«Quand un père se raconte à son fils»

Hier, Haïm Vidal Sephiha, aurait eu 98 ans. Ses proches et ses amis se sont donc retrouvés pour un hommage amical à cet homme, qui, revenu d'Auschwitz et des Marches de la mort, sacrifia tout à sa « mission » : la renaissance de la langue et de la culture judéo-espagnoles. C'est ce père que j'ai redécouvert en dialoguant avec lui pour préparer notre livre, « Ma vie pour le judéo-espagnol ».

Je vais surprendre nombre d’entre vous en confiant que j’ai vraiment fait la connaissance de mon papa, Haïm Vidal Sephiha, en 2012 – il avait alors 89 ans et moi 62. Après la séparation de mes parents, je l’avais très peu vu pendant une dizaine d’années. Mai 68, puis la naissance de Marc-Olivier et enfin celle de Leila Hannah nous rapprochèrent. Mais sa carrière universitaire le mobilisait, comme moi celle de journaliste. La préparation de notre livre, Ma Vie pour le judéo-espagnol (Le Bord de l'eau, Bordeaux, 2015), sera l’occasion du premier long échange entre nous, plus profond, plus intense, plus grave et plus joyeux que les précédents.

Depuis longtemps, je rêvais de croiser les visions de mes deux pères : mon papa et celui qu’il avait désigné comme « père adjoint », son plus jeune frère. Jacques, très jeune résistant ayant caché ou/et fait passer en Suisse de nombreux Juifs bruxellois, fut déporté à Buchenwald avec son père, David Nissim, qui mourra à Dachau après la libération du camp. Étudiant, Haïm, arrêté par la Gestapo aidée d’un juif collabo, détenu 6 mois à Malines, passa 16 mois à Auschwitz, suivis de 4 mois de Marche de la mort et d’internement à Dora puis Bergen-Belsen.

Camp de concentration, camp d’extermination, deux déportations très différentes: la survie résulte d’un côté de la solidarité des militants, de l’autre côté de la lutte de chacun contre tous. Jacques était autodidacte ; Haïm obtiendra la première chaire au monde de judéo-espagnol. Revenu de trois ans en Israël, Jacques portera des valises pour les derniers maquis républicains d’Espagne, puis pour le FLN algérien, avant de militer contre la guerre au Vietnam et pour la paix israélo-palestinienne ; Haïm se voulait de gauche, mais pas militant.

Knokke-le-Zoute, 1962 Knokke-le-Zoute, 1962

Mise en sommeil après la mort de Jacques, l’idée reprit corps à ma retraite. Haïm et moi désirions saisir la chance d’un rare échange père/fils. Rare en général. Rare pour nous, qui avions vécu proches, mais sans prendre le temps de réfléchir ensemble à nos parcours. Avec une même passion de la pédagogie, que Marc-Olivier à son tour renouvelle.

Six mois durant, nous discutâmes dans son appartement débordant de livres – un vrai capharnaüm ! Le printemps pointait le nez. Sa lumière éclairait nos discussions. Suivirent trois mois d’écriture et de relecture à Paimpol, ponctués de pauses gastronomiques que Haïm adorait.

S’il fallait résumer d’un mot cette confrontation/communion, je choisirais « Courage » :

Courage de croire assez à la vie jusqu’au cœur de l’usine de la mort pour en revenir.Courage de commencer à se reconstruire après plus de deux ans d’enfer, résurrection matérialisée par la naissance d’un fils.

Courage, dix ans plus tard, de se muer de chimiste en linguiste. Au-delà de sa propre survie, il devait assurer celle de « la langue de [sa] mère », sous-titre de notre livre. « Dès la mort de maman, y écrit-il, j’ai désiré retrouver le judéo-espagnol de mon enfance – pour la retrouver elle, mais aussi papa, dont nous savions qu’il était mort […]. Le culte de mes parents allait de pair avec celui du judéo-espagnol. »

Courage de reprendre ses études à zéro, Paris ne reconnaissant pas les diplômes de Bruxelles. Il lui fallut donc repartir de la propédeutique, bûcher son espagnol, reprendre l’hébreu de la synagogue et passer par le portugais pour déboucher sur le judéo-espagnol. En 1968, il commença à enseigner à l’université, puis soutint deux thèses – l’une de doctorat et l’autre d’État. Sa chaire à Langues O’ sera un couronnement.

Courage, aussi, de se battre pour une langue méconnue. Son jury de thèse d’État comprenait un hébraïsant, un hispanisant et un linguiste, mais aucun spécialiste de… judéo-espagnol ! Et n’oublions pas le mépris de certains ashkénazes imbus de la supériorité du yiddish. À sa retraite, ils complotèrent pour que sa chaire revienne au yiddish. C’est le chinois qui gagna !

D’où son obsession à distinguer le ladino calque, traduction mot à mot de la Bible hébraïque, et le judéo-espagnol vernaculaire. Derrière l’argumentation scientifique, un enjeu : la judéïté de la langue. « Ladino », disait-il joliment, est un « cache-juif ». « Judéo-espagnol » exprime la fierté des Juifs d’Espagne, de Naples et de la Sicile (dont les Sephiha sont originaires), leur amour pour leur culture, leur nostalgie de ce pays où chrétiens, juifs et musulmans coexistèrent longtemps – Al-Andalous.

Autre courage : en matière de « mémoire », Haïm préférait le « travail » au « devoir ». Afin que les leçons du passé – à condition qu’on les étudie et qu’on les transmette – puissent mettre en garde contre la menace du nazisme, du fascisme et de ce qu’on appelle aujourd’hui le « populisme ».

Ce fut le dernier grand combat de sa vie : faire ajouter à Auschwitz-Birkenau une dalle en judéo-espagnol à celles en vingt autres langues. Pour incarner les Séfarades arrachés à l’Europe occidentale, à la Grèce et aux Balkans : en 1945, près de la moitié des 400 000 Judéo-Espagnols avait disparu. Haïm répondit à Shmuel Trigano : « La proportion de Juifs grecs […] disparus dans les camps de la mort n’a rien à envier, hélas, à celle des Juifs polonais assassinés. » Victoire ! Grâce à Michel Azaria et à l’association « Judéo-Espagnol à Auschwitz » (JEAA), un jour de mars 2003, une foule de survivants et de descendants séfarades inaugura la dalle – avec Simone Veil, Haïm et Michel – et, toutes générations mêlées, honora ses morts.

La mémoire encore : les 5 000 volumes de sa bibliothèque linguistique offerts au Mémorial de l’Holocauste de Washington. Il me fallut d’abord négocier pour que ce dernier, adepte du vocable « ladino », accepte de la baptiser « Bibliothèque judéo-espagnole de Haïm Vidal Sephiha »

Pour Haïm, les cérémonies comptaient moins que le combat contre tous les racismes. Dans l’école élémentaire de ma fille, il étonna plus d’un élève en parlant autant des Noirs, des Arabes et des Tsiganes que des Juifs. Et en dénonçant la notion de « culpabilité collective », avec à ses côtés sa femme, Inge, allemande et non juive. Il m’a légué en héritage ce trésor : son humanisme.

Du courage, Haïm en eut aussi à titre personnel. Il se lança dans sa mission sans la chaleur d’un foyer (il divorçait à l’époque) et dût travailler pour financer ses études, comme gardien d’hôtel la nuit et guide de touristes l’été. C’est parmi eux qu’en Grèce, il rencontra Inge. S’ensuivront près de 55 ans d’amour… et de sacrifices.

On jette souvent un voile pudique sur les contraintes des vocations aussi exigeantes que celle, par exemple, de « réveille-matin du judéo-espagnol ». Sept livres, des centaines de cours et de conférences dans le monde entier, plus de 400 thèses suivies, tant d’ateliers au Centre Rachi, d’émissions pour les radios juives et bien sûr d’activités de son association Vidas Largas : voilà qui laissait peu de temps à la vie familiale et amicale, à sa femme, à son fils et à ses petits-enfants – Leila, née après sa retraite, eut plus de chance que Marc-Olivier.

Paris, 2016 Paris, 2016
Longtemps, j’en ai voulu au judéo-espagnol d’avoir monopolisé sa vie. Notre livre a atténué ce sentiment. Car les hitlériens avaient voulu non seulement exterminer les juifs, mais aussi effacer leurs langues et leurs cultures – séfarades comme ashkénazes - de l'histoire e l'Humanité. La victoire alliée ne suffit pas à les ressusciter. Un rude combat s’impose encore pour y parvenir. Mon père y a apporté sa pierre. Puisse-t-elle être la première d’un bel édifice.

Le titre de son livre L’Agonie des Judéo-Espagnols comporte une étonnante ambiguïté. En français, « agonie » est synonyme de mort. Haïm, lui, l’utilisait dans son sens grec, agon : « lutte ». « Je voulais, expliquait-il, magnifier le combat des Judéo-Espagnols contre leur mort annoncée. Et, de fait, mon livre les a réveillés comme il a réveillé l’intérêt public. » Alors, mort ou survie ? La réponse dépend de celles et de tous ceux qui reprendront son flambeau.

«  Le Train de la Méduse »  

« Ce n’est qu’en 2005 que j’ai pu maîtriser mon émotion pour écrire ce texte » Haïm Vidal Sephiha, professeur émérite de judéo-espagnol à la Sorbonne.

« POUR MOI, LE MOIS DE JANVIER EST UN MOIS DE DEUIL, parce que, il y a exactement 60 ans, j¹agonisais assis sur un tas de cadavres bien secs, sur lesquels je me trouvais à l'abri des vivants , qui se faisaient la guerre pour une miette de pain dans ce wagon ouvert du train que j’ai baptisé « de la Méduse », couvert abondamment de couvertures abandonnées par les morts, qu'elles fussent pouilleuses ou ensanglantées , et m'efforçais d¹économiser mes forces, espérant m¹en sortir malgré la faim/fin , le froid et mon état de mort-vivant, m¹accrochant à ce 28 janvier comme un noyé à une planche, allant me répétant « mais non, mais non,Vidal tu ne vas pas crever le jour de tes 22 ans !?... mais non, mais non, Vidal tu ne vas pas crever le jour de tes 22 ans !? »  Et ce, tant éveillé que dans mon sommeil, sommeil bientôt habité par les plus beaux rêves de ma vie, il va de soi de compensation. »

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En judéo-espagnol :

Sesenta anyos atras, en djenayo de 1945, estava sentado sovre un monton de puerpos, en estos trenos de la muerte, ke yo yamo DE LA MEDUZA, komo « Le radeau de la Méduse », yendo de kampo en kampo asigun la veluntad de los SS, ke bushkavan un lugar ande vaziar muestros restos.

Estonses,  yo echava las ultimas bokeadas, agonizava ensima de este monton de kalavrinas resekas, mamparado de los bivos, ke gerreavan entre eyos por una migaja de pan, en este vagon avierto, muy bueno kuvierto kon las kolchas abandonadas, por los muertos, afilu ke fueran empiojadas o ensangrentadas, i me esforsava de ekonomizar mis fuersas, esperando salir a bash malgrado la ambre, el friyo i mi hal de muerto/bivo, aferrandome a este 28 de djenayo, komo un aogado a una tavla, i iva diziendome,  «  Ama no, ama no, Vidal, no vas a morirte  djusto el diya de tus 22 anyos ! » «  Ama no, ama no, Vidal, no vas a morirte  djusto el diya de tus 22 anyos ! » I esto, despierto o durmiendo, un suenyo ke fue presto povlado por los eshuenyos mas ermozos de mi vida, siguro, de kompensasion. »

 

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