Les mots ont un sens (6) : le contrat avec la Nation

Ça faisait longtemps que je n’avais euune envie de t’écrire foudroyante comme celle-ci.

Ça faisait longtemps que je n’avais eu
une envie de t’écrire foudroyante comme celle-ci.
Je confesse que la colère qui m’habitait,
il y a quelques années,
à cause de tes mots et de ta politique,
s’est muée petit à petit en lassitude,
puis en ennui profond,
et, ces derniers temps, dès que tu l’ouvrais, je m’endormais aussitôt.
T’avais plus de jus,
plus de gniaque,
plus de crédibilité.
Trop de casseroles, d’échecs, d’approximations, de dérobades…

Mais là, oui,
Mon Empireur,
je te retrouve, enfin,
et ça me motive à nouveau.
Ah ! c’est bon, ces résurrections !

 

Or donc !

 

Faisons table rase du passé.
Je t’épargne la longue liste des catastrophes
économiques, sociales, judiciaires
de ces derniers mois,
et j’enfourche ton cheval, pour galoper avec toi.

 

Comme j’ai été heureux de lire le Contrat
que tu lances et que tu t’engages à passer avec la Nation.
Merci, mon Empireur,
J’y retrouve enfin le souffle de 2007,
lorsque, du haut de la tribune, au congrès de Versailles,
tu nous galvanisais.


Une vision de la France, une vision pour la France.
Aah !

 

Tu te souviens sûrement que j’avais promis de lire attentivement tes discours,
pour les décortiquer, les soumettre à la question.
J’ai commencé.
Je t’ai écris plusieurs billets intitulés « les mots ont un sens ».
Dans l’un d’eux, je m’étais même amusé au jeu du nuage de mots.
Et l’on voyait apparaître du sous-texte.

 

Ton « Je » omniprésent. Ton « Vous » objectivant.
Et ta référence inconsciente à « Travail, Famille, Patrie ».
Tu te souviens ? Le billet est ici.

 

Le travail est long. Je ne l’ai pas fini.
Mais je ne l’oublie pas.
Et… regarde… pour toi, je vais le poursuivre à l’instant.

 

Laisse-moi te remercier. D’abord.
Tu as dû changer de rédacteurs, éloigner un peu Guaino…
C’est bien.
Fini ces incessantes références à Jaurès, à Blum, à une gauche révolue que même la gauche…
Et puis, tu as laissé tombé l’omniprésence du « Je ».
Et tu n’as gardé que l’essentiel. Pour galvaniser.
Nous rendre inoxydable, en quelque sorte.

 

Très bien.
Pour le reste, passons les mots à la moulinette, si tu veux bien.

 

Primo, le nuage de mots, comme l’autre fois, dans l’autre billet, cette fois à partir de l’ensemble des mots du contrat. Le voici :

 

nuage de mots créé à partir du texte intégral du Contrat avec la Nation nuage de mots créé à partir du texte intégral du Contrat avec la Nation

 

 

Où l’on voit clairement ton souci de la France comme nouvelle Nation.
Bien.
Ici, je suppose que ton contrat avec la Nation, c’est donc un contrat avec ceux qui ont la nationalité française. Ce qui paraît logique en terme d’élection présidentielle. Seuls les nationaux auront droit à l’urne. Et c’est renforcé par les deux drapeaux français qui surplombent le texte. Mais, en terme de « vivre ensemble », cela peut paraître réducteur, voire un brin fermé. Ça ne me surprend guère de toi. Et il est vrai que ce n’est tout de même pas 5,7% d’étrangers en France qui vont être au centre de nos préoccupations. Cependant, comme il n’y a pas un mot (tu connais l’expression « pas un traître mot » ?) à propos des étrangers dans tout le contrat, je suis un peu perdu. Le pays, et la politique, bruissent tous les jours des débats sur ce sujet, ad nauseam, il semble bon, donc, de taire un peu ce sujet pour l’instant, je suppose.
Enfin, je me demande tout de même, si, derrière cette idée de contrat avec la Nation, il y a l’idée, un jour proche, de rendre le suffrage réellement universel. Et je trouve curieux que, parlant de « référendum citoyen », de « refonder la démocratie », de « recul des discriminations », il n’y ait rien qui traite de ce sujet.

 

Mais bon. C’est un peu la petite bête, que je te cherche. Certainement moi qui souffre d’un tropisme particulier dès que j’entends le mot Nation.

Tu dois m’excuser, mon Empireur, parce que, oui, le mot Nation me déclenche quelque chose. Pour une raison précise : il ne définit pas de qui l’on parle. C’est dans le meilleur des cas un agréable fourre-tout qui permet de ne pas s’exprimer clairement, et dans le pire, une fabrique à exclusion. Je ne suis preneur ni de l’un ni de l’autre.

 

Et puis, je viens d’une contrée où le repli national fait des ravages. Je sais que tu suis un peu les affaires belges. Les élections du 13 juin 2010 n’ont toujours pas donné de gouvernement national à ce jour (11 septembre 2011) à cause du succès d’un parti non-xénophobe mais absolument nationaliste, c’est-à-dire ouvertement séparatiste. J’ai du mal à voir par où l’on peut tirer l’idée de Nation dans le bon sens. Et j’ai cru que tu l’avais compris toi aussi, le jour où tu as supprimé le Ministère de l’Identité Nationale, dont tu as bien dû mesurer l’inutilité objective et la symbolique délétère. Fin de parenthèse.

 

Enfin, bref, de définition de la Nation tu n’en donnes pas. Au lecteur de se démerder. C’est du reste le meilleur moyen de se fâcher avec le moins de monde possible : l’utilisation d’un mot valise, d’un mot fourre-tout.

 

Allez, je ne m’étends pas plus là-dessus,
et vais me pencher un peu sur les 10 points de ce Contrat. Et à ton vocabulaire.

(au bas de ce billet tu peux charger l'image du contrat pour vérifier ce que j'écris, mon Empireur)

 

Au point 1, tu décrètes la mobilisation. Bigre ! une guerre ? Il s’agit peut-être de s’attaquer à l’ennemi économique (Bertolt Brecht écrivait que l’économie c’était la guerre) ? Non point. Il s’agit de la « République nouvelle ». Aïe. S’il s’agit d’un travail collectif qui compte sur l’apport de chacun afin d’améliorer nos institutions, j’aurais préféré le mot « sollicitée ». S’il s’agit de faire grandir quelque chose qui n’est qu’en jachère, j’aurais choisi l’idée de la fructification, de l’encouragement. Mais non. Un vocabulaire plus militaire. Bah ! Pourquoi pas…

 

Au point 2: consultation de la Nation. La voilà, la chère Nation. « dans l’intérêt du pays ». Donc la Nation n’est pas le pays… C’est un début de précision. Mais ce n’est pas tout à fait clair pour moi. D’autant qu’intervient une troisième notion : le citoyen. C’est qui ? Celui qui fait partie de la Nation ? Ou du pays ? Ou encore doit-on le regrouper autrement ? Mais bon. Du reste, il y aura des « comités citoyens ». Donc, qui pourra y participer ? J’arrive pas à bien voir. Enfin, ce qui est bien, c’est que ces « Comités citoyens » seront donc consultés. Au moins. Ils seront donc un peu comme ces sondés d’aujourd’hui, sauf qu’ils seront en comités, et que par voie de conséquence, on saura bien qui c’est qui est dedans… Pour l’instant, ça me fait plus penser aux soviets qu’à autre chose. Mais bon, mon Empireur, je te vois pas faire les soviets… Donc, je suis tranquille.

 

J’aimerais assez rapprocher le point 4 du point 2. « Famille, Education, Santé, Sécurité seront protégées par la Nation ». Ah bordel ! Ça se complique encore. La Nation, ça ne peut être les citoyens puisque sinon cela voudrait dire que le citoyen (et sa famille) devrait se protéger lui-même. La Sécurité sera protégée ? C’est amusant ça, comme idée. Et par la Nation… ! Ça, je dois te confesser que je vois pas ce que ça veut dire. Voyons plus loin. « une action résolue pour la prise en compte du handicap, le recul des discriminations et l’égalité entre les hommes et les femmes ». J’aime le téléscopage entre ces mots-là. Mais je passe et je retiens seulement que si l’action résolue visera l’égalité homme-femme, elle se contentera d’un recul des discriminations. Ah bon ? Parce que l’inégalité n’est pas une discrimination ? Et pour les handicapés, les discriminations disparaîtront avec une prise en compte ?

 

Tu m’excuseras, mais en terme de Contrat, j’aimerais plus d’exactitude dans les termes de ce qui va nous engager…

 

Au point 5. « Je m’engage à réduire la dette et à associer les Français à la réforme pour la justice fiscale, sans augmenter les impôts ». Oups, après la Nation et les citoyens, voici les Français. C’est curieux, parce que sur le sujet de l’impôt, il est clair que ce n’est pas la nationalité qui fait que l’on paie ou non. Et donc, franchement, s’il faut associer quelqu’un à un débat sur l’impôt, c’est bien celui qui le paie, et celui qui va la payer après la réforme… Ici, le dialogue que tu sembles vouloir va se limiter aux Français. Preuve que quand il faut trouver le mot précis, tu le trouves. Ok. C’est noté.

Bon. Outre ce « Français », il y a tout de même un souci à vouloir réduire la dette et à vouloir en même temps ne pas augmenter les impôts. Non que ce soit impossible. Il suffit pour cela de tailler dans les dépenses. Ce que tu as déjà fait allègrement ces 4 années. Mais c’est très impopulaire. Et puis complètement opposé à l’idée de développer une politique de la Famille, de l’Education, de la Santé et de la Sécurité. Mais bon.

 

De plus, permets-moi de te le dire tout franc, prétendre que l’on n’augmentera pas les impôts quand on dit vouloir réformer la justice fiscale… c’est un peu se moquer du monde. Parce que réformer, c’est pour que ça bouge. Et si ça bouge à la baisse pour certains, il va bien falloir que ça monte pour d’autres… Quand on sait le nombre d’impôts directs et indirects qu’il y a : impôt sur le revenu, taxes d'habitation, foncière, sur les locaux vacants, impôt sur les sociétés, droits de succession, TVA, TIPP, droits de douane… Je pense que cette petite phrase ne te coûte pas bien cher. Et ne vaut pas plus.

 

Tout au plus on pourrait entendre que le jeu sera à somme nulle : au total l’enveloppe de l’Etat ne s’agrandira pas. Mais alors on en revient à mon constat supra : y a pas de quoi ne pas tailler les dépenses.

 

Sauf si… sauf si…
Sauf si on récupère « le pouvoir régalien de création monétaire » !
Ah oui avec le « pouvoir régalien », là, on s’en sort. Mais ça, c’est pas à ton programme. Et au fond, je te comprends, parce que le « Pouvoir régalien de création monétaire » n’est autre que « faire fonctionner la planche à billets ». Pour ça, faut sortir de l’euro. C’est pas le programme non plus. Et faut accepter que faisant « fonctionner la planche à billets », on déclenche de facto de l’inflation, et de la dévaluation. Au total, y a quand même quelqu’un qui paie. Et pas forcément ceux qui sont le mieux placés. C’est un peu un pouvoir qu’on exerce contre le pouvoir d’achat du citoyen… du Français… du… J’ai fait long sur le point 5. Je m’arrête là.

 

Au point 6. Un Grenelle. Après le Grenelle de l’Environnement et son pitoyable résultat, le Grenelle des PME. J’aurais été toi, j’aurais choisi un autre terme. Mais bon, c’est vrai que celui-là fleure bon son gaullisme grand teint, son pompidolisme flamboyant (ah l’augmentation du SMIG de 35%... on en rêve). Je comprends que tu récupères. Une question d’électorat.

 

Au point 7 et au point 8, je lis et je lie « ouvrir la perspective des Etats-Unis d’Europe » et « Notre nouvelle frontière ». Bon. La nouvelle frontière, c’est amusant comme expression, quand on s’évertue à éviter de parler des étrangers, des immigrés, des sans-papiers… C’est amusant encore d’utiliser la frontière comme métaphore des conquêtes à venir… C’est amusant encore de citer ce terme juste après avoir user du terme « Etats-Unis ». On voit bien quels sont tes schémas économiques de prédilection. Bon. Je reconnais qu’il ne faut pas être grand clerc pour en déduire ceci. Il y a tant d’années que l’on te connaît tes amitiés… Mon étonnement est un peu feint. Je le reconnais. Enfin, c’est clair, « la République nouvelle » c’est une République de l’expansion. Pas de la décroissance. Une République de la conquête de l’Ouest. Et des réserves pour les Indiens ?

 

Au point 7 encore. « La France agira pour mettre la finance au service de l’économie et pour que les banques obéissent au lieu de commander ». Mmmh. J’aime bien ce petit air martial qui t’habite. Un coup de kärcher là-dedans aurait été du meilleur effet. « Les banques qui obéissent ». Le coup de génie. Du coup, les banquiers, c’est pas des citoyens qui peuvent se mobiliser dans les « comités citoyens » ? Non. Eux, ils obéissent. Et puis ceux qui leur filent les économies, pareil. C’est un peu le coup de la « dictature des spéculateurs ». On sait pas qui c’est. Mais c’est leur faute. Là, c’est les banquiers. Faut toujours un mauvais dans un film, c’est ça qui tient le spectateur en haleine. Le banquier, paf, il obéit. Le bon a pris le pas sur le mauvais. Génial. Peut-être un peu caricatural. Mais ça devrait passer comme une lettre à la poste.

 

Bon, un jour je t’expliquerai mon point de vue là-dessus en long et en large, mais disons vite en deux mots que les spéculateurs, moi, j’ai l’impression que c’est eux qui peuvent vraiment péter le système capitaliste, c’est eux qui peuvent exploser totalement les banques, c’est grâce à leurs excès, voulu par le système, que le système arrivera en bout de course. Coincer banquiers et spéculateurs, c’est tenir à bout de bras un système qui mourrait pourtant sans ces acharnements thérapeutiques. Pour le capitalisme, je serai plutôt partisan des soins palliatifs. Mais bon, encore une fois, mon Empireur, je comprends bien ta posture et ta défense du capitalisme. Je connais tes amitiés.

 

 

Le point 9 me surprend un peu. L’ouverture à gauche, tu l’as essayée, tu l’as enterrée… Tu recommences ? (Euh… Besson n’est pas de gauche, hein…). J’aimerais juste que tu me dises quelles sont les « solutions efficaces et justes pour le travail et une vie meilleure ». Ce point m’est d’un grand intérêt, et je trouve ta phrase un peu… courte. Un peu… incantatoire. Dans mon contrat d’employé en CDD, mon employeur a eu le bon goût d’écrire en toutes lettres le montant de mon salaire. C’est simple et concret. Dans ton contrat, j’aurais bien voulu un peu de concret aussi. Comme pour le point 3, que j’avais sauté à dessein tout à l’heure : la liberté de la presse sera garantie. Très bien. Mais comment ? Nationaliser les journaux pour qu’ils échappent aux puissances de l’argent ? Mais alors quid du pouvoir politique ? Ou alors l’inverse ?...

 

 

Le point 10. Un Comité de Surveillance des Engagements. Bien bien bien la surveillance. De quels moyens de coercition sera-t-il pourvu ? Aucun ? Ah bien. Mais juste un point de détail : l’Assemblée nationale, c’est pas son boulot ? Si ? Le Comité de Surveillance, ce sera un peu un truc qui sert à dire aux 65 millions de résidents de France « vous occupez pas, on surveille les engagements pour vous, vaquez… on vous dira comment voter quand il sera temps » ?

 

J’entends bien que ce contrat t’engage « en tant que femme d’Etat »…
Hein ?
En tant que femme d’Etat ?
Qu’est-ce que tu racontes ?

 

 

Quoi ?

L’on me souffle que y a gourance.
Que je me suis trompé de porte.
Que tous ces mots ne t’appartiennent pas.

Ah bon ?
Mais ça change tout, ça.

Oups. J’ai rien dit.

 

 

 


 

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