Francis Kalifat, fourrier de l’antisémitisme ?

C’est un des classiques de l’antisémitisme : les Juifs formeraient un groupe riche et puissant, capable d’imposer sa volonté à la République. Francis Kalifat, le président du CRIF, chercherait-il à conforter ce préjugé ? Son arrogance semble n’avoir plus de limite.

Le 16 juillet 2017, à la fin de son discours commémorant le 75e anniversaire de la rafle du Vél d’Hiv, Emmanuel Macron déclare, comme un cheveu sur la soupe : « Nous ne céderons rien à l’antisionisme car il est la forme réinventée de l’antisémitisme ([1]). » Jamais un président de la République n’avait jusqu’ici repris à son compte cet absurde amalgame entre un délit – le racisme anti-Juifs, condamné par la loi comme toutes les autres formes de racisme – et une opinion – qui conteste la pensée de Theodor Herzl sur l’impossibilité de l’assimilation des Juifs et donc la nécessité d’un État où ils se retrouveraient tous, dans une Palestine peuplée alors de plus de 90 % d’Arabes.

Cet amalgame, Francis Kalifat mesure immédiatement comment il peut l’exploiter pour museler toute critique contre son ami Benyamin Netanyahou et l’extrême droite israélienne en pleine radicalisation. Aussi en exige-t-il la transformation en loi : après avoir tenté de criminaliser la campagne Boycott-Désinvestissement-Sanction (BDS), il voudrait interdire l’antisionisme. Si l’analphabétisme de cette démarche échappe au grand public ([2]), son caractère liberticide inquiète : l’instauration d’un délit d’opinion contredirait ouvertement les droits français et européen. Sans compter l’absurdité de l’engrenage ainsi créé : les communistes pourraient alors demander le bannissement de l’anticommunisme, les gaullistes celui de l’antigaullisme ou les libéraux celui de l’altermondialisme…

L’opération du CRIF ne progresse guère pendant les mois qui suivent. Mais l’année 2019 s’ouvre sur une série d’actes antisémites symboliques : à Paris et dans la région parisienne, un tag Juden sur la vitrine d’une boutique de bagels, des arbres sciés sur le Mémorial d’Ilan Halimi, des croix gammées tracées sur des portraits de Simone Veil, une agression verbale contre Alain Finkielkraut et, en Alsace, la profanation du cimetière de Qatzenheim… Président du groupe d’études de l’Assemblée nationale et vice-président du groupe d’amitié France-Israël, le député LREM Sylvain Maillard annonce le 18 février le dépôt d’une loi interdisant l’antisionisme. Mais, le lendemain, le président de la République tranche : « Je ne pense pas que pénaliser l’antisionisme soit une solution ([3]). »

À défaut d’explications d’Emmanuel Macron, comment interpréter ce revirement ? D’abord par l’hostilité de tous les juristes, laissant présager un refus du Conseil constitutionnel. Ensuite par les critiques publiques de proches du président, comme le président de l’Assemblée Richard Ferrand, le ministre de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer ou la Garde des Sceaux et ministre de la Justice Nicole Belloubet. Enfin par l’état de l’opinion : selon la dernière enquête de l’IFOP ([4]), 57 % ont une « mauvaise image d'Israël », 69 %, on l’a vu, une « mauvaise image du sionisme » et 71 % pensent qu'« Israël porte une lourde responsabilité dans l'absence de négociation avec les Palestiniens ».

Tous antisémites ? Sous le titre « Un antisionisme qui ne se transforme pas en antisémitisme », une enquête IPSOS montre que les sympathisants de la France insoumise et du Parti communiste sont à la fois les plus critiques vis-à-vis de la politique d’Israël ET les plus résistants aux préjugés antisémites ([5]). « Au niveau individuel, conclut l’enquête, il n’y a pas de relation évidente entre l’antisionisme et l’antisémitisme. » Conclusion du sociologue Brice Teinturier sur le site Akadem ([6]) : « On ne peut pas, rapidement et un peu caricaturalement, dire que l'un dissimulerait l'autre. »

Le président de la République craignait-il que le CRIF perde la face ? Le 20 février, à son dîner annuel, Emmanuel Macron, après avoir répété son refus de légiférer contre l'antisionisme, accorde à Francis Kalifat un lot de consolation : la France, déclare-t-il, « la France mettra en œuvre la définition de l’antisémitisme adoptée par l’International Holocaust Remembrance Alliance (IHRA) ([7]) ». Formulé le 26 mai 2016 à Budapest, ce texte le présente comme « une certaine perception des Juifs, qui peut s’exprimer comme de la haine à leur égard. Les manifestations rhétoriques et physiques d’antisémitisme visent des individus juifs ou non juifs ou/et leurs biens, des institutions et des lieux de culte juifs ([8]) ».

À cette définition indigente s’ajoute une série d’« exemples », présentés comme de simples « illustrations ». L’un d’entre eux est particulièrement pervers : « L’antisémitisme peut se manifester par des attaques à l’encontre de l’État d’Israël lorsqu’il est perçu comme une collectivité juive. Cependant, critiquer Israël comme on critiquerait tout autre État ne peut pas être considéré comme de l’antisémitisme. » Mais quel autre État qu’Israël occupe depuis plus de cinquante ans des territoires conquis par la force, où il a installé plus de 700 000 colons et où il impose un système d’apartheid ?

Francis Kalifat n’est pourtant pas satisfait. Pour « bétonner » l’IHRA, Sylvain Maillard prend une nouvelle initiative : une résolution de l’Assemblée nationale reprenant la cette définition de l’antisémitisme. Si le projet ne dénonce pas l’antisionisme, celui-ci figure dans… l’exposé des motifs. De surcroît, le rédacteur a traficoté le texte, censurant la seconde phrase de l’exemple cité plus haut, pour dénoncer toute critique de la politique israélienne. Enfin et surtout, Maillard, en compagnie des députés Meyer Habib et Claude Gloasgen, rencontre officiellement le président des colons de « Samarie », bafouant ainsi à la fois le droit international et plus d’un demi-siècle de politique proche-orientale de la France. Si bien que le débat, prévu le 29 mai, est reporté sine die.

Furieux, Francis Kalifat écrit alors à Emmanuel Macron pour exiger que la discussion ait lieu en juillet, pour l’anniversaire de la rafle du Vél d’Hiv ([9]). Réponse de Richard Ferrand : le débat aura lieu au mieux à la rentrée. Nouvelle colère du président du CRIF, qui frôle l’insulte en titrant l’éditorial de la newsletter du CRIF : « Pour combattre le fléau de l’antisémitisme et sa forme réinventée qu’est l’antisionisme, il faut aussi du courage politique ([10]). » Autrement dit, le président de la République et le président de l’Assemblée nationale seraient des lâches.

Nous verrons comment les intéressés réagiront. Personnellement, je serais tenté de leur suggérer de répondre à Francis Kalifat comme le président François Mitterrand l’avait fait en recevant une délégation du CRIF en 1988 : « Les Juifs voteront comme ils voudront. J’ai bien vu qu’il y avait une réaction défavorable à moi et à la politique que je mène. Vous ferez comme vous voudrez. Laissez-moi vous dire que cela n’a aucune importance, la France c’est autre chose. Cela comprend bien d’autres parties que la communauté juive ([11]). »

Quand le CRIF défend les intérêts communautaires des Juifs de France, il est dans son rôle. Quand il prétend décider de la politique de la France, il est hors de son rôle. A fortiori s’il assure parler au nom de tous les Juifs de France alors qu’il en représente une petite minorité ([12]). Mais quand, de surcroît, il exerce un chantage sur les pouvoirs exécutif et législatif, voire judiciaire, le CRIF risque de se transformer en fourrier de l’antisémitisme qu’il prétend combattre. Trop, c’est trop !

PS : Pour signer la pétition contre la résolution Maillard, Signez ici

 

([1) www.elysee.fr/declarations/article/discours-du-president-de-la-republique/

([2]) La plupart des antisionistes ont toujours été et sont… juifs. Voir Dominique Vidal, Antisionisme = antisémitisme ? Réponse à Emmanuel Macron, Libertalia, Montreuil, cinquième tirage, 2019.

([3]) Le Monde, 19 février 2019.

([4]) www.ifop.com/wp-content/uploads/2018/05/70-ans-israel.pdf

([5])  68 % de mauvaises opinions d’Israël contre 42 % pour la moyenne des Français, 23 % d’affirmations antisémites contre 28 % pour la moyenne des Français (et 47 % pour le FN).

([6]) www.akadem.org/conferencier/Teinturier-Brice-6669.php

([7]) www.crif.org/fr/actualites/diner-du-crif-le-discours-du-president-emmanuel-macron-au-34eme-diner-du-crif

([8)  www.holocaustremembrance.com/sites/default/files/press_release_document_antisemitism.pdf

([9]) http://www.crif.org/fr/actualites/crifantisionisme-francis-kalifat-ecrit-emmanuel-macron?fbclid=IwAR0xxwH7Bkigkq3k13TrHm4UpomsmeRuyUdZG2bP60gAi4GKQesZkEe7ynM

([10]) http://www.crif.org/fr/actualites/edito-de-francis-kalifat-pour-combattre-le-fleau-de-lantisemitisme-et-sa-forme-reinventee-quest-lantisionisme-il-faut-aussi-du-courage-politique?fbclid=IwAR1oDxbp-MX-GfkN947r4AiurMHsGKY_qMWu7WfwoGoBruh6p6hyIvRw_fk

([11]) Cité par Pascal Boniface, Antisémite, Max Milo, Paris, 2017.

([12]) Officiellement, le CRIF regroupe des associations comptant 100 000 Juifs. Ce chiffre est d’évidence très exagéré : 60 000 serait plus réaliste. Et, sur la base d’une définition « laïque » incluant les enfants de père juif et de mère non juive, il y aurait 700 000 Juifs en France.

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