendance d’esprit de la thérapeute, pourtant désormais en charge de la santé mentale de toute la Cisjordanie. Cette fonction ne l’empêche pas de prendre ses distances par rapport aux appareils politiques palestiniens, à commencer par l’Autorité palestinienne, avec laquelle elle a la dent dure. Cette attitude critique découle, bien sûr, de sa position professionnelle, mais exprime aussi de nets désaccords politiques : elle juge négatif tout ce qui va dans le sens d’une collaboration avec l’occupant.

Cruel paradoxe : la Palestine dispose de moyens psychothérapeutiques limités alors que la proportion de malades y est considérable. Et pour cause : l’occupation produit stress, angoisse et dépression, névrose et même psychose. Samah Jabr identifie avec précision, sur la base de son expérience clinique, ces réalités anxiogènes : d’abord et avant tout l’humiliation, mais aussi l’enfermement, la prison où la moitié de la population masculine est passée, l’usage généralisé de la torture (même sur les enfants), les violences de toutes sortes. Parfois le poids est tel que la folie devient l’ultime moyen de défense.

Le tableau est noir, mais parcouru de lumières et de couleurs : celles de l’espoir, malgré tout. Samah Jabr rencontre aussi ces traits, qu’elle décrit avec fierté : la résilience de ces anciens qui ne renoncent pas, le courage de ces femmes qui tiennent la société debout et l’héroïsme de ces jeunes qui se lancent dans l’action, non-violente ou violente.

Une texte retient en particulier l’attention : celui où la psychiatre dénoue le couple illégitime « peur des Israéliens versus haine des Palestiniens ». Tout conflit, bien sûr, provoque peur et haine de part et d’autre. Mais qui a le plus de raisons d’avoir peur, sinon les Palestiniens occupés, colonisés et violentés depuis plus d’un demi-siècle ? Et qui manifeste le plus sa haine, sinon les soldats et les colons israéliens qui martyrisent hommes, femmes et enfants palestiniens, au mépris du droit international et des résolutions de l’ONU.

La Palestine a un avenir, et l’un des visages de cet avenir est celui de Samah Jabr.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — International
En Pologne, le calvaire des exilés
Dans notre émission ce soir, reportage aux portes de l'Union européenne, où des migrants et des migrantes sont toujours retenus dans des conditions inhumaines. En plateau : Anaïs Vogel, qui a fait cinq semaines de grève de la faim pour dénoncer le traitement des exilés à Calais, et Catherine Wihtol de Wenden, directrice de recherche émérite au CNRS. 
par à l’air libre
Journal — France
La candidature de Zemmour prend une mauvaise tournure
L’ancien éditorialiste de CNews et du Figaro a officialisé, mardi, sa candidature à l’élection présidentielle dans un clip reprenant toutes ses obsessions identitaires. Sur le terrain, sa campagne est devenue particulièrement compliquée.
par Lucie Delaporte
Journal — France
Pour Pécresse et Bertrand, une campagne aux airs de pénitence
Après avoir claqué la porte du parti Les Républicains, ils ont repris leur carte pour obtenir l’investiture présidentielle. Pendant des mois, Valérie Pécresse et Xavier Bertrand ont remis les mains dans le cambouis partisan et arpenté les routes de France pour convaincre.
par Ilyes Ramdani
Journal — France
Les macronistes s’offrent un rassemblement de façade
Divisée avant d’être officiellement unie, la majorité présidentielle s’est retrouvée, lundi soir, pour tresser des louanges à Emmanuel Macron et taper sur ses adversaires. Un exercice poussif qui ne risque pas de « marquer l’histoire ».
par Ellen Salvi

La sélection du Club

Billet de blog
La beauté fragile d'un combat
« Nous ne combattons pas le réchauffement climatique, nous nous battons pour que le scénario ne soit pas mortel. » Parfois, par la grâce du documentaire, un film trouve le chemin de l’unisson entre éthique et esthétique. C’est ainsi qu’il faut saluer « L’hypothèse de Zimov  », western climatique, du cinéaste Denis Sneguirev, à voir absolument sur Arte.
par Hugues Le Paige
Billet de blog
La nullité pollue
Il y a peu, vautré devant un énième naufrage filmique d’une plateforme de streaming, j'ai réalisé que ces plateformes avaient entrainé une multiplication délirante des navets qui tachent à gros budget. Fort bien. Mais quand va-t-on enfin parler de l’empreinte écologique démente de ce cinéma, cet impensé dont on ne parle jamais ? Ne peut-on imaginer des films plus sobres -tels ceux de Carpenter ?
par Mačko Dràgàn
Billet de blog
Get Back !!!
Huit heures de documentaire sur les Beatles enregistrant « Let it Be », leur douzième et dernier album avant séparation, peuvent sembler excessives, même montées par Peter Jackson, mais il est absolument passionnant de voir le travail à l'œuvre, un « work in progress » exceptionnel où la personnalité de chacun des quatre musiciens apparaît au fil des jours...
par Jean-Jacques Birgé
Billet de blog
Les Œillades d'Albi : « Retour à Reims (fragments) » de Jean-Gabriel Périot
Autour de l’adaptation du livre autobiographique du sociologue Didier Éribon « Retour à Reims », Jean-Gabriel Périot avec l’appui de nombreuses archives audiovisuelles retrace l’histoire de la classe ouvrière de 1950 à nos jours.
par Cédric Lépine