dominique vidal
Historien et journaliste, spécialiste des relations internationales et notamment du Proche-Orient, collaborateur du "Monde diplomatique", membre du Bureau de l'Iremmo, animateur bénévole de La Chance.
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Billet de blog 22 oct. 2020

Contre le terrorisme et son exploitation liberticide

Au-delà de l'émotion, le pouvoir macronien n'effectue-t-il pas un virage vers l'extrême droite ? Sur fond de déclarations irresponsables et provocatrices, le ministre de l'Intérieur, Gérald Darmanin, semble orchestrer cette opération dont les principales victimes seront les libertés d'opinion, d'expression et d'association.

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Le défi du terrorisme est redoutable. En décapitant un enseignant, Samuel Paty, Abdoulakh Anzorov a franchi une étape qualitative inédite dans l’escalade lancée par Mohammed Merah, relayée par les frères Kouachi (Charlie hebdo) et Amedy Coulibaly (Montrouge et l’Hypercasher), puis par les trois tueurs du Bataclan, suivis de Mohamed Bouhlel (Nice) et des quatre assassins du Père Jacques Hamel (Saint-Étienne du Rouvray) – et tant d’autres en France et bien sûr ailleurs.

Combattre ce phénomène qui menace, au-delà de ses victimes, notre société tout entière constitue un impératif qui s’impose évidemment à tous les démocrates. Mais comment ? Deux conditions sine qua non me semblent devoir être entre autres remplies :

  • Ce combat doit se mener dans le respect scrupuleux de notre Constitution et de nos lois. Pas seulement pour éviter la manipulation des événements par des forces rêvant d’une transformation autoritaire, voire totalitaire de la République : c’est aussi une nécessité absolue afin de mobiliser toutes les forces dont l’union permettra de triompher de la barbarie ;
  • Cette perspective exige que l’on rejette tout ce qui divise et que l’on encourage au contraire tout ce qui rassemble. Pratiquer l’amalgame entre terrorisme et islam, pointer un doigt accusateur sur les fidèles de la deuxième religion du pays, humilier des millions d’hommes et de femmes déjà si souvent discriminés ne risque pas seulement de pousser les plus fragiles dans les bras des extrémistes, mais aussi de priver la lutte contre le terrorisme de leur indispensable participation.

 Bref, l’intransigeance face aux tueurs et à leurs complices doit aller de pair avec la plus grande ouverture – j’allais dire le plus grand respect – envers tous ceux qui se réclament des principes et des valeurs de notre démocratie. Voilà qui implique pour les responsables politiques et médiatiques un grand esprit de responsabilité et un sang-froid de tous les instants.

 Ce ne sont pas, hélas, les caractéristiques de bien des déclarations actuelles, à commencer par celles, répétées, du ministre de l’Intérieur, qui paraissent irresponsables, sinon provocatrices. En voici un bref florilège limité à la période du 18 au 21 octobre. Chacune mériterait un commentaire, que je laisse au lecteur le soin de faire :

- « Pour la première fois, l’islam politique a mené directement à un attentat. Quand on fait le procès de Charlie Hebdo, quand on republie les caricatures (de Mahomet), oui, des gens ne l'acceptent pas (...). Nous sommes en guerre, il faut accepter qu'il puisse y avoir des attentats ([1]). »

- « Ils ont manifestement lancé une fatwa contre le professeur. Le gouvernement et le Parlement ont essayé de lutter contre la haine en ligne avec la loi Avia. Une loi refusée par le Conseil Constitutionnel ([2]). »

- « Depuis ce matin, et à la suite du Conseil de défense, des opérations de police ont lieu et auront lieu dans les heures, dans les jours qui viennent. » Ces opérations « très nombreuses concernent des dizaines d’individus pas en lien forcément avec l’enquête (…) Nous avons manifestement envie de passer un message : pas une minute de répit pour les ennemis de la République ([3]). »

 - « Je vais proposer la dissolution du CCIF et de BarakaCity, des associations ennemies de la République. Il faut arrêter d’être naïfs et voir la vérité en face : il n’y a aucun accommodement possible avec l’islamisme radical. Tout compromis est une compromission ([4]). »

- Du CCIF, Darmanin précise : « C’est une association qui touche des subventions d’État, des déductions fiscales et qui dénonce l’islamophobie d’État. Je le souhaite car un certain nombre d’éléments nous permettent de penser que c’est un ennemi de la République ([5])»

- « Le problème de l'islam de France, c'est qu'il est le fruit, parfois le jouet, d'États étrangers ([6]). »

- « Ça m'a toujours choqué de rentrer dans un hypermarché et de voir qu'il y a un rayon de telle cuisine communautaire, c'est comme ça que ça commence le communautarisme ([7]). »

-  « Je défendrai toujours l’honneur de la Police nationale. Je dépose plainte contre le blog de Mediapart pour diffamation publique ([8]). » La veille, il avait déjà attaqué le journal en ligne : « Quand j'entends Monsieur Plenel dire qu'il ne parle pas de l'affaire Mila (...), je me dis qu'il y a de la lâcheté intellectuelle ([9]). »

- Ceci explique cela : « Je préfère, explique le ministre l’Intérieur, le bon sens du boucher-charcutier au snobisme des intellectuels parisiens. Vous intellectualisez tout ! “Ensauvagement”, c’est dans le Littré ([10]). »

L’ensauvagement : le grand mot est lâché, emprunté par un politicien de la droite dite républicaine à celle qui ne l’est pas. Comment ce plagiaire de Marine Le Pen peut-il continuer à occuper, dans une situation aussi sensible, une fonction aussi décisive ? D’autant que les déclarations martiales du ministre semblent aussi camoufler l’apparent échec des services dont il est responsable : l’assassin de Samuel Paty avait évoqué ses intentions sur les réseaux sociaux et ses publications avaient été signalées à qui de droit. Une réaction plus rapide n’était-elle pas possible, qui aurait pu sauver la vie à l’enseignant ? Emmanuel Macron a lancé mardi à Bobigny : « Il ne s’agit pas de faire de nouvelles déclarations, ce sont des actes qui sont attendus par nos concitoyens ([11]). »

Une dernière remarque ne peut être tue.

Si l’hôte – provisoire, espérons-le – de la place Beauvau invoque la présomption d’innocence dans les affaires de harcèlement sexuel et de viol qui lui ont valu plusieurs plaintes et une enquête toujours en cours, pourquoi ne respecte-t-il pas ce principe s’agissant du Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF). Il est d’ailleurs scandaleux de comparer cette association avec le collectif Cheikh Yassine d’Abdelhakim Sefrioui, un groupuscule fondamentaliste, négationniste et antisémite d’ailleurs acoquiné avec Dieudonné et lié à l’extrême droite, dont on se demande pourquoi il a bénéficié si longtemps de la complaisance des autorités ([12]). Les mouvements de solidarité avec la Palestine avaient d’ailleurs dénoncé ce collectif depuis des années. Quant à Barakcity, le ministre fait état de financement du terrorisme : une accusation à étayer.

Si tel ou tel responsable du CCIF a pu faire des déclarations ambigües ou même franchement critiquables, comment affirmer qu’il prônerait un islam fondamentaliste, qu’il ferait l’apologie du terrorisme et a fortiori en serait complice. Son site, ses publications et ses prises de position s’en tiennent à un objectif essentiel : combattre l’islamophobie et en aider les victimes. D’ailleurs l’ex-Délégué interministériel à la lutte contre le racisme, l'antisémitisme et la haine anti-LGBT (DILCRA), le préfet Gilles Clavreul, qui avait qualifié le CCIF d’« antisémite », vient de voir la Cour de cassation rejeter son dernier pourvoi – il doit même verser 2 500 euros à l’association.

De deux choses l’une. Soit Gérald Darmanin dispose de preuves sérieuses contre le CCIF, et alors qu’il les montre. Soit sa dissolution arbitraire a toutes les chances d’être retoquée par le Conseil d’État, comme hier la loi Avia par le Conseil constitutionnel. Cette absurde tentative ne démontrera alors que le caractère liberticide du pouvoir macronien.

La tentative de purge de l’Observatoire de la laïcité n’est pas moins scandaleuse : il s’agit d’une institution de la République présidée par l’ancien secrétaire général de l’Élysée et ministre Jean-Louis Bianco, secondé par le rapporteur général, le juriste Nicolas Cadène. Le soutien dont tous deux bénéficient ces jours-ci est impressionnant. Que Marine Le Pen, après Manuel Valls, exige leur tête ferait de leur destitution le signe du ralliement du président et de son Premier ministre à ceux contre lesquels ils prétendent nous protéger. Tout cela prend en effet chaque jour un peu plus les allures d’un virage vers l'extrême droite, et ce à un triple niveau : sémantique, politique et pratique. Chacun saurait s’en souvenir en 2022…

Député LREM du Val d’Oise, Aurélien Taché n’en était pas moins lucide, avant même la tragédie de Conflans, sur le fil rouge de l’évolution qui s’accentue sous nos yeux : « En 2017, [Emmanuel Macron] avait un discours beaucoup plus mesuré. Il a longtemps dénoncé les amalgames. Aujourd’hui, il les fabrique. On termine le quinquennat avec un président qui n’aura pas prononcé le nom de George Floyd et qui charge ses deux ministres (Darmanin et Schiappa) d’assumer un virage néoconservateur. Avec ce type d’approche, on n’aura pas réussi à éliminer un extrémisme – islamiste – et on aura réussi à renforcer un autre – d’extrême droite ([13]). »

Que reste-t-il, dans cette opération où le cynisme le dispute à la vulgarité, de la réalité des discriminations économiques, sociales et culturelles dont sont victimes des millions d’enfants de la République parce qu’ils sont aussi des enfants de l’immigration : elles forment pourtant le terreau fondamental des phénomènes de radicalisation. « Liberté, égalité, fraternité » n’est décidément pas la devise de la République macronienne…

Le ministre de la Justice et Garde des Sceaux, Éric Dupond-Moretti, l’a déclaré on ne peut mieux : « L'exploitation de l'émotion à des fins politiciennes, ça me dégoûte ([14]). » Pour une fois, je ne peux être que d’accord avec lui. D’autant que j’en ai la nette impression : il visait autant son collègue de la place Beauvau que l’extrême droite et ses journalistes organiques. Gérald Darmanin n’avait-il pas, dès le printemps, assuré qu’il n’était pas un « enfant gâté » et affiché ses ambitions personnelles et politique en reconnaissant vouloir « peser davantage sur [les] choix ([15]) ». On voit lesquels et par quels moyens.

À vrai dire, cette formule du président de la République lors de la cérémonie de la Sorbonne ne concerne pas que Samuel Paty : à nous tous de faire en sorte qu’il n’y ait pas de nouvelle « victime de la conspiration funeste de la bêtise, du mensonge, de l’amalgame, de la haine de l’autre ([16]) ».

Dominique Vidal.

[1] Paris Match, 20 octobre.

[2] Europe 1, 19 octobre. Si Gérald Darmanin consultait un dictionnaire, il y lirait, comme ici dans le Larousse, qu’une fatwa est « dans la religion islamique, consultation juridique donnée par une autorité religieuse à propos d'un cas douteux ou d'une question nouvelle ».

[3] Huffington Post, 19 octobre.

[4] RT, 19 octobre.

[5] Europe-Israël, 19 octobre.

[6] BFMTV, 20 octobre.

[7] Libération, 21 octobre.

[8] Tweet de Gérald Darmanin, 21 octobre. Cette plainte est nulle et non avenue, car il s’agit d’un article sur blog qui, en accord avec ses utilisateurs, n’engage aucunement la rédaction.

[9] BFMTV, 20 octobre.

[10] L’Obs, 18 octobre.

[11]  Site de la Présidence de la République, 21 octobre.

[12] Le site La Horde, spécialisé dans le combat contre l’extrême droite, vient de consacrer un dossier très complet au collectif Cheikh Yassine : https://lahorde.samizdat.net/2020/10/20/a-propos-dabdelhakim-sefrioui-et-du-collectif-cheikh-yassine/

[13] Le Monde, 30 septembre.

[14]  France Inter, 20 octobre.

[15] BFMTV, 24 mai.

[16] Site de la Présidence de la République, 21 octobre.

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