Encore un effort, Monsieur le Président, pour ne plus être islamophobe

Début d’autocritique ou inquiétude devant les réactions du monde arabo-musulman ? Emmanuel Macron tente de nuancer ses affirmations péremptoires. Tant mieux. Mais il lui reste du chemin à faire.

Redisons-le clairement :


1) Charlie a le droit de publier ce qu’il veut, au nom de la liberté d’expression, que seule limite la loi, y compris lorsqu’elle sanctionne toute incitation au racisme. Dont l’antisémitisme et l’islamophobie, puisque la Commission consultative des droits de l’homme (CNCDH) les inclut dans sa définition ;


2) Au nom de cette même liberté d’expression, nous avons le droit de critiquer Charlie et ses dérapages sans pour autant être traités d’« islamo-gauchistes » et a fortiori d’« islamo-fascistes » ;


3) Rien n’obligeait le président de la République, dans son discours solennel lors de l’hommage à Samuel Paty à la Sorbonne, à reprendre le terme « caricature », la langue française étant assez riche pour lui trouver un synonyme ;


4) Car une partie des opinions dans le monde arabo-musulman, lorsqu’elle entend « caricature », ne pense plus qu’aux représentations à son avis blasphématoires vis-à-vis du Prophète. D’où ses réactions dans tel ou tel des 57 États de la Conférence de la coopération islamique, et la dégradation rapide de l’image de la France ;


5) Mais qu’on ne s’y trompe pas : ce qui révolte aussi les Arabes et les musulmans, c’est l’exploitation des cadavres des victimes des tueurs islamistes au service d’une véritable hystérie islamophobe, à consonance ouvertement raciste, par l’extrême droite « rediabolisée ». Avec ses alliés de fait, des ministres irresponsables - Gérald Darmanin et Jean-Michel Blanquer en tête – aux idiots (in)utiles de l’Hiver républicain.

Il est temps de calmer tout ce vilain monde.


Calmer tous ceux qui rendent l’islam et les musulmans responsables des crimes monstrueux de tueurs prétendant agir en leur nom. Ont-ils accusé les Églises lorsque des tueurs suprémacistes monstrueux ont perpétré des massacres de masse au nom de la supériorité de la civilisation chrétienne, d’Utoya à Christchurch en passant par les États-Unis qui doivent à ces groupes la majorité des attentats terroristes sur leur territoire (1) ?


Calmer Marine Le Pen, qui rêve de profiter des tragédies cumulées de la Covid et du terrorisme pour accéder au pouvoir – elle vient de l’avouer cash à RMC (2). Calmer ces Identitaires qui multiplient les agressions contre des Arabes ou des musulmans choisis au hasard (3). Calmer les nervis de l’Action française, qui ont osé organiser une manifestation factieuse contre « la République corrompue » sur la place de la Concorde : « Si toi aussi tu refuses de mourir sans te battre, rejoins-nous », affirme un de leurs tweets (4). Calmer ces médias de caniveau qui donnent désormais la parole, presque 24 heures sur 24, à des commentateurs extrémistes, même repris de justice.


Mais il devient aussi urgent de calmer ces mandarins qui se déshonorent ce soir en appelant mezza voce à la délation, dans une pétition publiée par Le Monde (5).


Titre : « Sur les dérives islamistes, ce qui nous menace, c’est la persistance du déni ». Première cible : la Conférence des présidents d’universités (CPU), coupable de s’être émue des propos provocateurs de Jean-Michel Blanquer dénonçant « des courants islamo-gauchistes très puissants dans les secteurs de l’enseignement supérieur qui commettent des dégâts sur les esprits ». Seconde cible : Frédérique Vidal, à laquelle les signataires reprochent son « long silence ».


Conclusion : ces nouveaux maccarthystes exigent la création d’« une instance chargée de faire remonter les cas d’atteinte aux principes républicains et à la liberté républicaine ». Pour quoi faire ? S’il s’agit de délits ou de crimes, il revient aux services de renseignement et à la police de les traquer. S’il s’agit d’une chasse aux sorcières que seraient, dans un lieu de recherche et de débat, leurs collègues insuffisamment laïques, alors il manque une précision : les victimes seront-elles seulement licenciées, ou bien aussi lynchées, arrêtées, internées sans jugement, exécutées ? Voilà qui rappelle un passé qui, visiblement, ne passe pas…


Éric Dupond-Moretti avait mis en garde il y a plus de dix jours contre cette dérive mortifère : « L’exploitation de l’émotion à des fins politiciennes me dégoûte (6). » Elle me dégoûte aussi, et je suis loin d’être le seul.


Que tous les dégoûtés se rassemblent pour dire haut et fort : le terrorisme ne passera pas, le fascisme non plus. No pasaràn !


Dominique Vidal

(1) Site de Slate, 24 octobre.
(2) 30 octobre.
(3) Comme à Angers le 22 octobre : « Ouest-France », 25 octobre.
(4) Libération, 30 octobre.
(5) 1er et 2 novembre.
(6) France Inter, 20 octobre.

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