Sahara Occidental: une analyse post-coloniale. 1. Les questions

De mon expérience personnelle d'exilé (1963) pour cause de refus de participer dans les guerres coloniales en Afrique, je passe au crible mes choix de l'époque (que j'assume comme justes) et mon incapacité et de ceux de ma génération, à percevoir où conduisait la rhétorique totalitaire des représentants "uniques" de ces peuples: au désastre. De là je pars vers l'analyse du cas du Sahara Occidental

Sahara Occidental: une analyse post-coloniale

José Rodrigues dos Santos

1. Introduction

Le conflit du Sahara Occidental (SO) présente des caractéristiques qui le désignent comme un objet d’étude de grand intérêt pour la compréhension du panorama géopolitique contemporain. En premier lieu, par son anachronisme : on note que plus de soixante ans après les premières indépendances en Afrique du Nord[1] (Lybie 1951, Tunisie et Maroc 1956), et cinquante ans après les dernières (Angola, Mozambique, Guinée-Bissau, Cap-Vert - 1975[2]) le conflit au SO continue à être pensé dans les termes de la rhétorique « anticolonialiste » des débuts de la décolonisation, malgré toutes les leçons qu’il s’imposait de retirer de l’histoire de ce long demi-siècle. Anachronique, en second lieu, de par l’absence, depuis presque un demi-siècle, des colonisateurs européens, alors que toutes les indépendances africaines, sans exception, ont été acquises par rapport aux métropoles européennes, ce qui mettait en lumière le caractère « racial[3] » des luttes pour l’indépendance (opposant les « Blancs » aux « Arabes » ou aux « Noirs »). Au SO le conflit a effectivement opposé à l’origine les populations autochtones à la métropole espagnole, mais a rapidement dérivé vers un conflit local opposant entre elles des entités nord-africaines, étatiques ou non, ce qui en fait un cas d’une autre nature : les Européens colonisateurs ont été écartés successivement en 1956 (Maroc), 1960 (Mauritanie), 1975 (abandon par les Espagnols de leur administration au SO). La suite de l’histoire de ces espaces ne concerne que des populations africaines, à la fois diverses et étroitement apparentées par la culture, la religion, la langue, l’histoire.

Ce qui rend le conflit au SO un cas privilégié d’étude du mouvement de décolonisation pendant et après les guerres d’indépendance c’est également le fait qu’il permet le réexamen de la question de la légitimité des groupes armés (vite désignés comme  mouvements de « libération ») et de leur prétention à « représenter » les populations colonisées. La question de la légitimité de l’usage de la violence armée s’impose particulièrement lorsqu’elle s’exerce sous diverses formes (militaire, politique, sociale) vis-à-vis des populations qu’elle était censée libérer : Quelque soixante ans après les premières vagues d’indépendances et après le constat de ce qu’il en est advenu, les mouvements armés ne peuvent plus s’affranchir de leur responsabilité sur ce point crucial.

Enfin, le conflit au SO, en évoluant au cours d’un demi-siècle, a changé de nature. J’entends montrer qu’il a cessé, depuis 1976 et le retrait de l’Espagne, d’être une « guerre pour l’indépendance » d’une colonie selon le format classique des années 1960 (« guerres asymétriques », guérillas), pour préfigurer un nouveau type de guerre, que l’on désigne désormais comme « guerre hybride », à la suite de l'accord sur le cessez-le-feu intervenu en 1991. Sur ce point également, le conflit du SO offre un matériau de choix pour la compréhension des nouvelles formes de conflits qui, au-delà du recours à des modalités de combats sur des plans multiples (militaires - conventionnels ou non -, économiques, psychologiques…), tissent des connexions avec des activités relevant du crime organisé (trafics en tous genres), parfois avec des groupes terroristes de caractère fanatique religieux et transnational. Ce qui les différencie essentiellement des mouvements indépendantistes locaux des années 1950-1970. Cette évolution suscite des problèmes nouveaux qu’il s’agit de prendre au sérieux.

 

[1] Si l’on excepte l’Egypte, devenue indépendante en 1922.

[2] Je laisse de côté le cas de la Namibie (1990). La « Rhodésie du Sud », pour sa part, théâtre d’un conflit hors normes, n’est devenue le Zimbabwe indépendant qu’en 1980.

[3] J’utiliserai les termes “race” ou “racial” en pleine connaissance du fait qu’ils ne dénotent aucune réalité scientifiquement saisissable, pour la commodité que présente la référence à un usage largement répandu pour désigner des groupes humains perçus d’après quelques caractères phénotypiques superficiels.

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