Nouvelle Guerre froide : faut-il vraiment « choisir son camp » ?

Impossible de résumer un dialogue aussi riche que celui des « Géopolitiques de Nantes » organisées pour la neuvième fois par l'IRIS. À l’écoute de certains débats, une impression m’a toutefois frappé : le sentiment que le monde s’engage dans une « nouvelle guerre froide ». Faut-il vraiment y « choisir son camp » ?

C’est une prouesse rare que réussit chaque année l’Institut de relations Internationales et stratégiques (IRIS) avec ses « Géopolitiques de Nantes » : faire débattre de politique internationale acteurs, chercheurs et journalistes avec un large public.

L’édition 2021, neuvième du nom, n’a pas failli à la réputation de ce sympathique et passionnant rendez-vous annuel de la rentrée. Douze tables-rondes sur les thèmes les plus divers, plus de cinquante intervenants paritaires et de toutes générations et des centaines de participants, y compris  un grand nombre de jeunes, lycéens et étudiants, dont les prises de parole occupent plus du quart des ateliers.

Impossible de résumer un dialogue aussi riche et diversifié. À l’écoute de plusieurs débats, une caractéristique m’a toutefois frappé : la conviction de beaucoup que le monde s’engage dans une « nouvelle guerre froide ». Si le constat repose sur de solides arguments, il soulève  néanmoins trois questions :

- la nature de cette « nouvelle guerre froide » et les responsabilités des uns et des autres dans la montée des tensions ;

- le caractère évitable ou inévitable de cette confrontation et la nécessité ou non de « choisir son camp » ;

- Les atouts dont disposent la France et l’Europe, à condition qu’elles n’entendent pas s’aligner sur les États-Unis au nom de la « solidarité occidentale », pour enrayer cet engrenage.

Autant de questions majeures qui excèdent largement les ambitions de ce bref commentaire.

Je voudrais simplement faire part d’impressions personnelles et donc subjectives : dans certaines interventions me semblait apparaître, le plus souvent entre les lignes, un glissement de l’analyse du phénomène vers son acceptation comme une sorte de fatalité, voire vers une approbation plus ou moins nette au nom des caractéristiques des régimes russe et chinois et de leurs politiques extérieures respectives, jugées contraires à « nos valeurs » et hostiles à « nos intérêts ». Selon certains, le dialogue deviendrait même vain.

Sous forme de télégrammes, voici quelques réactions à chaud sous réserve d’inventaire plus exhaustif :

1. Se pose dans certains échanges un problème de transmission des expériences historiques. Quiconque a connu les dégâts terribles de la première guerre froide devrait éviter de prendre à la légère la dangerosité d’une répétition qui a toutes les chances de ne pas être une « farce », n’en déplaise à Karl Marx ;

2. Si « nouvelle guerre froide » se profile, elle se différenciera quand même radicalement sur un point essentiel de la précédente : elle n’opposera pas deux systèmes antagonistes, mais des puissances participant du même  système capitaliste mondialisé, même si leurs visages apparaissent aussi différents que leurs intérêts. Qu’irions-nous faire, nous, dans cette galère ?

3. L’autre différence majeure, c’est le contexte. Les rapports de force ont changé, et l’ascension du monde émergent, Chine en tête, défie l’hégémonie des États-Unis et plus généralement de l’Occident. L’idée que celui-ci pourrait compenser son affaiblissement économique et pour une part technologique sur le strict plan stratégique et militaire, même s’il y reste supérieur, me semble une illusion dangereuse. Biden serait-il aussi fou que Trump pour imaginer sérieusement une méga-opération Barkhane contre la Chine ou la Russie ? Voyons ! Il serait temps de tirer les leçons des folies américaines en Afghanistan et en Irak et de leur épouvantables conséquences. Comme le répète Bertrand Badie, la puissance n’est plus la puissance,  et l’on n’écrasera plus si facilement les mouvements populaires à coup de chars ou de drone… ou de LBD !

4. La France et Europe ont en tout cas de bonnes raisons de ne pas suivre l’administration Biden dans cette escalade - qui, pour une part, est sans doute justement mise en scène… pour les aligner. L’affaire des sous-marins australiens suffit à démontrer que l’« occidentalisme » comme l’atlantisme piétinent aussi nos intérêts. Comment l’Union européenne peut-elle peser à la hauteur de sa puissance d’économique, la première au  monde ? Voilà, à mon sens, LA question de l’heure.

5. Reste une interrogation déontologique. Quel doit être notre rôle de chercheurs et de journalistes ? Notre liberté de réflexion et donc de critique ne saurait être mise en cause, sinon par les limites que nous imposent nos employeurs publics et privés. Qui entonnera pour autant l’air obsolète de la « guerre fraîche et joyeuse » ? Je comprends que les spécialistes de la Chine ou de la Russie ne cachent rien des tares de ces régimes. Mais, de grâce, pas au nom des « nos valeurs » et de « notre système ». Car les beaux discours occidentaux sont souvent des villages Potemkine derrière les façades desquels se commettent encore, sans parler d'un passé sanglant, tant et tant d’injustices et même d’horreurs, directement ou via nos amis dictateurs….

6. Ultime remarque à chaud en conclusion. Le monde n’appartient plus à l’Occident. Ses colonies se sont libérées. De nouvelles puissances concurrencent les anciennes. Les sociétés se font de plus en plus entendre. Ce mouvement n’est pas que rose. Il charrie aussi avec lui des nouvelles oppressions, répressions et même des crimes. Mais la guerre et même une atmosphère belliciste feront tout sauf changer ce monde dans le bon sens. Choisir la paix, la négociation, donc la diplomatie, ce n’est pas capituler: c’est travailler ensemble, ce qui n’interdit évidemment pas la critique, voire la confrontation des idées, mais exige le respect des autres. Il serait paradoxal de « zemmouriser » notre vision des relations internationales.

D. V.

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