Recension : Dialogue sur la Nakba

Autrefois, en France, à chaque passage à niveau, un panneau mettait en garde piétons et automobilistes : « Attention, un train peut en cacher un autre. » Quiconque s’intéresse au dernier livre d’Éléonore et Eytan Bronstein, "Nakba. Pour une reconnaissance de la tragédie palestinienne en Israël" ([1]), devrait être également prévenu : « Un livre peut en cacher un autre. »

Car cet ouvrage n’a rien du manifeste austère que laisse présager son titre. Au contraire : il s’agit d’un dialogue vivant, riche et chaleureux entre un homme et une femme qui, formant un couple en privé, en sont aussi un en public. Tous deux militent en effet depuis des années pour faire connaître la catastrophe palestinienne – de 1948 à nos jours – dans le public israélien.

Et cet échange va, comme il se doit, du particulier au général. Eytan Bronstein Aparacio arrive d’Argentine à 5 ans : sa maman n’étant pas juive, il devra se convertir pour entrer au kibboutz, dont il deviendra un membre exemplaire. Mais, rapidement, il entrera dans un processus de « désionisation », dont la clé résidera dans son expérience militaire. Au point qu’en 1987, il quittera son kibboutz.

Le dialogue porte ensuite sur la création et le développement de l’association Zochrot, avec laquelle Eytan et ses camarades entreprennent, à partir de 2001, de faire revivre l’expulsion des Palestiniens ainsi que la destruction de leurs villes et villages par l’armée israélienne. Dire qu’il s’est agi d’un travail facile serait mensonger : ressusciter dans les rues d’Israël la mémoire de la Nakba suscite souvent de vives réactions, mais aussi une certaine curiosité et parfois de la sympathie. Voilà qui explique sans doute que Benyamin Netanyahou et ses alliés-rivaux aient jugé utile de faire voter par la Knesset une loi liberticide : quiconque la commémore le jour de l’Indépendance se voit couper les vivres – y compris les municipalités…

Un grain de sable est cependant venu gripper la machinerie de la censure : lorsque la ministre de la Culture, Miri Regev, voulut interdire la présentation publique du livre, la justice la débouta: l’initiative n’avait pas lieu le jour de l’Indépendance !

Cette hypothèse d’une sensibilité plus grande que prévu de l’opinion juive israélienne trouve, dans un autre chapitre, une étonnante confirmation. Réalisé à la demande des auteurs, le premier sondage sur la Nakba le souligne en effet : la proportion de Juifs israéliens qui admet la responsabilité de l’État dans l’exode des Palestiniens et qui, en conséquence, accepte leur droit au retour est beaucoup plus importante qu’on ne l’imaginerait. La majorité des Juifs israéliens connaissent le terme Nakba et 19,5 % le définissent comme une « expulsion » par les forces armées israéliennes, 34,5 % estimant que les Palestiniens sont partis par « peur » et qu’« Israël les a empêchés de revenir ». Quant au droit au retour, 27,2 % le soutiennent, contre 60,8 % qui s’y opposent.

Mais le véritable scoop du livre intervient au chapitre 8. Les « nouveaux historiens » l’avaient expliqué : l’expulsion fut l’œuvre de deux groupes distincts : d’un côté les sionistes révisionnistes de l’Irgoun et du groupe Stern, de l’autre les forces « officielles », la Haganah et le Palmah. À l’origine très à gauche et même binationaliste, ce dernier a joué un rôle déterminant dans la prise des villages arabes souvent accompagnée de massacres.

Jusqu’ici, les responsables du Palmah avaient le plus souvent nié ou minimisé leurs crimes. Or voilà qu’une base de données a vu le jour, qui contient un grand nombre de témoignages de miliciens. Elle est même accessible en ligne ! Seule condition sine qua non posée à ceux qui les consultent : rien ne doit être publié ! Eleonore et Eytan Bronstein, on s’en doute, ont contourné cette censure…

Dominique Vidal.

([1]) Omniscience, Mouans Sartoux, 2018.

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