dominique vidal
Historien et journaliste, spécialiste des relations internationales et notamment du Proche-Orient, collaborateur du "Monde diplomatique", membre du Bureau de l'Iremmo, animateur bénévole de La Chance.
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Billet de blog 22 janv. 2022

« Juifs d’Orient » : Beau voyage, mauvais chemins

Il faut savoir terminer une polémique - en l’occurrence celle qui concerne la démarche de l'exposition « Juifs d’Orient » - pour revenir au contenu de celle-ci. D’emblée, j'avais critiqué le récit de l'expulsion des Palestiniens et de l'exode des juifs arabes. Françoise Feugas élargit cette critique. Pour compléter les publications de ce blog, j'accueille avec plaisir son texte d'Orient XXI. D.V.

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Une menorah sur une minuscule pièce de monnaie. Nous sommes aux alentours de - 40, sous le règne du dernier roi des Hasmonéens, et nous entamons un parcours qui nous mènera jusqu’au XXe siècle. Un parcours de 1 100 m2 d’exposition pour plus de 2000 ans d’histoire – la pièce la plus ancienne est un rouleau de cuivre de Qumran daté du Ier siècle avant Jésus Christ — , ordonné suivant une chronologie marquée par les temps forts de l’histoire juive, des siècles précédant l’avènement de l’islam aux premières dynasties du monde musulman au cours desquelles émergent de grandes figures intellectuelles comme Maïmonide ; de l’expulsion des juifs d’Espagne par les rois catholiques à partir de 1492 à l’empire ottoman ; enfin, de l’irruption de l’influence européenne à la séparation entre juifs et musulmans et à la création d’Israël. L’exposition rassemble plus de 280 pièces de collection : objets archéologiques, cultuels et du quotidien, manuscrits, vêtements… Mais aussi, surtout pour la partie contemporaine, des représentations, sous la forme de tableaux et plus tard, de séquences vidéo et de photos, dont la majeure partie provient de l’Institut Yad Ben- Zvi de Jérusalem, visé par la pétition des intellectuels et artistes arabes contre la collaboration de l'IMA avec des instituts et musées israéliens.

« Une remarquable cohérence d’ensemble »

L’exposition ne peut que subjuguer le visiteur par l’abondance, la richesse et la rareté des pièces anciennes. Comment en effet ne pas admirer les mosaïques de la synagogue romaine de Naro (Tunisie), la reconstitution de la salle de prières de celle de Doura Europos (Syrie), cet astrolabe à inscription en hébreu du XIVe siècle venu d’Espagne ou d’Italie, ces lampes ciselées de Fès, cette robe de mariée brodée de Bagdad, cette prééminence de l’écrit qui culmine avec la gueniza de la synagogue Ben Ezra du Caire et la copie du Mishneh Torah de Moïse Maïmonide datant du XIVe siècle… ?

Benjamin Stora, dans son introduction au catalogue de l’exposition (1) le souligne : le visiteur devrait y reconnaître en outre, à la fois dans l’espace et dans le temps et malgré différentes formes, « une remarquable cohérence d’ensemble ». Mais l’historien parle également de « diaspora » dès la quatrième ligne de son introduction. Cette façon de désigner l’expansion du judaïsme dans les premiers siècles, dont la plupart des historiens s’accordent à dire qu’elle est en grande partie le fruit de conversions multiples et anciennes contribue à conforter cette image. En induisant la vision d’une diaspora quasiment originelle (biblique), on impose aussi — dans les panneaux, et surtout dans le catalogue — la notion d’« intégration » — plus ou moins réussie, en fonction notamment de l’application rigoriste ou pas de la dhimma (abolie dans l’empire ottoman en 1839) — des communautés juives dans les différents pays alors que, ainsi que le rappelle la pétition des intellectuels et artistes arabes, « la culture des juifs arabes fait partie intégrante de la culture arabe et la couper de ses racines est la négation d’une partie de la mémoire et de l’histoire arabes ».

Cela court de façon insidieuse dans les choix et l’architecture de cette exposition : une communauté singulière, presque « hors sol » depuis un exil initial de Palestine, dont la riche culture ne devrait pas grand-chose aux autres communautés locales dans les pays dans lesquels elle s’est déployée. L’importance des modes de vie partagés au quotidien d’une part et des échanges intellectuels (Al-Andalus) de l’autre, sans être totalement niée, n’est pas vraiment mise en valeur. C’est l’unité religieuse qui est vue comme le véritable ciment des communautés juives jusqu’au milieu du XVIIe siècle (2), ce dont attestent en particulier les artefacts religieux. Avec pour conséquence principale « la circulation des textes entre des communautés dont la dispersion géographique est extrême ».

L’exposition faisant la part belle aux objets, le fil historique qui la sous-tend est dès lors amputé d’éléments moins palpables mais tout aussi importants, tels que la participation des juifs dans la vie politique de leurs pays. Après l’évocation de la vie intellectuelle foisonnante d’Al-Andalus, il faudra attendre celle du Siècle des Lumières et de la Révolution française de 1789 pour qu’on reparle du monde des idées.

Cette première partie de l’exposition contient la majeure partie des pièces de collection, réussissant le pari de rendre vivante et proche l’histoire juive ancienne et médiévale, non sans émotion parfois, comme cela se produit à la vue d’un objet du quotidien, un dessin d’enfant contenu dans l’extraordinaire patrimoine des écrits de la gueniza du Caire par exemple…

« Le temps de l’Europe »

L’irruption de l’Europe dans l’histoire des « juifs d’Orient » intervient à mi-parcours. Le panneau qui la présente précise : « Les puissances coloniales exportent des modes de pensée issues de la Révolution française et de l’esprit des Lumières. Les idées d’égalité entre les citoyens portées par les intellectuels juifs d’Europe ont des conséquences sur les relations entre juifs et musulmans. » Voilà donc la conquête coloniale présentée sous ses plus beaux atours : une pensée éclairée, et ce splendide paradoxe du concept d’égalité entre tous, par opposition au statut à la fois discriminatoire et protecteur de dhimmi en vigueur dans les « terres d’islam ».

Le simplisme et la pauvreté relative de cette partie de l’exposition opèrent alors une véritable rupture au sein même de celle-ci. On est au XIXe siècle, et le visiteur déchante : plus d’artefacts, plus de beaux objets anciens, plus de manuscrits, mais des tableaux orientalistes, des portraits, des photos et des cartes postales. La présence juive bascule sans crier gare dans une focalisation européenne et coloniale, que contredisent pourtant les panneaux explicatifs occultant l’écrasante responsabilité de l’impérialisme européen – français en particulier —, de son racisme et de son antisémitisme concomitant avec l’édification des États-nations, quand les identités nationales naissantes se définissaient notamment contre la figure de l’Autre incarnée par les juifs.

La création de l’Alliance israélite universelle en 1860, dont l’objectif est de lutter contre toute forme de discrimination contre les juifs est présentée comme participant « au phénomène de ‘régénération’ par l’instruction ». On peut en conclure que le regard colonialiste sur les pauvres juifs indigènes et ignorants qu’il faut aider est en effet aussi celui des intellectuels juifs européens, mais cela reste dans le non-dit. Il est pourtant déterminant pour l’histoire du XXe siècle et de la création d’Israël de le prendre en compte. Comme est déterminant le décret Crémieux de 1870 par lequel les juifs d’Algérie seront faits citoyens français sans qu’on leur demande leur avis tandis que les musulmans restent enfermés dans le Code de l’indigénat. Le « Vers la rupture » annoncé par le panneau de l’exposition n’arrive pas simplement par un mouvement d’émancipation des juifs dans la foulée des idées révolutionnaires…

« La guerre des mémoires »

Cette parenthèse refermée, la vie des communautés juives au tournant du XXe siècle reprend le fil du début de l’exposition : « appréhender le quotidien des juifs en terres d’islam ». Puis commence l’histoire contemporaine, les deux guerres mondiales, la montée des antisémitismes et des nationalismes et une autre distorsion historique d’importance, contenue dans un documentaire projeté dans l’avant-dernière salle de l’exposition. Il s’agit en réalité d’extraits du quatrième épisode du documentaire Juifs et Musulmans, si loin si proches de Karim Miské (2013) dont l’intitulé est significatif : « La guerre des mémoires ». C’est ce dont les extraits choisis ne rendent pas compte. Ils commencent en effet avec le plan de partage de la Palestine et ces commentaires laconiques en voix off : « plan accepté par les Juifs, refusé par les Arabes », puis : « une guerre civile éclate aussitôt entre les deux parties ; elle va être gagnée par les juifs ». Enfin : « le lendemain de la déclaration d’indépendance, les armées égyptienne, syrienne, transjordanienne et irakienne attaquent le nouvel État. Cette guerre est gagnée par Israël. » Ce qui précède n’existe pas ou à peine : l’histoire du sionisme en Palestine ou celle, déjà longue et complexe, du nationalisme arabe (alors qu’ils sont détaillés dans le documentaire de Miské).

Michel Abitbol, de l’université hébraïque de Jérusalem, lâche : « Le drame humain, c’est l’échec absolu des Palestiniens, c’est la défaite des Palestiniens » et surtout, « On n’a pas encore démontré que l’expulsion faisait partie des buts géopolitiques ou géostratégiques de cette guerre ». Deux phrases directement issues de l’historiographie classique israélienne encore en vigueur, pour une version contestée dès le début des années 1950 par la gauche israélienne, puis discutée par les nouveaux historiens israéliens. Ce qui n’est pas dit non plus.

Enfin, la responsabilité de l’« expulsion » des juifs des pays arabes dans les années 1950 est imputée à ces pays et aux manifestations antijuives qui y ont cours. Juste un soupçon de propagande sioniste pour convaincre les juifs du Yémen, d’Égypte ou d’Irak de faire leur aliyah, mais aucune mention, sauf erreur de notre part, du rôle de l’Agence juive, de l’opération clandestine « Tapis volant » qui emmène, entre 1949 et 1950, la quasi-totalité des juifs du Yémen vers Israël, ni de l’opération « Ezra et Néhémie » appliquée aux juifs irakiens.

L’histoire s’arrête avant la guerre israélo-arabe de 1967.

Cette riche exposition aurait eu grand avantage à se passer de ces sinueuses démarches d’évitement, à propos de l’importance du rôle joué par l’Europe, le colonialisme et la création d’Israël dans la séparation entre Juifs et Arabes. Le fabuleux voyage qu’elle propose dans la géographie et le temps sur les traces des communautés juives « d'Orient » nous ramène à la fin aux sujets qui fâchent.

(1) Juifs d’Orient. Une histoire plurimillénaire, Gallimard/Institut du monde arabe, Paris, 2021.

(2) Benjamin Lellouch, « La vie religieuse juive en terre d’islam (XVe-XVIIIe siècle » in Juifs d’Orient. Une histoire plurimillénaire, ibid.

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