dominique vidal
Historien et journaliste, spécialiste des relations internationales et notamment du Proche-Orient, collaborateur du "Monde diplomatique", membre du Bureau de l'Iremmo, animateur bénévole de La Chance.
Abonné·e de Mediapart

120 Billets

0 Édition

Billet de blog 24 juil. 2022

Apartheid israélien : incultes ou malhonnêtes ?

Le projet de résolution de résolution de 38 députés condamnant le régime d'apartheid israélien a suscité une levée de boucliers. Sionistes de droite et de gauche ont rivalisé en insultes, injures et menaces: affirmer qu’Israël discrimine les Palestiniens serait antisémite. Mais aucun d'entre eux n’a daigné répondre sur le fond aux arguments des députés. Et pour cause...

dominique vidal
Historien et journaliste, spécialiste des relations internationales et notamment du Proche-Orient, collaborateur du "Monde diplomatique", membre du Bureau de l'Iremmo, animateur bénévole de La Chance.
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Trente-huit députés français ont proposé à l’Assemblée nationale une résolution qui « tend à la condamnation de l’instauration d’un régime d’apartheid par Israël à l’encontre du peuple palestinien, tant dans les territoires occupés (Cisjordanie, incluant Jérusalem Est, et Gaza) qu’en Israël et appelle à son démantèlement immédiat (1) ».

Ce projet de résolution rappelle que le Statut de Rome de la Cour pénale internationale (CPI) a classé l’apartheid dans les crimes contre l’humanité. Il rappelle aussi que l’interdiction d’apartheid s’applique à tous les États sans exception comme une norme impérative du droit international. Par ailleurs, les signataires demandent à la France de reconnaître l’État de Palestine. Ils/elles rappellent enfin qu’à la suite de sa condamnation par la Cour européenne des droits de l’Homme et par le Conseil d’État, l’État français doit reconnaître que l’appel au boycott est protégé par la liberté d’expression.

À peine rendue publique hier, cette proposition a suscité une extraordinaire levée de boucliers. Sionistes de droite et de gauche - qui sont souvent, on le sait, plus sionistes que de gauche - ont rivalisé en insultes, injures et menaces. Tous s’accordent sur un point : constater qu’Israël pratique une forme d’apartheid serait antisémite. Mais aucun - AUCUN ! - de ces inconditionnels n’a daigné répondre sur le fond aux arguments des députés. Et pour cause !

Twitter
Twitter
Twitter

Ce que MM. Francis Kalifat, Sylvain Maillard et Jérôme Guedj, entre autres, font tout d’abord mine d’ignorer, c’est que, de janvier 2021 à janvier 2022, trois grandes ONG de défense des droits humains, l’une israélienne - Betselem (2) - et les deux autres internationales - Human Rights Watch (3) et Amnesty International (4) - ont enquêté et rendu chacune un rapport concluant à l’existence d’un régime d’apartheid en Israël et dans les Territoires palestiniens occupés. Ces trois ONG seraient-elles, comme les députés qui relaient leur analyse, antisémites ?

Ce que MM. Kalifat, Maillard et Guedj, entres autres, se gardent aussi de dire, c’est que la Knesset a adopté, le 19 juillet 2018, une loi fondamentale qui définit Israël, non plus comme « État juif et démocratique », mais comme « État-nation du peuple juif ». Son article 1 stipule : « Seul le peuple juif a droit à l’autodétermination nationale en Israël. » Cette législation a donc gravé l’apartheid dans le marbre constitutionnel et tranché au plus haut niveau le débat sur cette question. On pourrait s’arrêter là...

Ce que MM. Kalifat, Maillard et Guedj, entres autres, mettent en avant, c’est la différence de statut entre les Palestiniens de Gaza, de Cisjordanie, de Jérusalem-Est et d’Israël. Ce faisant, ils enfoncent une porte ouverte. Car nul ne nie que l’apartheid s’applique différemment dans ces trois entités:

- à Gaza, c’est simple : les Palestiniens n’ont que le droit d’être régulièrement bombardés;

- en Cisjordanie, ils ne bénéficient d’aucun des droits dont jouissent les colons;

- à Jérusalem-Est, ils ont - lorsqu’on ne le leur a pas retiré - un statut de résident qui comporte des droits sociaux (sécurité sociale, retraite), mais aucun droit politique (5);

- en Israël, les Palestiniens (appelés couramment « Arabes israéliens ») ont, comme chacun le sait, le droit de voter et celui d’être élu. Ils n’en subissent pas moins tout un ensemble de discriminations.

Je ne reviens pas, s’agissant d’Israël, sur les analyses détaillées contenues par les trois rapports déjà cités. Je ne voudrais rappeler que l’une de ces discriminations les plus significatives: elle concerne sans le droit des citoyens palestiniens à vivre où ils veulent et d’y louer ou d’y acquérir un logement. Premier obstacle: la loi sur les propriétés des « absents », qui a permis, depuis sa première mouture dès 1948 et a fortiori sa version définitive de 1950, de spolier tout Palestinien qui ne se trouvait pas dans son foyer ou/et sur ses terres à la naissance d’Israël. Depuis, l'essentiel de la terre appartient en Israël au Fonds national juif, qui en autorise ou non la vente (6) - le refus d’en céder à des Palestiniens a été maintenu, envers et contre la plupart des plaintes depuis 1948. Ajoutons qu’une loi votée par la Knesset en 2011 précise qu’un « comité d'admission » décide si une personne désirant s'installer dans une ville, une cité, un village ou toute autre communauté juive est « convenable » (sic): devinez qui, dans la plupart des cas, ne l’est pas… Résultat de tous ces lois et règlements: les juifs, qui, selon le plan de partage, avaient acquis 7% des terres de la Palestine en 1947, en détiennent aujourd’hui 93%.

Bref, ce seul exemple en témoigne: nous nous trouvons bien dans la situation décrite par la résolution 3068 (XXVIII) du 30 novembre 1975, qui a institué juridiquement le « crime d’apartheid », et par le Statut de la Cour pénale internationale, qui définit l’apartheid comme un « crime contre l’Humanité ».

Connu pour son sens de la nuance, Francis Kalifat, l’ex-président du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), tweete: « Au mépris de la résolution de l’IHRA votée par l’AN, la résolution haineuse de l’extrême-gauche contre Israël importe le conflit israélo-palestinien avec les conséquences que l’on connaît pour les Français Juifs et fait entrer le nouvel antisémitisme à l’Assemblée Nationale. »

Je suis curieux de voir comment cet ancien dirigeant du Bétar fasciste (7) démontrera que les 38 députés en question contredisent la résolution adoptée par l’Assemblée nationale le 3 décembre 2019 pour approuver la définition de l’antisémitisme par l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste (IHRA). L’une et l’autre tiennent en effet en deux phrases : « L’antisémitisme est une certaine perception des Juifs qui peut se manifester par une haine à leur égard. Les manifestations rhétoriques et physiques de l’antisémitisme visent des individus juifs ou non et/ou leurs biens, des institutions communautaires et des lieux de culte. » Il n’est donc question dans ces textes ni d’Israël, ni de son régime d’apartheid - ni bien sûr du sionisme et de l’antisionisme.

Une dernière remarque. Personne ne détient la vérité absolue, pas plus moi que quiconque. Je ne confonds pas les incultes ou malhonnêtes dénoncés ci-dessus avec les points de vue - que je respecte - des ami(e)s doutant qu’Israël soit vraiment un État d’apartheid, ou que la référence de fait à l’expérience de l’Afrique du Sud soit pertinente, ou encore qu’il soit productif de soulever cette question. À une condition cependant: que ce désaccord soit argumenté et lesdits arguments sourcés (8). L’hystérie n’a jamais convaincu personne. Pas plus que le chantage à l’antisémitisme qui - faut-il le rappeler ? - n’est pas seulement obscène, mais aussi dangereux: parce qu’il banalise un danger bien réel.

Dominique Vidal

(1) En voici le texte intégral : https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/16/textes/l16b0143_proposition-resolution#

(2) http://www.btselem.org/.../202101_this_is_apartheid_fr.pdf

(3) http://www.hrw.org/.../des-politiques-israeliennes...

(4) http://www.amnesty.fr/.../israel-les-palestiniens-sont

(5) Ils peuvent voter aux élections municipales, mais pas législatives.

(6) En fait de « vente », il s’agit en fait d’un bail de 99 ans avec l’État.

(7) Les historiens ont démontré que le mouvement « sioniste révisionniste » de Zeev Jabotinsky était proche du fascisme italien, qui le soutenait politiquement et financièrement. Ainsi Mussolini avait-il offert au Bétar une école pour ses cadres à Civitavecchia et, près de Bari, un émetteur rayonnant sur tout le Proche-Orient. « Pour que le sionisme réussisse, il vous faut un État juif, avec un drapeau juif et une langue juive. La personne qui comprend vraiment cela, c’est votre fasciste, Jabotinsky », confia le Duce en 1935 à David Prato, futur grand rabbin de Rome (Cité par Lenni Brenner, Zionism in the Age of the Dictators, Croom Helm, Londres et Canberra, 1983).

(8) Voir par exemple le mémo de Charles Enderlin (https://charlesenderlin.com/2022/04/30/israel-et-lapartheid/) et la Controverse récente de l’Iremmo (https://iremmo.org/.../apartheid-en-israel-un-systeme.../).

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — International
Chine et États-Unis entrent dans un nouveau cycle de tensions économiques
La crise taïwanaise a prouvé la centralité de la compétition entre Pékin et Washington. Sur le plan économique et historique, c’est aussi le produit des errements de la gestion par les États-Unis de leur propre hégémonie.
par Romaric Godin
Journal
Discriminations sexistes à l’entrée de prisons : des retraits de soutiens-gorge imposés à des avocates
Cela fait une décennie que des avocates signalent des retraits de soutiens-gorge imposés par des surveillants quand elles se rendent en prison. Depuis la diffusion d’une note par l’administration pénitentiaire en juillet 2021 interdisant cette pratique, au moins quatre avocates ont rapporté avoir été ainsi « humiliées ».
par Sophie Boutboul
Journal — Santé
Les effets indésirables de l’office public d’indemnisation
Depuis vingt ans, l’Oniam est chargé d’indemniser les victimes d’accidents médicaux. Son bilan pose aujourd'hui question : au lieu de faciliter la vie des malades, il la complique bien trop souvent.
par Caroline Coq-Chodorge et Rozenn Le Saint
Journal
Les agentes du KGB étaient des Américaines comme les autres
Pendant la guerre froide, Russes et Américains arrivent à la même conclusion. Ils misent sur le sexisme de leurs adversaires. Moscou envoie aux États-Unis ses meilleures agentes, comme Elena Vavilova et Lidiya Guryeva, qui se feront passer pendant dix ans pour de banales « desperate housewives ». Premier volet de notre série sur la guerre des espionnes.
par Patricia Neves

La sélection du Club

Billet de blog
Transition écologique... et le train dans tout ça ?
La transition écologique du gouvernement en matière de transports ne prend pas le train ! Dans un billet, le 3 août, un mediapartien dans son blog « L'indignation est grande », dénonçait le « mensonge d’État » concernant l’investissement ferroviaire. Deux émissions sur France Culture sont révélatrices du choix politique de Macron-Borne ! Saurons-nous exiger le train ?
par ARTHUR PORTO
Billet de blog
« Le chemin de fer est un trésor public et une solution pour demain »
[Rediffusion] Dans « Un train d'enfer », Erwan et Gwenaël Manac'h offrent une enquête graphique dense, caustique et très réussie sur la SNCF qui lève le voile sur une entreprise d’État attaquée de toute part, un emblème, à réformer sans doute, mais surtout à défendre. Conversation déliée avec Erwan.
par Delaunay Matthieu
Billet de blog
Relancer les trains de nuit et améliorer l'infrastructure créera des emplois
[Rediffusion] Lorsque le voyageur se déplace en train de nuit plutôt qu’en avion, il génère davantage d’emploi. La relance des trains de nuit peut ainsi créer 130 000 emplois nets pendant une décennie pour la circulation des trains, la construction du matériel et l’amélioration des infrastructures. Bénéfice additionnel : les nouvelles dessertes renforceront l’attractivité des territoires et l’accès à l’emploi.
par ouiautraindenuit
Billet de blog
Les perdus de Massiac
Par quel bout le prendre ? Dénoncer l'incompétence catastrophique et l'inconséquence honteuse de la SNCF ou saluer les cheminots qui font tout leur possible pour contrebalancer l'absurdité du système dont ils sont aussi victimes ? L'État dézingue d'abord chaque secteur qu'elle veut vendre au privé de manière à ce que la population ne râle pas ensuite...
par Jean-Jacques Birgé