«La précarité? La pauvreté? Je sais aujourd’hui ce que cela veut vraiment dire»

« Si je vous parlais de ça, vous deviendriez aussi furieux que moi ! » Voilà la réaction de J. à notre appel à témoignages. Vous êtes 46 hommes et femmes à avoir pris le temps de nous raconter les difficultés d’être au chômage en période de crise sanitaire et économique. Les situations sont variées mais unies sous le signe de la galère, malgré les recherches et les formations engagées.

En septembre, nous lancions une bouteille à la mer pour que des personnes sans emploi, que leur chômage soit récent ou non, nous racontent comment la crise sanitaire influait sur leurs recherches de travail. Quarante-six personnes nous ont répondu et d’autres encore ont discuté entre elles de ce sujet sur les réseaux sociaux. Mathilde Goanec a pu interviewer cinq d’entre vous pour illustrer « comment la crise économique qui suit la crise sanitaire s’appuie en France sur un chômage structurel et une précarité profondément enracinée » dans son article. Aucune situation n’est simple. Celles et ceux qui nous ont écrit sont partagés entre la difficulté d’envisager l’avenir et la volonté de ne pas laisser tomber. Avec la crise sanitaire, la violence du marché du travail et sa précarisation sont accentuées. Les nouveaux arrivants sur le marché du travail le découvrent.

« Cet enfer de “traverser la route” »

Tuto pour traverser la rue © Laura Genz Tuto pour traverser la rue © Laura Genz
À 26 ans, un BTS ne suffit plus pour travailler, et il devient très difficile de trouver une alternance pour se perfectionner, raconte T. « Ma recherche se termine dans quelques jours, autant dire que c’est terminé. Je vais désormais retourner dans cet enfer de “traverser la route” pour y trouver un métier qui ne me passionnera pas au mieux. » Pour Ch., la non-validation de sa période d’essai, dans une grande entreprise qui n’a pourtant pas souffert de la crise, est un coup terrible. Outre le fait qu’il n’a pas le droit aux allocations chômage car il n’a pas cotisé suffisamment longtemps, Ch. s’inquiète de la mauvaise impression que donne sa candidature face à de nouveaux recruteurs.

Le désespoir et l’impression d’une situation sans issue sont partagés par nombre d’entre vous. C’est le cas notamment de cette lectrice qui nous a répondu et qui a pu s’exprimer sur son blog (en accès libre) : « Pour moi, il n’y a pas de futur. Je ne sais pas ce que je vais devenir. En tout cas c’est très mal parti. Parfois, je n’ai même plus envie de vivre tellement ce monde me semble de plus en plus inhumain, mortifère. » A. s’inquiète aussi énormément. Elle est en reconversion depuis un an. Pour compenser le début de sa nouvelle activité, elle continue à effectuer des missions d’intérim dans son ancien secteur. Mais avec la crise, personne n’embauche. « En avril, on ne sera pas 10 mais 1 000 à postuler pour le même poste avec diverses compétences. Le réseau ne suffira pas à faire sortir son épingle du jeu, l’expertise ne suffira plus par rapport au salaire souhaité et l’avenir semble bien plus nébuleux qu’aujourd’hui. »  

Le secteur de l’hôtellerie et plus généralement toutes les activités dépendant du tourisme sont touchés de plein fouet. F., comme la majorité des travailleurs saisonniers de Lourdes, ne parvient pas à retrouver de travail, malgré une recherche active et des inscriptions dans des agences d’intérim. « La barrière de l’âge aussi », devine-t-elle. Comme plusieurs femmes ayant déjà plusieurs dizaines d’années de carrière à leur actif nous l’écrivent, le marché du travail est d’autant plus impitoyable pour les seniors. « En attendant, il faut quand même positiver pour ne pas trop s’enfoncer… »

Chaleur humaine

F., elle, n’est pas la seule à vouloir garder le moral aussi haut que possible. Notre appel à témoignages a provoqué des conversations sur les réseaux sociaux ; les débats étaient durs parfois, mais les discussions ont aussi engendré du soutien entre les internautes. « Ne perdez pas espoir », dit l’un. « Le suicide n’est pas la solution, conseille O. à N., qui galère malgré toutes les candidatures envoyées. Dirigez-vous sur ce qui vous fait sourire et rend joyeuse. J’allais dire regardez le ciel avec des yeux d’enfants. Mettez de côté les problèmes financiers et matériels. Votre vie n’a pas de prix. » Dans son témoignage, P. conclut : « La précarité ? La pauvreté ? Je sais aujourd’hui ce que cela veut vraiment dire. Pas le choix il faut survivre ! Courage à tous ceux qui vivent dans la misère, gardez la tête haute ! »

Malgré les nombreux obstacles, certain·e·s estiment toujours n’être pas les plus à plaindre. Quand on a une base de connaissance du système et de compétences informatiques, on part déjà avec une difficulté en moins. M. écrit : « Je pense à toutes celles et ceux qui cumulent l’angoisse financière à un lieu de vie insalubre, exigu, bruyant, à toutes celles et ceux qui sont en zone blanche, qui n’ont pas d’ordinateur, de scanner, d’imprimante, à toutes celles et ceux qui ne comprennent rien à l’informatique et Internet, à toutes celles et ceux qui veulent juste un travail, et pas faire les clowns pour la start-up nation. Je pense à ces femmes dont j’ai fait partie, qui élèvent leurs enfants seules, toujours précaires, sous-payées, exploitées. » 

Quant à A., elle décide de contribuer activement à rendre la société moins inhospitalière. « Je garde paradoxalement un peu d’espoir en me portant bénévole pour des associations, en passant du temps auprès des plus démunis, peut-être pour me conforter dans l’idée qu’il y a plus grave dans le monde, mais aussi et surtout parce que je comprends leurs appels à l’aide silencieux. Les voir reprendre un peu de dignité et d’humanité me redonne un peu de courage quant à la suite. »

« Puisse cette crise éveiller les consciences »

Distance ou colère sociale © Fred Sochard Distance ou colère sociale © Fred Sochard
D’ailleurs, plusieurs personnes invitent à ne pas rester les bras croisés. Alors que P. ne voyait pas l’intérêt de témoigner, A. essaie de le motiver : « N’oublions pas que les seuls batailles qu’on est sûr de perdre sont celles que l’on refuse de mener. En se prononçant, on peut au moins montrer que non seulement, nous sommes pas seuls mais qu’au contraire nous sommes légion. »

J., 57 ans et au chômage depuis dix-huit mois, a joint l’acte à la parole et a choisi « de changer radicalement de vie en optant depuis un an sur un habitat alternatif, plus pour des raisons “éthiques personnelles” qu'économique » : « Je vis donc cette crise “sanitaire” comme je vivais avant, avec une forme de détachement qui me permet de préserver ma santé mentale et mon intégrité physique. Cette vie en camping-car me permet de préparer l’avenir et d’épargner sensiblement. Être acteur de sa vie plutôt que subir. Puisse cette crise éveiller les consciences, aller vers l’essentiel, le bonheur d’être vivant tout simplement. »

Il n’est pas le seul. Plus jeune, Te. termine son témoignage en expliquant : « J’attends avec impatience une révolution écologique et sociale, car nous ne pouvons faire l’une sans l’autre. À très bientôt dans la rue ! »

Merci

Nous ne pouvons malheureusement retranscrire vos nombreux témoignages, variés et tous émouvants. Vous pouvez cependant continuer à nous écrire à contact@mediapart.fr pour nous faire connaître vos histoires, vos situations, vos pensées. Mediapart recense également les plans sociaux enclenchés pendant cette crise économique : https://www.mediapart.fr/journal/france/270920/crise-sanitaire-la-carte-des-plans-sociaux. Si vous vous apercevez qu’il y a un oubli ou une erreur, vous pouvez nous écrire à cartesociale@mediapart.fr.

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