Front National: le sage, le doigt et la lune

« Quand le sage montre la lune, le sot regarde le doigt. » Ce proverbe décrit on ne peut mieux la couverture journalistique des tensions actuelles au Front national (FN).

Si Marine Le Pen, qu’on nous présentait comme déprimée, a finalement déposé sa candidature à Hénin-Beaumont, elle a dû se livrer à une première autocritique en règle portant à la fois sur son comportement durant le débat de l’entre-deux tours et sur la question de l’euro. Cette seconde mise en cause a hérissé Florian Philippot, qui a menacé de quitter le parti en cas de changement de ligne – pour se préparer à la bataille interne, il a même créé un « micro-parti », Les Patriotes. Enfin l’ensemble des frontistes reste sous le coup du retrait de Marion Maréchal-Le Pen, en qui ils voient la relève possible de sa tante – même le patriarche de Montretout a parlé de « trahison »… Sans oublier les « affaires », qui suivent leur cours.

Bref, le FN traverse une crise sérieuse, après la sèche défaite de sa présidente. Et donc tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Ceux que saisit cette soudaine euphorie sont soit des analphabètes politiques, soit des manipulateurs. Car les turbulences conjoncturelles qui secouent le parti d’extrême droite ne diminuent en aucune façon le danger structurel qu’il représente pour la démocratie française.

Pour en prendre la mesure, il faut revenir sur les résultats des 23 avril et 7 mai. L’influence du parti des Le Pen n’a cessé de croître aux premiers tours des dernières présidentielles : 3,8 millions de voix et 10,44 % en 2007, 6,4 millions de voix et 17,90 % en 2012, 7,6 millions de voix et 21,3 % en 2017. Au second tour de cette dernière, il n’a certes rassemblé « que » 33,9 % des voix, mais ce pourcentage correspond à 10,6 millions de voix – soit près du double du record de Jean-Marie Le Pen au second tour de 2002, face à Jacques Chirac.

A la quantité s’ajoute la qualité, mesurée par Ipsos/Sopra Steria (1). La présidentielle de cette année confirme avec force l’enracinement populaire du parti de Marine Le Pen. Si Jean-Luc Mélenchon et Emmanuel Macron distancient la candidate frontiste parmi les 18-34 ans, cette dernière domine chez les 35-59 ans. Elle arrive aussi en tête chez les ouvriers (37 %), les employés (32 %), les salariés du secteur public (27 %) et les chômeurs (26 %). Les moins diplômés (non titulaires du bac) la placent en première position (30 %). Elle a enfin la préférence des personnes au revenu familial mensuel le plus faible (32 % des – de 1 250 euros, 29 % des 1 250-2 000 euros). C’est dire que la « dédiabolisation » a permis d’arrimer les couches populaires au FN et de transformer une attitude de protestation en vote d’adhésion. 

Géographiquement, le FN a ses zones de force dans le nord-est (Île-de-France exclue) et le sud-est ; il dépasse les 30 % dans le Pas-de-Calais, l’Oise, le Var et le Vaucluse. Mais il progresse dans des régions autrefois difficiles, comme la Bretagne. Globalement battue dans les villes, Marine Le Pen l’emporte dans les zones péri-urbaines.

Bref, tout l’indique : non seulement le FN sort plus puissant que jamais de l’élection présidentielle, mais il a accumulé des acquis qui peuvent lui permettre de poursuivre sa conquête progressive du pouvoir. S’il, d’une part, ne se tire pas une balle dans le pied. Et si, d’autre part, Emmanuel Macron et son gouvernement accentuent, comme prévu, la politique néo-libérale dont la France a tant souffert. Les mêmes causes produisant les mêmes effets…

D. V.  

 

(1) Enquête réalisée du 19 au 22 avril sure un échantillon de 4 698 personnes.

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