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Billet de blog 28 déc. 2022

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I. Hommage à Mohamad Moradi, mort pour que nous n’oublions pas le sort des Iraniens

« Femme Vie Liberté ! Vous, le peuple iranien, êtes les vainqueurs ! Le jour de la victoire est proche ! », les derniers mots de Mohamad Moradi, Iranien de 38 ans, a mis fin à ses jours le lundi 26 décembre, à Lyon. Son acte désespéré est une réponse à la vague de terreur sanglante qui s’abat sur celles et ceux qui luttent en Iran, depuis le meurtre de Mahsa Jina Amini.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Etudiant en histoire, Mohamad vivait à Lyon avec sa femme depuis trois ans, où il travaillait dans un restaurant. Il était un membre actif des rassemblements et des manifestations organisés par la communauté iranienne de Lyon en soutien avec le peuple iranien. Un rassemblement a été organisés en sa mémoire mardi 27 décembre, sur le pont Gallieni, depuis lequel Mohamad s’est donné la mort. Son geste n’est pas un simple suicide. C’est un acte révolutionnaire, comme il l’explique lui-même dans la vidéo qu’il a enregistré et partagé via son compte Instagram, quelques minutes avant son décès. Les larmes aux yeux, il a déclaré que son geste était un acte épique. Un acte protestataire, pour dénoncer la répression que subit le peuple iranien depuis le début du soulèvement. Un acte protestataire, pour alerter l’opinion publique internationale et attirer l’attention des autorités occidentales, qui se terrent dans le silence. Un acte protestataire, comme celui, avant lui, de Thích Quảng Đứ, bonze vietnamien bouddhiste, qui s’était immolé par le feu le 11 juin 1963 à Saïgon, pour dénoncer la répression des bouddhistes au  Vietnam. La photo de son auto-immolation, prise par Malcolm Browne, avait bouleversé l'opinion internationale et ébranlé le pouvoir vietnamien. Un acte protestataire, qui fait encore écho à l’auto-immolation de Mohamed Bouazizi, en Tunisie, qui avait été en 2010 l'étincelle de la révolution tunisienne et du « Printemps arabe » dans les pays du Moyen-Orient du Maghreb.

Illustration 1

L’acte isolé de Mohamad Moradi est en contradiction avec le terme Vie dans le slogan Femme Vie Liberté. Il s’oppose aussi aux vœux de victoire et de bonheur qu’il a adressé aux iraniens. Nous sommes nombreux et nombreuses à avoir été choqués et attristés par son geste, qui a provoqué la colère de certains d’entre nous, ayant jugé sont acte désespéré, violent voire relevant même de la folie. Or, dans la vidéo qu’il a mise en ligne, Mohamad nous a rappelé, qu’il était en pleine possession de ses moyens, qu’il ne souffrait d’aucune maladie et qu’il n’avait aucun problème d’ordre familial ou économique. Il a ainsi insisté sur ses engagements individuels et collectifs, en assumant la portée révolutionnaire de son acte réfléchi et responsable. En dépit du message que Mohamad a laissé derrière lui et de la couverture médiatique dont a bénéficié son geste dans les médias français et internationaux, le journal « Iran » (l’un des principaux journaux officiels du pays), a écrit : « un ennemi de la Révolution Islamique (1979) s’est suicidé en France des suites d’une dépression ».

L’usage d’appellations du genre « ennemi de la Révolution Islamique » ou « ennemi du régime », est une tactique de propagande propre à l’ancien régime, cherchant à décrédibiliser toute tentative de contestation. De même, l’assimilation dénigrante d’un geste engagé et protestataire en l’aboutissement funèbre d’une soit disant « dépression », que Mohamad Moradi a pris le soin de réfuter lui-même dans le message qu’il nous a laissé, ressemble en tout état de cause aux justifications apporté par le régime pour légitimer les meurtres nombreux-ses jeunes iranien-nes (comme pour les meurtres de Nika Shakarami,  Sarina Esmailzade et Aylar Haqqi) par les forces de l’ordre depuis le début du mouvement révolutionnaire Femme Vie Liberté.

Ces derniers nous affectent beaucoup, mais laissent entrevoir un message d’espoir, tandis que se dessinent les contours d’une possible victoire pour le peuple toujours en lutte depuis le 13 septembre :

« Ceci est une vidéo pour annoncer mon suicide. Pourtant, je déclare que ce suicide n’est pas à cause des problèmes personnels. Le but de ce suicide est d’attirer l’attention des autorités internationales, et des peuples des pays occidentaux sur le problème de l’Iran. En fait, n’étant pas prêt à continuer cette vie humiliante ni dans mon pays ni à l’étranger et n’étant pas indifférent aux problèmes du peuple iranien, je préfère mourir que d’être témoin de la vie misérable du peuple iranien, avec l’espoir que ma mort attira l’attention des médias internationaux. En outre, ma mort est aussi un message au peuple iranien pour qu’il sache que les Iraniens à l’étranger sympathisent avec eux. Que ma vie soit sacrifiée des milliers de fois pour l’Iran et la liberté de vous les Iraniens. Je déclare n’avoir aucun problème mental ou physique. Protester la banalité de la vie, de l’amour et de droits de l’homme en Iran étant ma préoccupation principale, c’est l’origine de cet acte épique. L’engagement pour laquelle je suis prêt de sacrifier ma vie.  Vive la liberté ! Femme Vie Liberté ! Vous, le peuple iranien, êtes les vainqueurs ! Vous gagnerez ! Ces vies perdues, ce sang versé sont la garantie de la liberté de l’Iran. Ne soyez pas triste, le jour de la victoire est proche ! »

Ces mots, choisis et réfléchis, aux mot près, ont été adressés au mouvement révolutionnaire qui a débuté le 13 septembre 2022. Aujourd’hui, nombre d’entre nous se demandent si cet acte engagé et révolutionnaire peut vraiment impacter le comportement des autorités politiques internationales. Faut-il se sacrifier pour attirer l’attention de l’opinion publique et des autorités occidentales qui restent silencieuses face aux crimes du régime Iranien ?

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