Que peut-on attendre (ou espérer) du peuple?

Alors que le peuple fait irruption sur la scène publique, les voix qui s'élèvent pour le disqualifier viennent révéler la cassure de la société française entre les "élites" (classe politique et possédants), et le peuple. Plus choquant, puisque celui-là est depuis toujours dans "l'ordre des choses", un autre abîme se révèle: celui qui sépare les intellectuels des gens du commun.

 Journalistes et écrivains, philosophes et historiens, et tant d'autres, viennent sur l'arène publique démontrer l'immense distance qui les sépare des gens du commun, du peuple. On voit de tout. Les uns décrètent la disqualification pure et simple de la parole populaire (ils sont confus, ne savent pas ce qu'ils veulent, ils se contredisent, ils savent à peine parler...). Les autres crachent leur rejet dans les termes d'un mépris inouï, tels ces journalistes autrefois classés "à gauche" (mais "caviar", il est vrai), qui se permettent de renvoyer les "Gilets Jaunes" à leur odeur de bière, de cigarettes et de diesel: le peuple est dégoûtant. Quand ce n'est pas l'odeur - on se souvient de Chirac et de son dégoût pour les immigrés et soulignons qu'à présent c'est le peuple de France qui sent mauvais, c'est sa tendance supposée à se ranger à l'extrême; ou le pari délirant que si on donnait la parole au peuple il ne saurait qu'abolir ce qui fait de "nous" (!) des civilisés, et nous entraîner dans la barbarie. Le mot a été utilisé, et il projette sur le peuple le désir du terrible éventail d'attitudes (homophobie, antisémitisme, xénophobie...), ou de mesures (peine de mort, mariage pour tous, avortement). D'autres enfin franchissent la limite de ce qui restait la règle de la décence minimale et en appellent à répression la plus brutale, décisive, à l'écrasement physique du mouvement, comme l'a fait sur les ondes d'une radio publique un "philosophe", ancien ministre de ... l'Éducation, qui incite les policiers à se servir de leurs armes, c'est-à-dire tirer sur la foule et pousse le gouvernement à faire donner l'armée. Le ministre de l'Intérieur est en phase avec ces intellectuels, ce qui est très grave, mais son attitude scélérate n'est plus de même nature, car loin d'être un intellectuel (et c'est d'eux que je parle), il agit comme un nervis des bas-fonds qui serait propulsé à la tête d'une milice irrégulière.
Entre le mépris grossier et la haine du peuple, il semble que le premier est le plus dommageable, car il peut assumer des formes plus subtiles.
En effet, il suffit de lire la "tribune" que le philosophe-anthropologue Bruno Latour a publié dans "Le Monde" (09/01/19) pour se rendre compte de la tragique incapacité de bien des intellectuels pour saisir ce qui se joue dans l'irruption du peuple comme sujet politique.
Latour, intellectuel brillant qui est devenu l'un des prophètes (parfois confus et souvent obscur) de l'impasse écologique dans laquelle la civilisation industrielle nous a engagés, vient ajouter sa voix à ceux qui disqualifient le peuple en tant que sujet des transformations décisives qui sont exigées de nos sociétés et de leur rapport à la planète. Sa "tribune" porte la marque du mépris, et enferme l'auteur dans une contradiction si manifeste, qu'il est probablement le seul à ne pas voir: il en appelle au recours au processus de rédaction des "Cahiers de Doléances", tout en décidant d'entrée de jeu que le peuple est incapable de savoir ce qu'il veut et, plus grave encore, de savoir ce qu'il faut faire pour faire face à la crise, à la catastrophe écologique qui déjà nous emporte.
D'un côté, Latour propose: « Faisons revivre les cahiers de doléances ». D'un autre côté et dans la suite immédiate de son discours, il assène: "Pour l’instant, on ne peut guère espérer d’effet politique de la consultation nationale. Il faudrait supposer d’abord que les « gens du peuple » ainsi convoqués aient quelque chose de pertinent à dire sur la situation présente sous prétexte qu’ils la vivent ". Les gens du peuple n'ont rien à dire sur leur propre situation, c'est clair. Mais mieux vaut, pour Latour, le dire deux fois plus qu'une:
"Mais on voit bien, en même temps, que les suggestions proposées par ce mouvement aussi bien que les réponses avancées par l’Etat, ne peuvent que répéter les solutions d’avant la crise planétaire et imiter les attitudes, les gestes, les symboles des émeutes ou des répressions de l’ancien temps, ce temps où la question de changer de régime climatique ne se posait pas." Le mouvement ne serait nouveau, par conséquent, qu'en apparence: il ne regarde que vers le passé. J'extrapole à peine: on veut du gasoil et du pouvoir d'achat, point barre.
"Penser que, sans enquête préalable, sans analyse méticuleuse de ce qui lie chacun d’entre nous à ses conditions matérielles d’existence, le « peuple » dans sa grande sagesse, spontanément, pourrait se tirer de l’impasse dans laquelle la modernité l’a placé, c’est faire trop confiance à Rousseau."
Le malentendu que renferment des propos est extrêmement gênant. Ce que semble prescrire Latour, c'est qu'avant de donner la parole au peuple (qui, malencontreusement la prend sans rien demander à personne), on procède à une "enquête préalable" et à une "analyse méticuleuse" de la situation de chacun envers tous les autres et de tous envers les conditions écologiques. Ce que Latour manifestement ne voit pas, c'est que ce ne peut être qu'à travers l'élaboration "méticuleuse" des Cahiers de Doléances par ceux-là mêmes qui vivent les situations que l'enquête "préalable" à la prise de décisions peut être valablement conduite.
Il est surprenant de lire Latour ressasser la disqualification du peuple, alors même qu'il a parfois proposé l'exercice consistant à... élaborer les cahiers de doléances, par les gens eux-mêmes, à partir des conditions concrètes d'existence des gens et de la forme comme les problèmes se posent au niveau local, au lieu de partir d'emblée vers un niveau de globalisation qui est plutôt un globalisme abstrait (et donc impuissant) qu'une vision d'ensemble.
Il est dommage qu'un intellectuel qui se bat pour une prise de conscience des formidables enjeux écologiques, sociaux, politiques qui nous défient, ne voie pas que l'une des dimensions les plus nouvelles et les plus prometteuses du mouvement des "Gilets Jaunes" c'est précisément la restauration des liens entre les membres des collectivités, leur devenir communautés de pensée et d'action, la restauration du sentiment de solidarité agissante, leur capacité à devenir, plus ou moins complètement, des sujets politiques. Sans la restauration de la puissance d'agir des groupes aux différentes échelles, il n'y aurait ni "enquête" - préalable ou non - qui ait prise sur la condition d'existence des gens qui sont pris dans les dilemmes du productivisme et dans la religion de la "croissance", et leur - nous - donne la possibilité de prendre le contrôle de leur - notre - devenir.
Il n'y a pas de problème trop grand pour une collectivité, s'agissant de son devenir, de son avenir.
Il n'y a pas de solution à ces problèmes qui n'engage - entièrement et à la première personne-, la collectivité dans la construction du problème et des moyens de le résoudre. Car dans les circonstances actuelles - et dans ce qui vient - aucune solution ne pourra être "appliquée" et être efficace, ce qui suppose qu'elle soit acceptée, sans la participation autonome, authentique, de ceux qu'elle affecte.
Latour n'est, malheureusement, qu'un cas de plus, parmi des centaines d'autres: les intellectuels, quand ils ne craignent pas le peuple, le disqualifient .
JRdS

Lire:

Un excellent billet d'André Gunthert
https://blogs.mediapart.fr/andre-gunthert/blog/100119/les-gilets-jaunes-et-le-mepris-de-classe-0

et un texte de Gérard Mauger, Le racisme de classe
https://www.cairn.info/revue-savoir-agir-2011-3-page-101.htm

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