BATTRE MARINE LE PEN et nous épargner les arguments absurdes ou indignes

Chacun est évidemment libre de son vote. Le boycott des urnes, a fortiori l'abstention font partie d'une tradition contestataire légitime. À condition de ne pas les justifier par des arguments absurdes, voire indignes.

Que personne ne vibre d'enthousiasme à l'idée de devoir voter Macron pour barrer la route à Marine Le Pen, c'est évident. Inutile de se livrer à des procès que chacun - ou presque - partage : l'"homme nouveau" en question est aussi vieux que le capitalisme.

Plusieurs intervenants en rajoutent en expliquant que Macron égale Le Pen, car tous deux sont porteurs d'une politique économiquement et socialement libérale. C'est parfaitement exact, sauf qu'au libéralisme le Front national ajoute une conception autoritaire et liberticide de l'Etat, une xénophobie allant jusqu'à la priorité nationale et une islamophobie obsessionnelle. Blanc bonnet et bonnet blanc ?

Les jeunes issus de l'immigration sont la cible d'une opération de propagande du même genre, derrière laquelle on sent l'action de trolls russo-lepénistes. On y cogne à tout va sur Emmanuel Macron, qui a effectivement et scandaleusement déclaré la reconnaissance de l'Etat palestinien inutile. Et certains insistent - suivez mon regard - sur son passage à la Banque Rothschild. Mais nul ne rappelle que, comme tous ses homologues de l'extrême droite européenne, Marine Le Pen, contrairement à son père hier, soutient aujourd'hui à 100% la politique anti-palestinienne de Benyamin Netanyahou. Elle fait même des pieds et des mains pour être officiellement invitée en Israël, lors d'un voyage que son compagnon, Louis Aliot, est allé négocier sur place. Un jeune Arabe lepéniste m'a même écrit que Jean-Marie Le Pen et la torture, c'était "de l'histoire ancienne". Argument ou reniement ?

Autre argument discutable: contribuer à élire Emmanuel Macron en 2017, ce serait préparer la victoire de Marine Le Pen en 2022. Etrange logique, qui signifie qu'on préfère être atteint aujourd'hui du cancer plutôt que dans cinq ans ! Mais la solution, c'est de vaincre la maladie maintenant comme demain. Quelle conception désespérée d'un mouvement populaire incapable de reprendre l'offensive ! Au lieu de se résigner à la victoire de l'extrême droite, pourquoi ne pas travailler à la recomposition de la gauche politique, syndicales et associative, forts des acquis de Jean-Luc Mélenchon lors de cette élection ?

On me reproche aussi parfois de comparer la situation actuelle à celle des années 1920 et 1930. Ce serait évidemment absurde. Mais si le contexte diffère, certains discours y font irrésistiblement penser. Marine Le Pen aussi se veut "nationale" et "socialiste". La prétendue "dédiabolisation" du FN ne porte pas que sur le camouflage de ses traditions antisémites: elle comporte aussi l'enrobage populaire du programme pro-patronal de l'extrême droite. Autre parallèle: le sectarisme du Parti communiste KPD et du Parti social-démocrate SPD a largement contribué à la victoire d'Hitler. La guéguerre à gauche ne vient-elle pas de coûter à celle-ci sa place au second tour et donc de faciliter le succès de Le Pen ?

Une vieux travers du mouvement ouvrier l'amène à l'illusion selon laquelle pire serait la situation et meilleure sa capacité à combattre. L'histoire a amplement prouvé qu'il n'en est rien. Le retour au pouvoir de l'extrême droite, pour la première fois depuis Vichy, loin de déboucher sur un contexte favorable au mouvement social, créera au contraire les pires conditions pour une controffensive. Elle pourrait même porter au mouvement populaire un coup dont il ne se relèverait pas pendant des années, voire des décennies.

Que chacun fasse ce que sa conscience lui dicte. Et que le choix de chacun soit accepté sans polémique inutile. Personnellement, je voterai Macron parce que c'est, à mes yeux, le moyen le plus efficace de barrer la route aux néofascistes et à leurs complices.

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