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Historien et journaliste, spécialiste des relations internationales et notamment du Proche-Orient, collaborateur du "Monde diplomatique", membre du Bureau de l'Iremmo, animateur bénévole de La Chance.
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Billet de blog 14 sept. 2022

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Sabra Chatila : de l’imprudence à la préméditation

Voici 40 ans, un terrible massacre se déroulait dans les camps palestiniens de Sabra et Chatila, laissés sans protection par le retrait de la Force multinationale. Si l’identité des tueurs – phalangistes – est connue, la responsabilité d’Israël a longtemps fait débat. Et pourtant les preuves se sont accumulées : Ariel Sharon lui-même avait annoncé son intention d’en finir avec ces « terroristes ».

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« À Chatila, à Sabra, des non-juifs ont massacré des non-juifs, en quoi cela nous concerne-t-il [1] ? » Telle fut l’oraison funèbre du Premier ministre israélien Menahem Begin, dans son discours à la Knesset, lors du débat sur les responsabilités israéliennes dans le massacre des camps palestiniens du sud de Beyrouth. La formule choqua, mais l’idée fit son chemin. La plupart des médias – y compris en France – tinrent pour acquis qu’Ariel Sharon, l’état-major de l’armée israélienne et les autres membres du gouvernement israélien n’avaient pris, au pire, que le « risque » d‘un bain de sang.

La tragédie commence trois mois et dix jours après l’entrée, le 5 juin 1982, de l’armée israélienne au pays du Cèdre. Le 1er septembre, conformément au cessez-le-feu négocié par les États-Unis à la mi-août, les derniers combattants palestiniens quittent Beyrouth à bord d’un bateau grec affrété par la France. Le même jour, le Premier ministre israélien, Menahem Begin, accueille le chef des Phalanges libanaises, Bachir Gemayel, à Nahariya et lui propose un traité de paix. Le 3, prétextant que des fedayin seraient retranchés à Sabra et de Chatila, Tsahal renie l’engagement pris envers les Américains et se déploie autour des camps du sud de la capitale, que la Force franco-italo-américaine commence à déserter – le 10, son dernier soldat s’en va. Le 14, Bachir Gemayel, élu président le 23 août, meurt assassiné avant même d’être intronisé.

Israël en profite, dès le lendemain, pour renier l’engagement pris envers l’envoyé américain Philip Habib : son armée pénètre dans Beyrouth-Ouest, dernier bastion du Mouvement national libanais et de ses alliés palestiniens. Quant aux Phalangistes, ils accusent les fedayin de l’assassinat de leur chef, commis en réalité par un Libanais pro-syrien. Le 15, criant vengeance, Samir Geagea et Elie Hobeika (Forces libanaises) ainsi que Saad Haddad (Armée du Liban sud) rassemblent plusieurs centaines de miliciens [2]. Le 16, c’est l’horreur : des centaines d’hommes, de femmes et d’enfants, presque tous sans armes, vont périr dans une orgie sanglante durant 38 heures, jusqu’au 18 septembre – les estimations varient de 500 à 5 000 morts, les Phalangistes ayant emporté nombre de cadavres en camion lors de leur départ des camps…

De cette boucherie barbare, un grand écrivain, Jean Genet, va témoigner avec une force exceptionnelle. Le hasard veut que, malade, il ait accepté l’invitation de Leila Shahid et se trouve ainsi chez elle, à Beyrouth, lorsque la rumeur du massacre se répand. Tous deux sont les premiers civils à pénétrer dans les camps martyrs, le 19 septembre. Cette découverte hallucinée et hallucinante donne naissance à un texte de cinquante mille signes, Quatre heures à Chatila [3]. Le hasard veut que le numéro de La Revue d’études palestiniennes, à laquelle ce récit est destiné, ne paraisse qu’en janvier 1983. Son directeur, Elias Sanbar, accepte donc d’en offrir un long extrait à l’hebdomadaire dont je dirige alors la rubrique internationale, Révolution. Je me souviendrai jusqu’à ma mort des pleurs des rares amis qui en eurent la primeur…

Paradoxalement, la plus grande manifestation contre l’horreur de Beyrouth se tient le 25 septembre à… Tel-Aviv : la presse israélienne évoquera même le chiffre de 400 000 personnes, soit 1 Israélien sur 10, rassemblées place des Rois – l’actuelle place Itzhak Rabin. Menahem Begin, Ariel Sharon et les autres dirigeants du pays ne peuvent plus se draper dans le silence : trois jours après la manifestation, une Commission d’enquête est constituée sous la direction du président de la Cour suprême, le juge Itzhak Kahane.

Une première brèche dans le discours de l’innocence indignée

Rendues publiques en février 1983, ses conclusions [4] constituent une première brèche dans le discours de l’innocence indignée tenu jusque-là à Tel-Aviv. Certes, elle impute la responsabilité directe des massacres aux Phalangistes libanais et estime qu'aucun Israélien ne peut être jugé directement responsable, mais elle reconnaît la responsabilité indirecte d’Israël. Elle recommande donc que le ministre de la Défense Ariel Sharon soit démis pour n'avoir pas prévu la tragédie qui résulterait de l'entrée des Phalangistes dans les deux camps palestiniens. Elle fait le même reproche, à un moindre degré, au Premier ministre Menahem Begin, au ministre des Affaires étrangères Itzhak Shamir, au commandant en chef de Tsahal Rafael Eitan, au chef des renseignements militaires Yehoshoua Saguy, au commandant de la région nord Amir Drori et au général Amos Yaron.

Rassurée par sa propre audace, la commission ne cache pas que son but était de « préserver l’intégrité morale d’Israël et son fonctionnement en tant qu’État démocratique adhérant scrupuleusement aux principes fondamentaux du monde civilisé ». Lequel, entre-temps, à travers une résolution de l’Assemblée générale des Nations unies votée le 16 décembre 1982, a dénoncé le massacre comme « un acte de génocide » par 123 voix pour, 0 contre et 22 abstentions [5]

Difficile d’invoquer une coïncidence : « Le général Sharon redoutait qu’Israël ne soit accusé de “génocide” pour son rôle à Sabra et Chatila ». C’est le gros titre du quotidien israélien Haaretz le 21 février 2013, après la déclassification du compte-rendu de la réunion du gouvernement du 17 mai 1983. Le ministre de la Défense y avait exigé – en vain – que le rapport Kahane soit partiellement censuré : « Le cabinet doit en rejeter catégoriquement certaines sections [que], comme Juifs, citoyens d’Israël et ministres du gouvernement israélien, nous ne pouvons pas accepter. » Et de citer l’accusation selon laquelle les dirigeants civils et militaires du pays ont ignoré les risques d’un massacre. « Cela va bien au-delà de la question personnelle que chacun a en tête, si je reste ou si je m’en vais », poursuit Sharon.

Car le terme « ignorer » utilisé par le rapport, argumente le général, « implique que cela a été commis en connaissance de cause. Cela inclut tous ceux qui se trouvent autour de cette table et ont comparu devant la commission, y compris vous, Premier ministre. La commission n’a pas seulement dit qu’il y avait un risque de massacre, mais que nous tous nous l’avons ignoré. » D’où, ajoute-t-il, de possibles demandes de réparation fondées sur des actes de génocide. Les archives indiquent que Sharon, avant de justifier minutieusement son action, alla jusqu’à lire au cabinet les textes de 1950 contre le génocide pour mettre en garde ses collègues : « Aux termes de la loi, vous pourriez tous être considérés comme complices du massacre… »

Quatre heures à Chatila m’a rattrapé en 1991. Alain Milianti et Jerôme Hankins me sollicitent en effet comme « conseiller historique » de la pièce qu’ils s’apprêtent à monter au théâtre du Volcan au Havre. Nous en discutons le soir chez moi, à plusieurs reprises, puis sur place avec les acteurs et Leila Shahid, pour qui ce drame reste une blessure jamais refermée. (Quelques années plus tard, nous nous prêterons tous les deux au même exercice, cette fois pour la mise en scène du Captif amoureux, interprété par l’inoubliable Maurice Garrel, le grand-père de Louis). Pour incarner le récit de Genet, il avait été question de Michel Piccoli, presque son sosie il est vrai, mais on lui préféra… une actrice. Et quelle actrice ! Clotilde Mollet reprendra le rôle en 1995 à l’Odéon.

Le premier livre sur Sabra et Chatila paraît dès novembre 1982 : c’est l’Enquête sur un massacre du journaliste israélien Amnon Kapeliouk [6]. Le Monde, le recensant, écrit : « Ce récit, déjà connu pour l'essentiel, retrace le déroulement de la tuerie. Il ne maintient guère de doute sur l'existence d'une responsabilité d'Israël, dont l'armée a laissé des unités phalangistes […] mener leur sinistre besogne à 200 mètres de ses postes d'observation. Ses fusées ont éclairé a giorno le massacre. Ses officiers, ses soldats et, bien entendu, leurs supérieurs en ont eu connaissance et n'ont rien fait pour l'arrêter. Il ne s'agissait pas seulement chez les meurtriers d'une explosion de colère après le meurtre de Béchir Gemayel mais, plus probablement, d'un monstrueux règlement de comptes, d'un fantasme vengeur enfin assouvi, dans l'espoir de terroriser et de contraindre à fuir (mais où ?) les Palestiniens du Liban [7]. »

Jusqu’à la nausée…

Pour le vingtième anniversaire du massacre, Le Monde diplomatique charge Pierre Péan d’aller enquêter à Beyrouth. Les témoignages des survivants le bouleversent. Il « accroche » ainsi son reportage : « Vingt ans après, les mots des livres rouverts, comme les paroles recueillies auprès des survivants dans ce qui reste des camps de Sabra et Chatila dégoulinent de sang. Le temps n’a rien lavé. Tout au long de mon enquête, j’ai été tétanisé par ces récits qui charrient, enchevêtrés, enfants égorgés ou empalés, ventres de femmes ouverts avec leurs fœtus, têtes et membres coupés à la hache, monceaux de cadavres... Jusqu’à la nausée. »

Le journaliste recense les indices de la responsabilité d’Israël, qu’il resitue dans la politique libanaise de Tel-Aviv. Un des témoins qu’il cite assure même avoir vu des soldats de Tsahal agir aux côtés des Phalangistes [8]. Mais il cite surtout un article du journaliste israélien Amir Oren, qui écrivait en 1994 : « Les massacres faisaient partie d'un plan décidé entre M. Ariel Sharon et Béchir Gemayel, qui utilisèrent les services secrets israéliens, dirigés alors par Abraham Shalom, lequel avait reçu l'ordre d'exterminer tous les terroristes. Les milices libanaises n'étaient rien moins que des agents dans la ligne de commandement qui conduisait, via les services, aux autorités israéliennes [9]. » Et voilà que ledit Amir Oren se réveille en 2007 pour assurer : « Je n’ai jamais écrit les mots que Péan m’attribue. »

Alain Gresh et moi ajoutons donc, sur le site du Monde diplomatique, une « précision » à la suite de l’article de Péan. En voici le texte intégral : « Vérification faite à partir d’une traduction complète de l’article en question réalisée par notre collaboratrice et traductrice Rita Sabah, aucune phrase de l’article ne permet en effet d’écrire que “les massacres faisaient partie d’un plan décidé entre M. Ariel Sharon et Béchir Gemayel”. Oren y souligne, en revanche, le caractère étroit et opérationnel de l’alliance conclue, à l’époque des événements, entre Ariel Sharon et Bachir Gemayel. S’il exclut que le ministre israélien de la défense ait convenu avec le chef phalangiste de massacrer les civils de Sabra et Chatila, il suggère que, connaissant les pratiques courantes de ses alliés, il a pris sciemment le risque d’une tuerie.

« Les documents de la guerre du Liban regorgent de preuves soutenant les conclusions générales de la commission Kahane, une vertu pour convaincre des idiots et des jurés mais pas n’importe quel juge. Ici, un des dirigeants phalangistes dit aux représentants du “Mossad” que l’appareil d’Eli Hobeika [le chef des Forces libanaises] “va s’occuper de l’affaire” avant même la véritable réunification de Beyrouth et il apprend de Nahum Admoni, directeur adjoint du Mossad jusqu’à début septembre et directeur du Mossad au moment des massacres, que “avec les Palestiniens, il ne faut pas agir avec la générosité des vainqueurs”. Là, Bachir Gemayel [le chef des Phalanges élu président le 23 août 1982 et assassiné le 14 septembre] raconte à Raphaël Eitan que “nous préparons un festival avec le départ d’Arafat de Beyrouth” et entend de Rafoul [le chef d’état-major israélien Raphaël Eitan] une promesse qui se traduit par l’inverse après douze ans : “Nous le retrouverons” (des visites mystérieuses des équipes israéliennes “Gama” et “Kaslik” chez les Phalangistes n’ont servi à rien ici). Ici, Bachir reproche au commandant de région Amir Drori et au brigadier-général Amos Yaron que leurs forces font des bêtises en désarmant les phalangistes dans la zone d’Aley, le lieu d’affrontement avec les Druzes, parce que “si vous désarmez mes hommes à Aley, on récupérera les armes de Rafoul [...] d’une manière ou d’une autre”.

« Le soir de son assassinat, Bachir a dit à Sharon, déçu par la lenteur et la fainéantise, que l’armée du Liban — qui a refusé d’obéir à ses ordres avant sa nomination en tant que président — “aura besoin d’un mois pour faire sortir les centaines d’hommes de l’OLP restés à Beyrouth après l’évacuation”. Sans Bachir, et par conséquent, sans l’armée libanaise paresseuse, la réactivation des services de renseignements a été programmée, sous le commandement d’“Avrum” Shalom, pour “éliminer les terroristes qui se trouvent dans Beyrouth, nos services courent après eux, ceux qu’ils élimineront, ceux qui seront arrêtés, et ceux qui seront emprisonnés ”, a dit Sharon lors d’une réunion gouvernementale où il a précisé : “On vient de nous annoncer qu’une importante unité de phalangistes est rentrée dans les camps de Sabra et Chatila et qu’elle les peigne”. Et en réponse à la question d’un des ministres : “Non, c’est une information qui vient de chez nous, ça se saura de toutes façons. Les résultats parleront d’eux-mêmes. De Sabra, ils iront dans un autre [camp]. Par conséquent, donnez-nous les jours nécessaires pour les infrastructures des terroristes”. »

« On peut se demander comment le prophète Ariel a prévu que de Sabra les phalangistes se rendraient dans un autre camp, mais il n’y a rien dans cela — et dans le sentiment clair qui ressort des documents que les chefs des services de défense en Israël connaissaient bien le caractère meurtrier de leurs partenaires au Liban et savaient que l’appareil de Hobeika “a éliminé” ou “a fait disparaître” 500 ou 1200 personnes dans divers événements dans les mois précédant la guerre — il n’y a rien dans cela qui démontre un lien avec le massacre des bébés, des femmes et des civils dans cet événement spécifique. Ce qui a présidé à la mise à l’écart de Sharon et aux mesures prises contre Rafoul et d’autres officiers, c’est la justice plutôt que la loi ; personne ne s’est entendu avec Bachir qu’après son assassinat, une vengeance serait commise dans un lieu et à un moment précis. »

Sans le moindre remords

Entre-temps, en 2006, un film a donné chair à cette alliance des Phalangistes avec les Israéliens : Massaker, réalisé par les Allemands Monika Borgman et Hermann Theissen ainsi que le Libanais Lokman Slim [10]. Six des quelque trois cents à quatre cents bourreaux de Sabra et Chatila, en tricot de corps mais le visage dans l’ombre, anonymes, confessent comment ils ont préparé et perpétré leur tuerie – pour la plupart sans le moindre remords. Presque tous évoquent le rôle des Israéliens, qu’il s’agisse de l’entraînement des Forces libanaises, du transport de leurs miliciens jusqu’aux camps, des fusées éclairantes tirées pour faciliter leur travail, etc. Tsahal, expliquent-ils en outre, avait pré-positionné à proximité deux bulldozers-excavateurs Caterpillar et apporté des centaines de sacs pour cadavres – deux détails qui accentuent le caractère prémédité de la tuerie. Le documentaire confirme qu’on est loin du seul reproche fait par le juge Kahane aux dirigeants israéliens de « ne pas avoir prévu la tragédie »

En 1994, les révélations d’Amir Oren sur le caractère intime des relations entretenues par les Phalanges avec Tsahal constituaient déjà un coup de tonnerre. Dix-huit ans plus tard, avec celles de l’universitaire Seth Anziska, chercheur américain de l'université Columbia, c’est vraiment l’orage. Car son article du New York Times [11] démontre la planification du massacre de Sabra et Chatila par Israël ainsi que, cerise sur la gâteau, la complicité des représentants américains, volens nolens, négociée par Ariel Sharon en personne. Et la source, cette fois, est indiscutable : une série de cinq documents sortis des archives israéliennes et datés des 15, 16, 17, 18 et 20 septembre 1982.

Au lendemain de l’assassinat de Bachir, le 15 septembre, Begin confie à l’envoyé US au Moyen-Orient Morris Drapper : « La priorité [main order] du jour, c’est de maintenir la paix. Sinon, il pourrait y avoir des pogroms. » Hélas, écrit Anziska, « contrairement aux assurances antérieures du Premier ministre, le ministre de la Défense Sharon dit que l’occupation de Beyrouth-Ouest était justifiée parce que « 2 000 à 3 000 terroristes qui y sont restés ». M. Draper contesta cette affirmation ; ayant coordonné l’évacuation d’août, il savait que leur nombre était minuscule. M. Draper se dit horrifié d’apprendre que M. Sharon envisageait d’autoriser la milice phalangiste à entrer dans Beyrouth-Ouest. Même le chef d’état-major de l’IDF [Forces de défense d’Israël], Rafael Eitan, reconnut devant les Américains qu’il redoutait un “massacre implacable”. »

Le pire est à venir : cette boucherie dont ils avouaient avoir sous-estimé le risque, les Israéliens vont finir par en assumer la décision. Le 17 septembre, raconte Anziska à partir des archives, « M. Draper ouvrit la rencontre en demandant que l’IDF se retire immédiatement. M. Sharon explosa : “Je ne comprends simplement pas ce que vous cherchez. Vous voulez que les terroristes restent là ? Vous craignez que quelqu’un vous accuse de collusion avec nous ? Niez ! Nous nierons !” Impassible, M. Draper continua à exiger des signes clairs de retrait. M. Sharon, qui savait que les forces des Phalanges étaient déjà entrées dans les camps, lui répondit cyniquement : “Il ne se passera rien. Peut-être des terroristes supplémentaires seront tués. Ce sera un avantage pour nous tous.” »

« Si vous ne voulez pas que les Libanais les tuent, nous les tuerons »

La discussion se poursuit. Anzika cite encore les documents qu’il a trouvés : « Continuant à plaider pour des signes de retrait israélien, M. Draper met en garde sur le fait que certains critiques diront : “Bien sûr, l’IDF va rester à Beyrouth-Ouest et laisser les Libanais venir dans les camps et tuer les Palestiniens.” M. Sharon répliqua : “Alors, nous les tuerons. On ne les laissera pas là. Nous n’allons pas les sauver. Nous n’allons pas sauver ces groupes du terrorisme international.” M. Draper répondit : ”Nous ne sommes intéressés à sauver aucun de ces gens.” M. Sharon répondit : ”Si vous ne voulez pas que les Libanais les tuent, nous les tuerons.” »

Bien sûr, l’envoyé états-unien fit ensuite machine arrière. Mais, nuance Anziska, en acceptant les conditions de Sharon, « M. Draper couvrit effectivement la décision de laisser les combattants des Phalanges dans les camps […]. Des années plus tard, il qualifia le massacre d’“obscène”. Et, dans une histoire orale dont il se souvint quelques années avant sa mort en 2005, il se rappela avoir dit à M. Sharon : “Vous devriez avoir honte. La situation est absolument épouvantable. Ils tuent des enfants. Vous contrôlez totalement le terrain et vous êtes donc responsable de cette zone.” » Il est vrai qu’entre-temps, le président Ronald Reagan avait exprimé « outrage et répulsion » devant ces meurtres et prétendu que les États-Unis s’étaient opposés à l’entrée de Tsahal dans Beyrouth qu’ils jugeaient à la fois «erronée, sur le principe et de crainte qu’elle ne provoque de nouveaux combats ».

Il y a des journalistes têtus. Sylvain Cypel par exemple. Alors correspondant du Monde aux États-Unis, il avait rendu compte, le jour même de sa parution, de l’article de Seth Anziska en 2012 dans le New York Times. Et, six ans plus tard, il recense le premier livre de l’universitaire, Preventing Palestine [12], dans le journal en ligne Orient XXI ([13]). Cette « Histoire politique de Camp David à Oslo » revient en vingt pages sur le massacre de Sabra et Chatila. Après avoir rappelé la chronologie des faits, Cypel résume l’essentiel de la démonstration d’Anziska, qu’il cite longuement.

« Nettoyer la ville des terroristes »

« De nouvelles preuves trouvées dans le rapport de la commission Kahane, tirées des annexes non publiées jusqu’ici, écrit l’universitaire, décrivent une image plus incriminante de Sharon et un grand empressement des officiels israéliens à voir entrer les miliciens phalangistes [dans les camps]. Cela ressort des discussions menées depuis longtemps entre Israël et les dirigeants maronites pour “nettoyer la ville des terroristes” comme élément clé d’un ordre du jour politique concernant tout le Liban. Le plus important est que ces plans n’étaient pas limités à l’expulsion des seuls combattants de l’OLP. Il ressort clairement de divers documents qu’ils concernaient les réfugiés palestiniens en général ».

Et Cypel de tirer « la seule conclusion possible à laquelle mène la lecture des documents cités par Anziska : ce qui unissait Israéliens et phalangistes dans cette invasion israélienne, ce n’était pas uniquement affaiblir l’OLP, mais aussi promouvoir “un plan pour s’occuper des Palestiniens” en général, comme le dit le général Saguy dans une conversation avec Béchir Gemayel tenue dans le ranch privé d’Ariel Sharon, le 31 juillet. »

Comment « s’occuper des Palestiniens » ? « Les documents cités par le chercheur, poursuit Cypel, montrent que les Israéliens étaient parfaitement informés des intentions des phalangistes d’expulser par la terreur des Palestiniens du Liban. Pour mener ce “plan” à bien, Gemayel indique au directeur du Mossad, Nahum Admoni, le 14 juin 1982, une semaine après le début de l’invasion israélienne, qu’“il est possible que, selon le contexte, nous ayons besoin de plusieurs Deir Yassine”. Cette phrase est énoncée trois mois avant les massacres. Béchir, précise Admoni, était obnubilé par “l’enjeu démographique. […] Et quand il parlait de changement démographique, c’était toujours en termes de tueries et d’éliminations” ».

Leila Shahid abonde dans ce sens. « Les massacres – ceux perpétrés par les Russes à Butcha, par les Hutus au Rwanda, par les Serbes à Srebrenica comme par les Israéliens à Deir Yassine, Tantoura, Kfar Kassem et Sabra et Chatila – sont un instrument de guerre utilisé par des pouvoirs criminels pour modifier la démographie et redéfinir les frontières communautaires. » Il ne s’agit pas, nous précise-t-elle, de « vengeances spontanées », mais de « plans stratégiques prémédités ».

Quarante ans après, Seth Anziska a donc bouclé la boucle. Face à l’Histoire, Israël ne pourra plus dissimuler ses responsabilités, indirectes ET directes, dans ce massacre à caractère génocidaire. Et a fortiori répéter : « À Chatila, à Sabra, des non-juifs ont massacré des non-juifs, en quoi cela nous concerne-t-il ? »

Mais quel Français le sait ? Une recherche sur Google le révèle : sauf Orient XXI et de rares sites Internet de solidarité avec la Palestine, pas un média n’a évoqué ce livre majeur…

Sabra et Chatila, 26 septembre 1982 © Alain Ghertman (coll. part.)

[1] Jean Genet a placé cette citation en exergue de son texte Quatre heures à Chatila dans La Revue d’études palestiniennes, n° 6, janvier 1983.

[2] Les responsables libanais de la tuerie encore vivants bénéficieront de la loi générale d’amnistie votée le 28 mars 1991 par le Parlement pour exempter rétroactivement de toute responsabilité pénale les miliciens de toutes les factions libanaises impliquées dans des crimes et massacres.

[3] Jean Genet, Quatre heures à Chatila, traduit par Mohamed Berrada et suivi d’une entretien avec Leila Shahid, Librairie des colonnes, Tanger, 2016.

[4] Voir Le rapport de la commission d'enquête israélienne sur les massacres de Sabra et Chatila, dit rapport Kahane, texte intégral et commentaires critiques. Traduction Gilles Berton, Le Sycomore, Paris, 1983.

[5] https://documents-dds-ny.un.org/doc/UNDOC/GEN/NR0/760/47/IMG/NR076047.pdf?OpenElement

[6] Amnon Kapeliouk, Enquête sur un massacre, Seuil, Paris, 1982.

[7] Le Monde, Paris, 8 décembre 1982.

[8] Dans Les secrets de la guerre du Liban (Albin Michel, Paris, 2004), le journaliste Alain Ménargues fait état, mais sans citer de source ni de document, d'exécutions sommaires de cadres de l’OLP perpétrées dans les camps par des commandos d'élite de la Sayeret Matkal avant le massacre.

[9] Davar, Tel-Aviv, 1er juillet 1994.

[10] Deux ans plus tard, Ari Folman consacrera au souvenir du massacre son film Valse avec Bachir. Ce dessin animé – qui se clôt toutefois sur les véritables images de la boucherie – ne dissimule pas les responsabilités des dirigeants israéliens.

[11] Seth Anziska, « A preventable massacre”, The New York Times, New York, 17 septembre 2021. Le quotidien reproduit aussi les documents des archives en hébreu analysées par l’auteur.

[12] Princeton University Press, Princeton University Press, Princeton, 2018.

[13] Le 26 octobre 2018 : https://orientxxi.info/lu-vu-entendu/nouvelles-revelations-sur-les-massacres-de-sabra-et-chatila,2688

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