Quand Sylvain Maillard prend Miss Provence en otage

L’interview de Sylvain Maillard dans le bulletin du CRIF du 22 décembre sent le réchauffé. Inconditionnel d'Israël, le député répète que tout le mal sur terre vient de l’antisionisme. Les salopards qui bombardèrent Miss Provence de messages aussi haineux que bourrés de fautes d’orthographe seraient... antisionistes ! Mauvaise foi crasse doublée d’une stupéfiante inculture historique.

« Pénaliser l'antisionisme n'est pas la solution (1) » : cette petite phrase prononcée par Emmanuel Macron le 19 février 2019, le Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF) ne l’a toujours pas digérée. Quelques jours auparavant, le député Sylvain Maillard, pilier du lobby pro-israélien, avait annoncé l’adoption d’une loi criminalisant l’antisionisme. C'était sous-estimer l'impossibilité de créer, avec une telle législation, un délit d’opinion inconnu du droit français, ce que la plupart des juristes et même des barons de la Macronie refusèrent. D'autant que, si la République permettait aux sionistes d’interdire l’antisionisme, pourquoi les gaullistes ne pourraient-ils pas interdire l’antigaullisme, les communistes l’anticommunisme, les libéraux l’altermondialisme, etc ?

En guise de lot de consolation, Maillard obtint néanmoins, le 3 décembre 2019, le vote par une Assemblée aux deux-tiers vide d’une brève résolution reprenant la définition de l’antisémitisme par l’Alliance internationale pour la mémoire de l'holocauste (IHRA, selon son acronyme en anglais) (2). Voyant venir la déroute, l’ineffable Habib Meyer avait éructé dès l’été : « J’accuse le gouvernement d’une certaine complaisance à l’égard de l’antisionisme. C’est grave. Douze Français ont été assassinés parce que Juifs ces dernières années […] Faudra-t-il encore des morts pour qu’on comprenne que l’antisionisme n’est pas une opinion mais un délit (3) ? »

De décennies de recherches, de réflexions et de débats, sans oublier les dizaines de livres sur l’antisémitisme, l'IHRA n’a retenu que cette indigente définition : « L’antisémitisme est une certaine perception des Juifs qui peut se manifester par une haine à leur égard. Les manifestations rhétoriques et physiques de l’antisémitisme visent des individus juifs ou non et/ou leurs biens, des institutions communautaires et des lieux de culte. » C’est ce texte médiocre que la résolution reprend. Elle ne mentionne pas l’antisionisme. Et Sylvain Maillard en personne a dû, pour arracher le vote à une majorité réticente, confirmer à la tribune qu’elle « exclut les exemples de l’IHRA (4) », réduisant du coup considérablement la portée de ce vote. La loi ne passa d'ailleurs que grâce au renfort des élus LR...

Revanchard, Maillard, pour relancer son offensive, n’hésite pas à prendre en otage Miss Provence, April Benayoum, victime d’un déluge d’insultes antisémites plus ignobles les unes que les autres. Pourquoi ? Parce qu'elle a indiqué que son père était italien et israélien. Faut-il préciser que nul ne sait à ce jour qui est et que fait cet homme ? Les porcs qui l'ont traînée dans la boue pensent-ils (si toutefois ils pensent) que chaque fille ou fils est responsable de ses parents ? Fallait-il, par exemple, qu’Anne Sylvestre, Marie Chaix ou Dominique Jamet portent toute leur vie le boulet de la collaboration de leur père ?

Incroyable Maillard : pour lui, toute cette boue ne relève pas de l’antisémitisme. Sa propagande obsessionnelle veut que les insultes adressées à Miss Provence soient « antisionistes » ! Monsieur le député de Paris n’a-t-il pas remarqué que la plupart de ces crachats avaient un point commun : les henaurmes fôtes d’eaurtôgraffe é deux frencéé de leur posts et de leur tweets ? Et ces lamentables analphabètes comprendraient cette nuance : ils seraient antisionistes et non antisémites. M’est avis qu’à cette révélation, ils répondraient « Kézaco ? »

Incultes, Maillard et son « patron » Francis Kalifat ne le sont pas moins, mais en histoire juive. On doit au président du CRIF une première : dans son discours de commémoration du 76e anniversaire de la rafle du Vel d’Hiv, en juillet 2018, il avait nommément cloué au pilori un intellectuel dangereux : moi ! « À Dominique Vidal, qui, dans une tribune publiée dans Le Monde il y a quelques jours, affirme que l’antisionisme n’est porteur d’aucun antisémitisme et qu’il serait même un courant de pensée, je veux dire combien sa lecture des débats du monde juif du début du XXe siècle est non seulement un anachronisme dangereux mais aussi une naïveté coupable (5) ! » Sans compter l’obscénité qu’il y avait, en cette journée d’hommage aux familles victimes de la Shoah, à s'en prendre à la mienne, les Sephiha, dont 15 membres, français ou belges, ont péri dans les camps nazis - les noms des 13 Sephiha français disparus sont gravés sur le Mur des Noms du Mémorial de la Shoah. Ce jour-là, Francis Kalifat a-t-il pensé que ses parents, juifs d'Algérie, avaient eu, eux, la chance d'échapper à la déportation ?

Entre les FTP-MOI et le Betar (6), il faut choisir son héritage. Kalifat, jeune, a choisi le second. Est-ce la raison pour laquelle, comme Maillard, il instrumentalise de manière choquante les vomissures d’anti-Juifs haineux pour tenter de disqualifier tout un courant politique essentiellement juif, qui, largement majoritaire jusqu’au génocide nazi, s’opposa au projet d’État juif de Theodor Herzl (7).

Le génocide et l’afflux de nombre de ses survivants en Palestine créèrent les conditions de la transformation du Yichouv en État d’Israël. Et ce dernier mit à profit la guerre de 1947-1949 pour augmenter d’un tiers le territoire prévu pour lui par le plan de partage des Nations unies ET pour expulser les quatre cinquièmes des Palestiniens qui y résidaient. Enfin, en juin 1967, Israël occupa Jérusalem-Est, la Cisjordanie et la bande de Gaza – plus le Sinaï égyptien et le Golan syrien...

Depuis, les antisionistes en Israël, devenus minoritaires, se battent à la fois contre l’occupation, la colonisation et l’annexion des Territoires palestiniens, et pour qu’Israël, d’« État-nation du peuple juif » (loi du 19 juillet 2018), devienne l’« État de tous ses citoyens (8) ». Quel républicain, quel démocrate, quel laïque pourrait souscrire au premier article de la nouvelle loi fondamentale : « Le droit à exercer l'auto-détermination nationale dans l'État d'Israël est propre au peuple juif » ? Quid des 20% au moins de non-juifs ? Même la langue arabe n'a plus le statut de langue d'État... La Déclaration d'indépendance, proclamée le 14 mai 1948, promettait, elle : le nouvel État « assurera une complète égalité de droits sociaux et politiques à tous ses citoyens, sans distinction de croyance, de race ou de sexe ».

Mais, pour Sylvain Maillard, se prononcer pour une fédération judéo-arabe, ce serait de l’antisémitisme ! Ahad Ha’am ? Antisémite ! Yitzhak Epstein ? Antisémite ! Gershom Sholem ? Antisémite ! Arthur Ruppin ? Antisémite ! Hugo Bergmann ? Antisémite ! Hans Kohn ? Antisémite ! Haïm Margalith Kalvarisky ? Antisémite ! Martin Buber ? Antisémite ! Judas Magnes ? Antisémite ! Shmuel Mikounis ? Aharon Cohen ? Meïr Vilner ? Antisémite ! Michel Warschawski ? Antisémite ! Si le ridicule tuait, Maillard serait depuis longtemps mort et enterré…

Et si nous parlions du courant politique juif dont Benyamin Netanyahou est l’ultime représentant et Sylvain Maillard apparemment un partisan ? Le jabotinskysme – ou sionisme révisionniste – naquit à l’extrême droite du mouvement sioniste et bénéficia du soutien politique et matériel de Mussolini comme du dictateur polonais antisémite Pildsuski. Sa fraction la plus extrême, le Lehi, proposa par lettre une alliance au Troisième Reich contre les Britanniques. Pendant la guerre de 1947-1949, l'Irgoun et le Lehi contribuèrent décisivement au « nettoyage ethnique » organisé par la Haganah et le Palmah « socialistes » en perpétrant quelques-uns des plus horribles massacres du conflit, à commencer par celui de Deir Yassine, et en assiégeant Jaffa dont ils jetèrent littéralement la population arabe à la mer. Et depuis près de 15 ans qu’il assume les fonctions de Premier ministre – après Begin, Shamir et Sharon –, Netanyahou a accentué la radicalisation de la politique israélienne, mettant le cap sur l’annexion de la Cisjordanie, multipliant les lois liberticides et flirtant avec les dirigeants populistes, négationnistes, voire antisémites d’Europe centrale et orientale.

Ma grand-mère ne connaissait pas Sylvain Maillard. Mais son proverbe favori semble écrit pour lui : « Il vaut mieux se taire et avoir l’air bête plutôt que parler et prouver qu’on l’est. »

  1. V.

* Sylvain Maillard à la Newsletter du CRIF : « L’antisémitisme contemporain peut désormais revêtir l’apparence de l’antisionisme » : http://www.crif.org/fr/node/82180DES

(1) Le Journal du dimanche, 19 février 2019.

(2) Lors du vote de la résolution, seuls 226 députés (sur 577) s’exprimèrent, 154 votant pour et 72 contre : https://www.mediapart.fr/.../resolution-sur-l...

(3) Site du The Times of Israel, 22 juillet 2019.

(4) Ces exemples ne font pas partie de la définition de l'IHRA : ils « l'illustrent ». Parmi les plus significatifs figurent :

- « L’antisémitisme peut se manifester par des attaques à l’encontre de l’État d’Israël lorsqu’il est perçu comme une collectivité juive. Cependant, critiquer Israël comme on critiquerait tout autre État ne peut pas être considéré comme de l’antisémitisme. » ;

- « Le reproche fait au peuple juif ou à l’État d’Israël d’avoir inventé ou d’exagérer l’Holocauste » ;

- « Le reproche fait aux citoyens juifs de servir davantage Israël ou les priorités supposés des Juifs à l’échelle mondiale que les intérêts de leur propre pays » ;

- « Le refus du droit à l’autodétermination des Juifs, en affirmant par exemple que l’existence de l’État d’Israël est le fruit d’une entreprise raciste » ;

- « Le traitement inégalitaire de l’État d’Israël, à qui l’on demande d’adopter des comportements qui ne sont ni attendus ni exigés de tout autre État démocratique » ;

- « L’utilisation de symboles et d’images associés à l’antisémitisme traditionnel (comme l’affirmation selon laquelle les Juifs auraient tué Jésus ou pratiqueraient des sacrifices humains) pour caractériser les Juifs et les Israéliens » ;

- « L’établissement de comparaisons entre la politique israélienne contemporaine et celle des Nazis » ;

- « L’idée selon laquelle les Juifs seraient collectivement responsables des actions de l’État d’Israël » ;

(5) http://www.crif.org/.../crif-veldhiv-ceremonie-nationale...

(6) Créée pour rassembler les « groupes de langue » du Parti communiste français (PCF), la Main d’œuvre immigrée (MOI), devenue Francs-Tireurs et partisans-MOI (FTP-MOI) joua un rôle décisif dans l’essor de la Résistance juive et plus généralement française. Fondé en 1923 par Vladimir Zeev Jabotinsky, le Betar bénéficia notamment du soutien politique et matériel du régime fasciste de Benito Mussolini. Ce dernier confiera en 1935 à David Prato, futur grand rabbin de Rome : « Pour que le sionisme réussisse, il vous faut un Etat juif, avec un drapeau juif et une langue juive. La personne qui comprend vraiment cela, c’est votre fasciste, Jabotinsky. » Cf. Dominique Vidal, « Aux origines de la pensée de M. Netanyahou », Le Monde diplomatique, novembre 1996.

(7) De la fin du XIXe siècle à 1939, 3,6 millions de juifs ont quitté l’Europe. La plupart ont gagné les États-Unis. La Palestine, en 1939, après plusieurs décennies d’immigration, ne compte que 460 000 juifs, soit 2,9% de la population juive mondiale.

(8) https://fr.wikipedia.org/wiki/Loi_Israël,_État-nation_du_peuple_juif

 

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