Sahara Occidental 3. Nouvelles réalités, vieilles grilles d’analyse

On a fait semblant de croire qu’il n’y avait pas de rapport entre les modèles de création des nouveaux états indépendants qui mène de la lutte armée conduite par des mouvements investis comme «représentants uniques et légitimes» des populations à l'instauration de dictatures de partis uniques n’hésitant devant aucune violence pour se maintenir au pouvoir... et la suite de la tragédie africaine

Une analyse post-coloniale

I.2 Nouvelles réalités, vieilles grilles d’analyse

 Néanmoins, dans ces nouveaux contextes (voir billets précédents), et malgré le caractère dramatique des changements intervenus, le réexamen des schémas qui avaient servi de guide interprétatif pour les réalités coloniales et postcoloniales a beaucoup tardé.

On a peiné à rendre compte et à retirer les leçons qui s’imposent du chaos politique, social et humanitaire dans lequel a vécu l’Afrique depuis le début des années 1960. Instabilité politique chronique (88 coups d’état en Afrique entre 1952 – Nasser et 2103 – Al Sissi, 2017 - Zimbabwe), guerres fratricides qui ont causé des millions de morts et des dizaines de millions de personnes déplacées (Somalie, Érythrée, Soudan, Congo - Zaïre, Nigéria, Angola, Mozambique, République Centrafricaine, etc., etc.), massacres, génocides (Rwanda). On n’a pas été capable, malgré la publication de certains travaux éclairants, de remettre sur le métier les fondements de toute une construction idéologique qui reliait la rhétorique du « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », aux généreux mais trompeurs labels des guerres de « libération nationale » (Cahen 2006). On a délaissé la déconstruction de la doxa de la légitimité du recours à la violence armée, fallacieux fondement de la prétention d’exclusivité à la « représentation des aspirations des populations » par les divers groupes armés, etc., alors même que les groupes armés rivaux se livraient des guerres sans merci et soumettaient les populations qu’ils prétendaient libérer aux pires souffrances. On a fait semblant de croire, en somme, qu’il n’y avait pas de rapport entre les modèles de création des nouveaux états indépendants  (qui va de la lutte armée conduite par des mouvements vite investis, plus que comme « représentants », des « représentants uniques et légitimes »  des populations, à la fondation de dictatures de partis uniques n’hésitant devant aucune violence pour se maintenir au pouvoir) et la suite de la tragédie africaine. Or, le schéma du parti unique était clairement contenu dans la désignation des groupes armés comme « représentants uniques et légitimes » (Cahen 2006). Et la consultation des populations semblait soit inutile (rapport mystique entre les populations et le groupe armé), soit, plus cyniquement, impossible faute de "préparation des populations" à l'expression démocratique de leur volonté. (argument qui rejoint celui des colonisateurs). Tout se passe comme si la pensée sociologique et politique sur le devenir du continent avait dans une large mesure consenti à traiter comme des fatalités ou des calamités naturelles les guerres fratricides, les dévastations, massacres, déportations, et les famines qu’elles ont provoquées (Droz 2003) Les instances internationales, au premier rang desquelles l’ONU, désormais noyées sous l’afflux des nouveaux membres issus de la « décolonisation »[1], en majorité des dictatures, devenues jalouses gardiennes du principe de non-ingérence dans les affaires intérieures des états qui les mettait à l’abri de quiconque pourrait leur demander des comptes, ont considéré que seules quelques « poussières d’empire » colonial méritaient qu’on s’en soucie. Ce qui revient à détourner l’attention de la « communauté internationale » de ce qui concerne les dictatures postcoloniales, pour ne traiter que des cas périphériques[2].

Le réexamen que nous appelons de nos vœux, non seulement laisse intact l’engagement de ma génération (qui allait avoir vingt ans quand a démarré la guerre coloniale en Angola en 1961, et allait avoir vingt ans au printemps 1962 quand fut acquise la fin de la guerre d’Algérie) ; bien plus, c’est au nom de cet engagement[3] et de « l’examen de conscience »[4] que nous impose la plongée dans l’un des conflits scandaleux (celui du Sahara Occidental), dont les aspects les plus inquiétants sont passés sous silence par les médias internationaux et trop ignorés par les sciences sociales, qu’il s’agit de l’entreprendre. Nous y reviendrons.

 

[1] Le nombre d'états membres de l’ONU était de 60 en 1950, 99 en 1960, 154 en 1980, 189 en 2000. Depuis 2011, l’ONU compte 193 états-membres.

[2] Ce à quoi revient par exemple la « liste des territoires non autonomes » dressée par l’ONU.

[3] Ce socle moral repose sur l’exigence de l’égalité effective de droits entre populations de diverses origines (y compris, bien évidemment, entre colonisateurs et colonisés), égalité qui est la base de la dignité à laquelle devaient avoir droit les uns et les autres, accompagnée de l’accès équitable aux ressources matérielles, symboliques et intellectuelles. Et sur la garantie de la liberté et des droits fondamentaux, personnels, civiques et politiques pour tous. Le système colonial non seulement n’assurait pas la première, comme refusait les seconds à la masse des populations colonisées. Il s’était montré incapable de se réformer. Il fallait en finir. Une fois les guerres coloniales déclenchées, il était juste de se battre pour qu’elles prennent fin.

[4] J’emprunte l’expression à Stéphane Audoin-Rouzeau, directeur d’études à l’EHESS. La « découverte », en des circonstances plutôt étrangères à son domaine d’études (la Grande Guerre) « du génocide rwandais lui a imposé ce qu’il nomme un ‘examen de conscience’ ou plutôt ‘d’inconscience’ ». Il dénonce l’impuissance des sciences sociales à reprendre de fond en comble ce terrible fait historique. Audoin-Rouzeau, S. (2017). Une initiation. Rwanda (1994-2016). Paris, Seuil.. 

Cahen, M. (2006). "Lutte d'Émancipation anticoloniale ou mouvement de libération nationale ou Processus historique et discours idéologique.Le cas des colonies portugaises, et du Mozambique en particulier." Revue historique 637(1): 138.

Droz, B. (2003). Regards sur la décolonisation de l’Afrique Noire. Labyrinthe   Paris, Hermann. 16: 9-18.

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