Inégalités: la preuve par la Covid

La crise sanitaire amplifie l’aspect protéiforme et cumulatif des inégalités, que nous avons voulu faire vivre dans « Portraits d'une France à deux vitesses » (L'Aube, 2020). Par-delà les analyses théoriques, nous les analysons à travers dix grandes thématiques: la santé, l'emploi, la mobilité, le logement, les vacances, l'éducation, la fiscalité, les seniors, l'alimentation et la culture.

 Par Samuel Chalom et Dominique Vidal *

* Journalistes et auteurs de Portraits d’une France à deux vitesses (L’Aube, 2020) 

Metropolis : ce grand classique de l’expressionnisme allemand, signé Fritz Lang, inscrit au patrimoine de l’humanité de l’Unesco, nous a tous les deux marqués. L’histoire de cette mégapole – divisée en une ville haute, où les élites vivent dans l'oisiveté et le luxe, et une ville basse, dont les travailleurs esclaves, déshumanisés, actionnent les machines qui font fonctionner la cité – nous sembla longtemps relever de la science-fiction.

Cette schizophrénie entre cités d’en haut et cités d’en bas, nous n’en sommes hélas plus très loin. Sauf que nos métropoles ne se divisent pas en profondeur, mais en largeur : au centre, les villes à l’ancienne, riches et restées souvent belles ; autour, en périphérie ou plus loin, les banlieues pauvres devenues souvent laides.

Affiche de "Metropolis" Affiche de "Metropolis"

Ce contraste n’égale bien sûr pas en Europe celui des villes du Sud. Chez nous, par exemple, les bidonvilles où s’entassèrent des décennies durant les travailleurs immigrés disparurent voici un demi-siècle. Ils réapparaissent toutefois avec la crise des migrants, déplacés – souvent violemment – d’un quartier à l’autre par la police. Au-delà de cette régression encore marginale, c’est la masse de nos banlieues qui plonge rapidement dans la pauvreté, voire la misère. Il suffit pour s’en convaincre de reprendre le dernier rapport de l’Observatoire national de la politique de la ville (ONPV), qui porte sur environ 800 quartiers prioritaires regroupant plus de 5 millions d’habitants (1).

Les catastrophes comportent un effet de loupe sur les maux de nos sociétés. En l’occurrence, la tragédie de la Covid zoome sur la profondeur insoupçonnée, quand elle n’est pas niée, des inégalités qui les caractérisent. Se confiner dans une résidence secondaire, à la campagne ou au bord de la mer, n’a rien de commun avec l’enfermement dans des logements surpeuplés, voire insalubres. Comment comparer le télétravail, pratiqué par 57 % des cadres et 7 % des catégories populaires (2), et le boulot des « premiers de cordée », qui risquent en outre plus que d’autres d’attraper le virus – personnel soignant, caissières, éboueurs, livreurs, femmes de ménage, ouvriers, employés, etc. ? Ces « héros » dont les médias n’avaient jamais autant parlé, leurs patrons – y compris l’État – les oublient quand vient l’heure de la paie : l’aide-soignante plafonne à 1 600 € brut par mois, la caissière à 2 000 €, l’éboueur à 2 400 € contre un salaire français brut moyen qui a dépassé les 3 000 euros en 2016 (3). Et encore faudrait-il distinguer les contrats d’intérim, CDD ou Uber plus taillables et corvéables que les CDI, mieux protégés. Aller travailler en métro, en RER ou en train de banlieue est plus pénible et plus risqué que de se déplacer dans une voiture confortable ou en taxi.

En matière d’enseignement, comment comparer un garçon des beaux quartiers disposant d’une grande chambre équipée d’un Mac branché sur une box et une fille partageant la chambre de son HLM avec plusieurs frères et sœurs et ne disposant que d’un portable ? Cette fracture éducative, nourrie par celle du numérique, laisse des dizaines de milliers de jeunes sur le carreau.

En bas, la Machine En bas, la Machine

Pour ne rien dire des structures de soin. À preuve le « 93 », le département de France métropolitaine à la pauvreté la plus massive – environ une personne sur quatre y vit avec un revenu inférieur au seuil officiel - environ 1 000 euros/mois pour une personne seule. Or la Seine-Saint-Denis compte trois fois et demie moins de lits de réanimation que Paris, et 37 de ses villes sur 40 sont déclarées « déserts médicaux » par l’Agence régionale de santé (ARS) (4). Résultat : selon l’Observatoire régional de santé d’Île-de-France ([5]), parmi les départements de cette dernière, elle a connu, dans la première phase ascendante de l’épidémie, la plus forte évolution de mortalité en nombre de décès enregistrés et domiciliés par rapport à la même période de 2019 (+ 69,4 % entre le 1er et le 31 mars et + 118,4 % entre le 1er mars et le 10 avril).

La Covid elle-même se moque de toute justice. Elle frappe moins les cadres, professions intermédiaires et agriculteurs que les ouvriers et employés. Les co-morbidités sont 1,5 plus fréquentes dans le cinquième de la population percevant les revenus les plus faibles que dans celui aux revenus les plus élevés. Sans oublier que l'écart d'espérance de vie entre les 5 % d'hommes les plus riches et les 5% les plus pauvres atteint...13 ans ! 

Mais l’inégalité la plus criante face à l’épidémie concerne évidemment l’âge : les plus de 65 ans représentent 90 % des morts de la Covid dans les hôpitaux et les EHPAD (6). La « Décision d’admission des patients en unités de réanimation et unités de soins critiques dans un contexte d’épidémie à Covid-19 », en date du 15 mars 2020,  de l’Agence régionale de santé d’Île-de-France – recommandant de ne pas admettre les « personnes fragiles » en réanimation (7) – a pesé lourd dans cette terrible injustice : elle équivalait à une forme d’euthanasie forcée, sur fond de racisme anti-vieux. Avec son style libéral-populiste et son inamovible écharpe rouge, Christophe Barbier n’avait-il pas dénoncé les anciens soixante-huitards ? « Ils ont vécu les années 60. Ils étaient jeunes au moment du rock’n roll. Ils ont épanoui leur sexualité entre la fin de la syphilis et le début du sida. Bref, ce sont des enfants gâtés. À un moment donné, pour sauver quelques vies de personnes très âgées, on va mettre des milliers de gens au chômage ? La vie n’a pas de prix. Mais elle a un coût pour l’économie (8). »

La ville d'en haut La ville d'en haut

Certains nient encore la réalité des discriminations d’origine. L’épidémie les dément : selon l’Insee, durant le premier confinement, « les décès en mars et avril 2020 de personnes nées à l’étranger ont augmenté de 48 % par rapport à la même période en 2019, contre + 22 % pour les décès de personnes nées en France. La hausse a été la plus forte pour les personnes nées en Afrique (9) » : + 54 % pour les natifs du Maghreb et + 114 % pour ceux dans un autre pays d’Afrique. Et Pierre Cahuc et Marie-Anne Valfort, qui citent ces chiffres, d’ajouter : « On pourrait penser que la population issue d’Afrique et d’Asie est plus touchée parce que plus âgée. Ce n’est clairement pas le cas : elle est plus jeune que la moyenne nationale. En réalité, les décès ont augmenté de 96 % pour les personnes de moins de 65 ans nées en Afrique subsaharienne, alors qu’ils ont augmenté de seulement 3 % pour celles nées en France appartenant à la même classe d’âge (10). »

Cet aspect protéiforme et cumulatif des inégalités – que la crise sanitaire met en exergue et amplifie –, nous avons voulu le faire toucher du doigt dans notre livre Portraits d'une France à deux vitesses (L'Aube, août 2020). Loin, des indispensables mais répétitives analyses théoriques, nous les avons étudiées à travers dix grandes thématiques: la santé, l'emploi, la mobilité, le logement, les vacances, l'éducation, la fiscalité, les seniors, l'alimentation et la culture.

Si l'ouvrage a été pensé et rédigé bien avant le début de la pandémie, sa réalité et son constat demeurent, plus actuels que jamais. Notamment s’agissant de l'accumulation des inégalités. Ainsi, quiconque n'a plus de travail ou occupe un emploi précaire (CDD, intérim, etc.) aura le plus grand mal à trouver un logement, le CDI représentant le seul sésame à même d’attendrir le cœur des propriétaires. Or, si 88 % des salariés français (hors intérim) sont employés en CDI contre 12 % en CDD, ces derniers représentent 87 % des nouveaux contrats signés chaque année contre seulement 13 % de CDI (11). La raison ? Beaucoup des CDD signés sont des contrats courts, voire très courts, (un mois, une semaine, un jour), ce qui fait exploser leur volume et empêche les travailleurs en CDD d’accéder à une certaine stabilité.

Naissance d'un androïde Naissance d'un androïde

Un travailleur précaire sera souvent contraint de se contenter d’un logement trop petit ou insalubre, rejoignant ainsi la catégorie des mal-logés : selon le dernier rapport de la Fondation Abbé Pierre (12), plus de quatre millions de Français vivent en situation de surpeuplement dit « modéré » – il leur manque une pièce par rapport à la norme d'occupation (c'est-à-dire un minimum de 9 m2 pour une personne seule ou 16 m2 pour un couple). Ajoutons que près de 3,6 millions de personnes ont froid dans leur logement, parce qu'ils se privent de chauffage ou que leur habitation est mal-isolée. Enfin le niveau trop élevé des loyers contraint 5,7 millions de Français à un effort financier excessif : il leur faut ainsi consacrer plus de 35 % de leurs revenus au logement.

D’où des conséquences redoutables pour les enfants : ils auront beaucoup plus de risques de rencontrer des difficultés scolaires (se concentrer sur ses devoirs lorsque l'on n'a pas de bureau à soi, c'est compliqué), de voir leur santé se dégrader (saturnisme, affections respiratoires, trouble du sommeil, etc.) ou encore de manquer d'intimité lorsqu’ils vivent à plusieurs dans la même chambre.

De même, lorsqu’on doit consacrer une bonne part de son budget au logement, il faut le plus souvent rogner sur ses dépenses alimentaires, comme la pandémie l'a malheureusement confirmé : 21 % des Français peinent à se procurer une alimentation saine trois fois par jour – et même 48 % quand leur foyer touche un revenu mensuel net inférieur à 1 200 euros. Et, si vous rognez sur l'alimentation, vous allez parfois devoir sauter des repas, mais aussi vous tourner vers une nourriture souvent moins saine et moins diversifiée, plus riche en graisses et en sucre qu'en vitamines, ce qui augmente les risques d'obésité et de diabète : ce chapitre en étonnera plus d’un, tant les différences de classe conditionnent l’alimentation et donc l’état de santé…

Vers la révolte Vers la révolte

La santé, justement : dans ce domaine aussi, le manque de moyens amène nombre de Français à rogner sur leurs dépenses – en espaçant notamment les consultations du médecin, mal-remboursées par l'Assurance maladie ou la mutuelle.

Autres sacrifiées : les vacances, comme le révèle le Centre de recherche pour l'étude et l'observation des conditions de vie (Credoc [13]). Seuls 8 % des Français partent au moins une fois tous les deux ans au ski – qu’importe aux autres la fermeture actuelle des remontées mécaniques que les médias traitent comme un drame majeur !

On aurait évidemment tort de considérer que rien n’échappe à ce déterminisme social comme à ces cercles vicieux. Et pourtant, comme le montre Paul Pasquali dans son chapitre, si notre société a beaucoup changé depuis l’époque où Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron écrivaient Les Héritiers (Éditions de Minuit, 1964), leurs thèses fondamentales n’ont rien perdu de leur actualité : au-delà de leur dynamique apparente, les inégalités procèdent surtout du legs – financier, social et singulièrement culturel – des parents. Bref, elles se transmettent de génération en génération. Ce constat doit guider l’élaboration de toute politique publique de lutte contre les inégalités.

Impossible, en particulier, de réduire les inégalités seulement par le bas, en contribuant à améliorer le sort des plus pauvres. N’en déplaisent aux théoriciens du ruissellement, il est indispensable que les riches contribuent à cet effort décisif pour l’avenir en renonçant à une partie au moins des privilèges dont ils jouissent plus que jamais depuis le début du siècle.

Jusqu'à quand ? Jusqu'à quand ?

À preuve le deuxième rapport du comité d’évaluation des réformes de la fiscalité (14), publié début octobre dernier : les réformes de la fiscalité du capital imposées dès le début du quinquennat d’Emmanuel Macron ont entraîné un enrichissement sensible des 0,1 % les plus fortunés. Cette étude note en particulier que les dividendes ont augmenté « fortement ». De 60% en 2018, pour atteindre 23,2 milliards d’euros. Et la tendance s’est poursuivie en 2019. « Les 0,1 % de Français les plus aisés sont un quart de fois plus riches que les 0,1 % de 2017 », constate le rapport. Et le sénateur socialiste Vincent Eblé, ex-président de la commission des finances du Sénat, de commenter : « Les chiffres sont absolument hallucinants. En une seule année, l’inflexion est énorme. C’est un changement de nature démentiel. »

Rappelons en effet qu’en 2017, le Parlement avait supprimé l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF) pour le remplacer par un impôt sur fortune immobilière (IFI) et instauré une « flat tax », c’est-à-dire un prélèvement forfaitaire unique (PFU) de 30 % sur les revenus du capital, sous couvert de se rapprocher des niveaux d’autres pays et d’encourager les investissements. D’où, observe le comité d’évaluation, une concentration de plus en plus forte de ces revenus tirés du capital : 0,1 % des foyers fiscaux (38 000 personnes) en percevait en 2017 la moitié ; en 2018 cette proportion est passée aux deux tiers. Quant aux 0,01% de foyers les plus fortunés (3 800 personnes), leur part est passée dans le même temps d’un cinquième à un tiers. Pis encore : le comité se dit « incapable de répondre par oui ou par non à la question de savoir si la réforme de 2018 a eu un impact positif sur l’économie »

L’action du film Metropolis est censée se dérouler en… 2026. Freder Fredersen, le fils du maître de la cité, Joh Fredersen, amoureux de l’ouvrière Maria, découvre la condition des esclaves : il est traumatisé au point qu’il voit la machine qui fait fonctionner la ville – M – se transformer en Moloch auquel des centaines d’hommes et de femmes d’en bas sont sacrifiés. Tandis que Maria rêve d’un médiateur, un androïde à son image, créé par un savant fou, exhorte les ouvriers à se rebeller contre le maître de la cité. Mais c’est pour mieux permettre à ce dernier de mater la révolte : un déluge engloutit la ville basse. Seul l’amour de Freder et de Maria fera renaître Metropolis.

Qui sauvera notre société ? Personne, si le cancer des inégalités continue de la dévorer.

NOTES

(1) www.union-habitat.org/actualites/rapport-de-l-observatoire-national-de-la-politique-de-la-ville

(2) www.francetvinfo.fr/sante/maladie/coronavirus/coronavirus-les-inegalites-sociales-et-territoriales-creusees-par-la-crise-sanitaire_3907473.html

(3)  Selon l’Insee le revenu moyen des femmes est inférieur de 23% à celui des hommes. Les salariés à temps partiel ont un revenu inférieur de 53% à celui des temps complet. Celui des moins de 25 ans est en moyenne inférieur de 60% à celui des plus de 50 / 54 ans : https://www.insee.fr/fr/statistiques/4503068?sommaire=4504425

(4) www.liberation.fr/debats/2020/04/05/covid-19-miroir-des-inegalites-territoriales-et-sociales-dans-le-93_1784253

(5) PDF Inégalités Ile de France.pdf. En introduction, le rapport précise :  « L’ensemble des données  provisoires disponibles montre une surmortalité séquano-dionysienne majeure depuis le début de l’épidémie de Covid-19. Les données populationnelles générales ne permettent pas de savoir s’il s’agit d’une mottalité liée au virus ou à l’amplification de la surmortalité classique dans ce département. Mais les données hospitalières plaident pour une contribution considérable du virus lui-même. Cette situation peut être liée à deux grandes catégories de facteurs. Elle peut être, en premier lieu, liée à des facteurs relatifs au parcours de prise en charge et à l’organisation du système de soins ou à son usage. Elle peut, en second lieu, être liée à des facteurs environnementaux, urbains et sociaux (pauvreté, co-morbidités...) ou à l’impact épidémiologique direct des conditions de vie (surpopulation, faiblesse du télétravail, proportion importante de travailleurs clés.... »

(6) On ignore encore tout des morts à domicile, malgré la promesse d’Olivier Véran d’en rendre publiques les statistiques dès juin dernier.

(7) Le texte intégral de cette « décision » a été révélé sur le présent blog de Dominique Vidal (https://blogs.mediapart.fr/dominique-vidal/blog/280420/personnes-agees-voila-la-circulaire-de-la-honte). Il se trouve toujours sur le site de l’ARS d’Île-de-France (https://sfar.org/download/decision-dadmission-des-patients-en-unites-de-reanimation-et-unites-de-soins-critiques-dans-un-contexte-depidemie-a-covid-19/). Il a été « rédigé collégialement par un groupe d’experts régional : Elie Azoulay, Sadek Beloucif, Benoît Vivien, Bertrand Guidet, Dominique Pateron, Matthieu Le Dorze ».

(8) BFM TV, 25 février 2020.

(9)  www.insee.fr/fr/statistiques/4627049

(10) www.lemonde.fr/idees/article/2020/08/19/la-pandemie-de-covid-19-va-renforcer-les-disparites-raciales-et-ethniques_6049285_3232.html

(11) https://dares.travail-emploi.gouv.fr/IMG/pdf/2018-026v2.pdf

(12) www.fondation-abbe-pierre.fr/actualites/25e-rapport-sur-letat-du-mal-logement-en-france-2020

(13) www.credoc.fr/publications/le-budget-des-vacances-des-francais

(14) www.publicsenat.fr/article/parlementaire/les-chiffres-sont-absolument-hallucinants-la-gauche-du-senat-s-empare-d-un

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