Européennes: piège démagogique ou danger imminent?

Ce qui nous pend au nez, dès le 27 mai, c’est à la fois une escalade antisociale dans précédent, un recul sur toutes les questions sociétales, une remise en cause des libertés fondamentales, une fermeture des frontières aux migrants et une institutionnalisation de la xénophobie.

Le Parti populaire européen (PPE) vient de suspendre le Fidesz, le parti du Premier ministre hongrois Viktor Orban. Suspendre, mais pas exclure: la droite traditionnelle ne veut pas insulter l’avenir. La formule choisie laisse ouverte la possibilité d’une alliance post-électorale, en cas de percée majeure des forces nationalistes le 26 mai prochain.

Autant une majorité nationaliste au Parlement européen (PE) semble peu vraisemblable, autant rien ne permet d’écarter une poussée telle qu’elle contraigne le PPE à négocier. Avec des conséquences majeures, car le PE a vu ses prérogatives grandir : il élit le président de la Commission européenne et se prononce sur la liste des commissaires soumise ensuite au Conseil européen. Hier, les nationalistes voulaient sortir de l’Union européenne (UE). Aujourd’hui, ils veulent, à terme, s’en emparer.

Ce danger n’a rien d’un fantasme : les nationalistes gouvernent déjà seuls deux États (Hongrie et Pologne) et participent à la coalition au pouvoir dans dix autres (Autriche, Bulgarie, Estonie, Finlande, Italie, Lettonie, Lituanie, Slovaquie, République tchèque plus, hors UE, la Norvège). Au total, ces forces, en y incluant extrême droite et populistes de droite, frôlent ou dépassent 10 % dans dix-sept États du continent, 20 % dans huit et atteignent 30 % dans quatre. Et la dynamique s’amplifie, comme le montrent leurs récents succès en Espagne, avec Vox, et aux Pays-Bas, avec le FvV – sans oublier la percée réalisée par la Ligue de Matteo Savini au point d’inverser les rapports de force avec le Mouvement des 5 étoiles…

L’extrême droite, comme son nom l’indique, occupe une marge du champ politique, bien qu’elle revendique rarement ce positionnement. D’autant qu’elle a connu une longue période de marginalisation liée à la défaite du fascisme et du nazisme, régimes avec lesquels elle a collaboré et dont elle s’est longtemps revendiquée. Sa relance procède en général d’une entreprise de dédiabolisation, comme celle réussie par Marine Le Pen.

Le populisme est plus difficile à situer. Et pour cause : il y a un populisme de droite, mais aussi un autre, de gauche. Il s’agit d’ailleurs moins d’une doctrine que de pratiques politiques. Différent d’une période et d’un pays aux autres, il comporte néanmoins partout et toujours des points communs : la prétention de dépasser le clivage gauche-droite, le mépris de la démocratie représentative, le culte du chef et bien sûr l’exaltation du peuple et de la nation.

Cette dernière caractéristique est évidemment au cœur du nationalisme, qui cherche à créer une « communauté imaginée » au sens où l’a définie l’historien américain Benedict Anderson. Il vise donc la totalité de la communauté nationale. Son projet politique n’est ni la marginalité ni une extrémité du spectre politique, mais bien la totalité de la nation. En France, la galaxie nationaliste comprend des partis politiques comme le Rassemblement national (RN) de Marine Le Pen et Debout La France de Nicolas Dupont-Aignan (DLF), des activistes comme Les Identitaires et des polémistes comme Renaud Camus, « théoricien » du « Grand remplacement », Eric Zemmour ou Michel Houellebecq.

La poussée de ces forces conjuguées s’enracine dans la situation spécifique de chaque pays concerné. Mais, au-delà, elle s’inscrit dans une quintuple crise :

- la première est la crise économique et sociale provoquée par la mondialisation néolibérale, avec pour caractéristique principale l’augmentation des inégalités ;

- le passage des « Trente glorieuses » aux « Trente douloureuses » entraîne une deuxième crise, de caractère psycho-sociale. Les licenciements, le chômage, la précarité, le temps partiel subi et les retraites forcées provoquent souvent une « crise morale ». Au-delà des individus, on peut même parler d’une crise d’identité généralisée. Le sociologue Patrick Michel estime que tous nos marqueurs d’identité sont devenus « flous » – biologique, professionnel, culturel, politique, idéologique, psychologique, relationnel, sexuelle, etc. ;

- les peurs que suscite cette perte de repères alimentent l’offensive des nationalistes : peur d’un Occident bousculé par les émergents, concurrencé par leurs productions, « envahi » par leurs immigrés ; peur d’une société en crise où « tout fout le camp » ;

- la quatrième est la crise de souveraineté d’États qui se sentent dépossédés de leurs pouvoirs au profit des organisations internationales. L’UE, en particulier, est vécue comme imposant des politiques néo-libérales au service des grandes sociétés multinationales. D’où la tentation d’un repli sur les États-nations ;

- la cinquième crise touche l’ensemble des institutions démocratiques, accusées de trahir le peuple au profit du grand capital mondialisé. Ce désamour peut évidemment déboucher sur le pire : un système totalitaire. 

Mais la toile de fond de la percée de ces courants, c’est la disparition des alternatives. À droite, mais surtout à gauche, où l’effondrement de l’Union soviétique a joué un rôle majeur, contribuant à la victoire de TINA – « there is no alternative », comme disait Margaret Thatcher. C’est notamment vrai à l’Est. Si Viktor Orban, Jaroslaw Kaczynski et Andrej Babis dominent le groupe dit « de Visegrad », c’est parce que le communisme, puis le postcommunisme et enfin la social-démocratie ont trahi successivement leurs promesses en Pologne, en Hongrie, en Tchéquie et en Slovaquie.

Certains voient dans l’épouvantail populiste une manœuvre électorale de la droite pour récupérer l’électorat qu’elle a perdu. Comment, en effet, ne pas voir les arrière-pensées d’un Emmanuel Macron lorsqu’il se pose en champion des libertés – qu’il piétine quotidiennement… – face aux « illibéraux » ? Mais, si piège il y a, c’est bien que l’arrivée au pouvoir des nationalistes constitue un véritable danger. Il suffit de faire leur bilan en Pologne, en Hongrie ou encore en Italie pour le mesurer.

Ce qui nous pend au nez, dès le 27 mai, c’est à la fois une escalade antisociale dans précédent, un recul sur toutes les questions sociétales du droit à l’avortement au mariage pour tous, une remise en cause des libertés fondamentales, une fermeture des frontières aux migrants et une institutionnalisation de la xénophobie, bref une Europe alignée sur Trump, Netanyahou, Bolsonaro, Poutine et autres Modi.

Certains, à gauche, ont parfois, c’est vrai, la mauvaise habitude d’utiliser à tort et à travers les termes « fascisme » et « nazisme ». Or ce sont là des régimes qui ont existé avant et pendant la Seconde Guerre mondiale et auxquels aucun gouvernement actuel, même « illibéral », ne peut être raisonnablement comparé. Si le fascisme est partout, il n’est nulle part…

En revanche, il faut le souligner : le nationalisme est une idéologie de combat dont la montée en intensité et en popularité contient la possibilité du fascisme. Surtout lorsque ses tenants sont prêts à tout pour se maintenir au pouvoir, une fois qu’ils y sont arrivés. Même le macronisme, qui se pose en contre-modèle du nationalisme, connaît lui-même une sérieuse dérive liberticide. C’est évidemment bien pire avec les atteintes aux libertés généralisées en Hongrie et en Pologne.

Certes, l’histoire ne se répète jamais. Elle comporte néanmoins des leçons, qu’on aurait grand tort d’oublier. Et d’abord la manière dont Mussolini, puis Hitler s’emparèrent du pouvoir : grâce à la montée du nationalisme, à la lâcheté de la droite et à la division de la gauche…

Les Nationalistes à l'assaut de l'Europe, aux éditions Demopolis, est en librairie le 28 mars. Avec vingt-deux auteurs que j'ai coordonnés, ce livre collectif présente le véritable enjeu des élections européennes du 26 mai prochain.

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