Avec une catastrophe nucléaire, l'imaginaire aussi est détruit

Le 11 mars 2011, la terre tremble au large des côtes du nord-est du Japon, entraînant un tsunami qui assaille la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi. En mai 2011, les autorités ordonnent d’abattre les animaux restés dans la zone évacuée. Naoto Matsumura décide de rester et de s’occuper d’autant d’animaux qu’il pourra. Son histoire est dessinée par Fabien Grolleau et Ewen Blain.

C’est la première fois qu’ils échangent en vrai au téléphone pour me raconter leur BD « Naoto, le gardien de Fukushima », parue aux éditions Steinkis (et déjà en cours de réimpression !). Cela fait pourtant plusieurs années qu’ils travaillent ensemble sur le projet, avant même que le travail à distance ne soit devenu cool ! En 2017, Ewen Blain, dessinateur jeunesse contacte l’auteur, dessinateur et éditeur Fabien Grolleau pour lui proposer une collaboration sur un projet qui ne verra pas le jour.

La vague du tsunami de plus de 10m de haut arrive sur la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi, dessinée par Ewen Blain dans la BD écrite par Fabien Grolleau "Naoto, le gardien de Fukushima", Steinkis éditions. La vague du tsunami de plus de 10m de haut arrive sur la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi, dessinée par Ewen Blain dans la BD écrite par Fabien Grolleau "Naoto, le gardien de Fukushima", Steinkis éditions.
Cette même année, Ewen part plusieurs semaine au Japon et publie ses croquis sur Instagram. En les voyant, Fabien recontacte le voyageur et lui propose de faire renaître un projet plus ancien encore, celui de raconter l’histoire incroyable de Naoto Matsumura, un fermier qui vit encore à Tomioka, dans la zone désormais interdite autour de Fukushima Daiichi, où il prend soin des bêtes malgré les radiations dues à la catastrophe nucléaire qui a suivi le tsunami de 11 mars 2011.

Et c’est en lisant Mediapart, dans le portfolio (qui allait devenir un livre) d’Antonio Pagnotta, que Fabien a « rencontré » cet homme au destin extraordinaire. « J’avais trouvé ça complètement « science-fictionnel », dingue que ce soit notre réalité, que tout d’un coup, un coin du monde soit presque passé dans un univers parallèle, en étant presque retiré du monde. Je suis né en 1972, donc Tchernobyl ça a été un souvenir fort aussi. Et quand ça s’est reproduit à Fukushima, on était choqué! Ça recommence à Fukushima, combien il va y en avoir des accident nucléaires ? Alors quand je l’ai vu lui, Naoto, qui se tenait droit, nourrissait des autruches… Elle est dingue cette histoire, complètement dingue. Cette photo était très belle. Voilà comment m’est venue l’idée. Et ça faisait longtemps que je voulais parler des animaux, beaucoup d’éditeurs m’en dissuadaient parce que les animaux « c’est pour les enfants » ! (Aujourd’hui j’en rigole un peu parce que je trouve ça assez pathétique.) Ça me faisait beaucoup de sujets qui m’intéressaient sur une seule histoire. Ça a fait tilt ! »

Autruche nourrie par Naoto Matsumura, dessin d'Ewen Blain dans "Naoto, le gardien de Fukushima". Autruche nourrie par Naoto Matsumura, dessin d'Ewen Blain dans "Naoto, le gardien de Fukushima".
En voyant les dessins d’Ewen, il trouve la patte avec laquelle il voulait raconter cette histoire. « Ce sujet, on pouvait le traiter de deux façons ; une façon noire, réaliste, plus brutale, avec des images de science fiction… Ce n’est pas du tout ça que je voulais. Je voulais un dessin qui soit presque à l’opposé de ça, qui compense l’horreur de cette histoire, un dessin qui soit poétique, onirique… Alors en voyant les dessins d’Ewen je me suis : "c’est ça, voilà !" Après évidemment, j’ai été surpris à chaque page ! » Avec cette idée en tête, et un dessin assez rond, auquel on reproche parfois d’être trop « jeunesse » justement, Fabien y voit au contraire une force. C’est « le contraste avec une histoire qui peut être dure mais qu’on traite pour tout public. Si on l’avait traité réaliste, on aurait raté quelque chose, il y aurait eu une forme d’indécence quelque part, morale. Il fallait vraiment faire un pas de côté, aller vers l’onirisme car c’est une sujet extrêmement grave et lourd. C’est presque un genre de politesse presque ! »

Onirisme et résistance

Ewen poursuit : « On ne voulait pas faire quelque chose de plombant dans la dureté, mais plutôt s’en échapper à travers la poésie et l’onirisme, pour pouvoir faire quelque chose d’optimiste, qui dise « on ne peut pas se permettre de rester avec quelque chose de si noir ». On a essayé de montrer une fenêtre de sortie intéressante. Et c’est ce que montre Naoto : c’est quand même un mec qui vit dans la zone la plus irradiée du monde, il va raccourcir sa vie en décidant de rester et il apporte un message très importante sur la cause animale, le nucléaire, et devient un symbole. C’est très intéressant de voir cette résistance aussi. Toute personne qui vit cela se dit « bon, je me casse ». C’est ce qu’il a fait au départ, mais il est revenu. Il a refusé ce qui s’imposait à lui, il est revenu. C’est une vrai résistance. » Pour les auteurs, si leur BD est souvent vue comme optimiste, c’est aussi grâce à son personnage éponyme. L’adjectif qui le qualifie le mieux ? « Solaire ! Sa force dépasse l’horreur de la catastrophe, elle dépasse les idées qu’on pourrait avoir sur le nucléaire. Il ressort quelque chose de ce personnage qui touche les lecteurs, qu'ils peuvent voir comme de l’optimisme ! »

extrait de la bande dessinée "Naoto, le gardien de Fukushima", par Fabien Grolleau et Ewen Blain, Steinkis éditions. extrait de la bande dessinée "Naoto, le gardien de Fukushima", par Fabien Grolleau et Ewen Blain, Steinkis éditions.
Une forme de résilience donc que l’on retrouve aussi dans le respect de la vie animale. N’oublions pas que Naoto est fermier, il élève des animaux qui peuvent être amené à être mangé. « Ce qu’il n’a pas supporté, c’est qu’on tuait sans aucune raison. Parce qu’on avait merdé, parce que Fukushima était une catastrophe humaine. Evidemment, il y a le tsunami, mais derrière, la catastrophe nucléaire est évidemment humaine. Des vies partent sans aucune raison à part la bêtise humaine. De ce que j’ai compris de sa personnalité, ça le rend dingue. J’ai écrit la BD mais les mots de Naoto lui appartiennent », explique Fabien Grolleau. « Quand il parle du nucléaire, c’est à partir d’interview que j’ai compilées, ce sont ses mots. C’est lui qui nous fait un avertissement : « quand ça arrivera chez vous, vous perdrez tout ». Ce sont ses mots, ce n’est pas moi qui me cache derrière lui. »

Tout perdre, y compris l’imaginaire

Le respect de la vie, a fortiori de la vie animale est très présente dans les mythes et contes japonais. Fabien rappelle : « Dans son livre Antonio Pagnotto explique justement l’importance de la spiritualité au Japon et évidemment pour Naoto, donc le respect de l’animal. Quand un lieu est attaqué, l’imaginaire et la culture qui vont avec aussi sont attaqués. Donc c’était important de représenter les mythes attaqués. C’est comme ça qu’est venue l’idée. Même graphiquement il y a de l’inspiration, car dans la culture japonaise il y a les estampes, les représentations dans les mangas qui viennent également d’une tradition... On a un peu fait notre Japon à l’européenne mais qui s’inspire du Japon qu’on apprécie tous les deux ! »  Dans cet album, le lecteur reconnaîtra d’ailleurs sûrement aisément de nombreuses références à des oeuvres japonaises !

Ewen Blain, au travail lors de la réalisation de la BD "Naoto, le gardien de Fukushima", écrite avec Fabien Grolleau, paru aux éditions Steinkis. Photo G. Lecaplain Ewen Blain, au travail lors de la réalisation de la BD "Naoto, le gardien de Fukushima", écrite avec Fabien Grolleau, paru aux éditions Steinkis. Photo G. Lecaplain
Ewen Blain confirme : « Il y a plein de références à Hayao Miyazaki, volontaires ou pas d’ailleurs ! On m’en a fait remarqué certaines après coup, et je me suis dit « mais oui bien sûr, comment ai-je pu faire un clin d’œil aussi énorme sans m’en rendre compte ! » Par exemple, lorsque le dragon Ryujin s’écrase sur le sol, c’est Le Voyage de Chihiro avec le dragon blanc, c’était une évidence mais je ne m’en étais pas rendu compte ! Comme quoi cet univers a infusé de manière très très forte. C’est assez troublant. Il y a aussi des références à Ponyo mais toute la production des studios Ghibli en général a accompagné mon imaginaire pour la création du bouquin. Même pour la partie centrale nucléaire, la partie plus technologique, j’ai pensé de manière très évidente à des scènes d’Evangelion, même si ce n’est pas le même type de manga et d’univers japonais. Fabien et moi on a été biberonné aux animés et aux mangas plus quand on était ado, jeunes adultes. Il y a également une inspiration du travail de Shigeru Mizuki, l’auteur de Kitaro le repoussant, qui m’a accompagné. Dans cette histoire, il va partout au Japon, à chaque fois l’auteur utilise Kitaro pour faire découvrir des yōkai locaux. Et avec Fukushima, c’est comme si on faisait disparaître ces yōkai qui vivaient autour de Fukushima. C’est toute un partie de l’imaginaire, du folklore qui disparaît en même temps. »

Une histoire pas si lointaine

Il complète : « Il y a cette force dans Naoto qui est bien diluée et expliquée : « qu’est-ce que tu fais quand du jour au lendemain, le lieu où tu vis deviens une zone hostile ». Il y a ce passage où en parallèle avec Le réveil d’Urashima Taro (conte japonais), on voit Naoto qui déambule dans un lieu déserté. C’est très fort parce que ça peut permettre au lecteur de se dire « ouais, ce n’est pas rien, il se passe quelque chose de fort. Fukushima, c’était un choc mais qui est arrivé dans un pays très loin de nous, il y a un côté abstrait malgré tout, donc c’était une manière de montrer la réalité du nucléaire, qui est horrible. »

Couverture de l'album "Naoto, le gardien de Fukushima", de Fabien Grolleau et Ewen Blain, Steinkis éditions. Couverture de l'album "Naoto, le gardien de Fukushima", de Fabien Grolleau et Ewen Blain, Steinkis éditions.
Fabien souligne d’ailleurs à cette occasion que les deux auteurs « n’ont pas fait une BD pour les Japonais ! Elle s’adresse aux Français, aux européens. L’objectif était de montrer que quand ça arrive, on perd tout, pas que nos champs, tout ! Les écoles, les théâtres… jusqu’à l’imaginaire. Je voulais faire comprendre ça avec cette BD. Si ça arrive à Fessenheim, c’est toute l’Alsace qui disparaît ! Au moins, on est dans le concret d’une catastrophe… »

Aujourd’hui, dix ans après l’accident nucléaire de Fukushima, il faut toujours arroser les réacteurs de la centrale pour stabiliser leur température. La zone d’évacuation s’étend encore sur plus de 300 km2. Naoto Matsumura est devenu un militant anti-nucléaire infatigable et est même venu manifester jusqu’en France pour la fermeture de la centrale de Fessenheim. En France, pays du nucléaire, où nous ne sommes pas à l’abri d’un accident malgré les alertes émises après Fukushima. Mediapart révélait par exemple en 2018 un document listant tous les événements augmentant le risque de fusion du coeur des réacteurs des centrales nucléaire (comme à Fukushima).  Sans oublier que les actes malveillants ne sont malheureusement pas à ignorer alors que des failles de sécurité ont été mises à jour par Greenpeace.

BONUS ARTISTIQUES

BONUS 1 - La collaboration artistique

Ils ne se sont donc jamais rencontré et se sont à peine parlé au téléphone, mais leur collaboration n’en est pas moins un succès et est désormais en cours de réimpression ! « C’est vraiment sympa de créer une BD ! Le processus de construction d’une histoire et sa mise en images, ce sont de supers moments ! » Voilà comment ils ont procédé.

Fabien avait déjà les grandes lignes de la BD en 2017. Cette BD était entièrement faite sous forme de photos et de "bonhommes patates". « J’essaie de faire des cases, des dialogues, des bouts de gribouillis et photos qui servent de documentation. Quand tout se passe bien, j’ai déjà tout le livre fait avant que le dessinateur attaque. Avec Ewen, je devais livrer une quinzaine, vingtaine de pages à chaque fois, j’avais un peu d’avance mais pas tant que ça, je devais aller vite pour qu’il ne me rattrape pas ! Je fournis donc une BD en croquis puis le dessinateur dessine, change le cadrage, on discute… mais il a le dernier mot graphique. Je suis aussi dessinateur, donc il ne faut pas que j’aille trop loin sinon le dessinateur n’a pas de marge possible. J’attends d’être surpris donc je ressens rarement de la frustration quand j’écris un scénario ! »

Ewen : « Mais ils sont très lisibles ces bonhommes patates ! Donc le travail était prémâché de manière extraordinaire ! Il y avait un grand équilibre et on s’est donné la liberté de se dire que le texte ou le dessin ne nous plaisait pas tant… Mais la collaboration s’est toujours bien passée, très fluide ! »

BONUS 2 - S’il n’en fallait retenir qu’une planche ou une vignette … ?

Fabien : « On a beaucoup discuté du passage où Naoto va au temple Shinto car ce passage là était important. Les animaux vont vers lui, puis ils sont rejoints par les monstres… En discutant, on est arrivé à cette double page pas prévue au départ mais qui a une très grande importance au finale. Ce n’est pas une vignette en particulier, mais toute la procession des monstres que je préfère. »

Ewen : « Effectivement un passage très intense ! Je vais donc en choisir un autre. Quand tu (Fabien) m’as fourni le scénario, il s’arrêtait, en gros, à l’arrivée de la vague avec le dragon. Quand j’ai vu cette image-là je me suis dit « c’est bon, l’histoire va être extraordinaire » j’étais convaincu que ça allait vraiment être bien. Je me suis dit « mais il veut me faire dessiner cette page, c’est génial », j’étais hyper excité et enthousiaste ! »

EN SAVOIR UN PEU PLUS 

  • Fukushima, chronique d’une catastrophe, Arte https://www.arte.tv/fr/videos/047156-000-A/fukushima-chronique-d-un-desastre/ Ce documentaire montre l’erreur humaine et comme il est difficile de tout prévoir pour sauver une zone d’une catastrophe nucléaire après une autre catastrophe (nucléaire ou pas). Elle montre aussi que malgré des alertes sur des équipements (exemple de la jauge d’eau du condenseur) données des années auparavant, les corrections ne sont pas toujours faites ou intégrées dans les manuels d’utilisation.

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