Sahara Occidental - Une analyse post-coloniale 2. Les temps changent

Le conflit au Sahara Occidental a changé de nature au cours des 45 ans écoulés depuis son déclenchement. De "guerre de libération" orientée par le marxisme-léninisme, inspirée ensuite par la doctrine Kadhafiste, il est devenu l'épiphénomène de la rivalité algéro-marocaine. La rhétorique politique est restée inchangée, répétant les poncifs des années 60, dans un monde qui a radicalement changé.

I.1 Un monde méconnaissable

 Ce changement de nature du conflit au Sahara Occidental (voir billet antérieur ici https://blogs.mediapart.fr/dossantos/blog/141117/sahara-occidental-une-analyse-post-coloniale-1-les-questions) est tributaire des bouleversements majeurs qui ont marqué le contexte géopolitique, militaire, sécuritaire, informationnel, sur les plans mondial et régional de ce dernier demi-siècle, qui rendent la rhétorique anticoloniale des origines totalement inadéquate. Parmi les changements majeurs intervenus dans ces contextes pendant le demi-siècle écoulé on rappellera simplement l’émergence du groupe des états pétroliers du Moyen-Orient (« choc pétrolier », 1973), la chute du Mur de Berlin et l’effondrement de l’URSS et du « Bloc de l’Est » (1990), le choc du 11 septembre 2001 (Tours Jumelles, New York) et la prolifération des groupes terroristes transnationaux, les « guerres du Golfe » (Irak, 1990, 2003) et d’Afghanistan, etc.

Pendant ce même demi-siècle, la financiarisation de l’économie mondiale qui a accompagné sa mondialisation, a conduit à une série de crises systémiques majeures (Asie 1997, EUA 2000, 2001, 2002, « subprimes » 2007-2009, etc.). S’y ajoutant, la numérisation des échanges économiques, financiers, politiques, informationnels en général, a créé une réalité dont la plupart des grilles d’analyse des années soixante ne peuvent rendre compte.

Plus vivement que ces changements globaux, et de manière plus directe pour ce qui est du conflit au Sahara Occidental, ce furent les « printemps arabes » qui vinrent mettre en évidence la faillite des régimes issus de la décolonisation. En 2011, sont chassés Ben Ali, au pouvoir en Tunisie depuis 24 ans, Kadhafi au pouvoir en Libye depuis 42 ans, en Égypte, Moubarak, qui occupait le pouvoir depuis 30 ans. Le Yémen plongera dans une guerre civile dont on n’entrevoit pas la fin, après avoir chassé le président Ali Saleh, au pouvoir depuis 33 ans. Quant à la Syrie, gouvernée par une junte militaire à la suite du coup d’état militaire de 1963, Hafez el Assad y avait accédé au pouvoir en 1970, par un nouveau coup d’état. Il s’y maintiendra jusqu’à sa mort en 2000. Son fils Bachar lui succède, en sorte que lorsque arrive le « Printemps Arabe » en 2011, le clan est au pouvoir depuis 41 ans. Une guerre civile est déclenchée par la répression sauvage des protestations, qui dure encore de nos jours : des centaines de milliers de morts, la moitié de la population déplacée, des millions de réfugiés. Il est sans doute trop tôt pour retirer tous les enseignements de ces événements, ce qui ne devrait pas nous empêcher de réfléchir à trois faits. D’un côté, on observe que ces mouvements ne naissent pas dans les pays africains et/ou arabes les plus pauvres et les moins développés, mais dans ceux où un certain progrès économique, adossé à des ressources importantes, avait eu lieu, en même temps que les aspirations sociales et civiques des populations étaient profondément frustrées. D’un autre côté, les populations de ces pays, plus éduquées que celles de leurs parents, sont très jeunes, puisque les moins de 24 ans y représentent  entre 46%  (Maroc, Algérie) et plus de 50% (Lybie, Egypte, Yémen, Syrie). Nées après la décolonisation, elles ont saisi toute la fraude que représentaient les discours de l’époque précédente (« libération nationale », « représentants légitimes » autoproclamés, partis uniques). Enfin, ce sont des sociétés « dualistes », dans lesquelles à côté d’un secteur moderne, ouvert sur l’extérieur et exigeant le respect des droits fondamentaux, existe une population rurale, conservatrice et traditionaliste. Si le premier s’ouvre vers une sécularisation de la religion sans forcément la refuser, et à une certaine séparation entre religion et politique, le second reste attaché aux formes les plus conservatrices, voire rigoristes et à une religion d’état. Les résultats électoraux de l’après 2011 devaient rendre évidente la fracture, donnant la victoire aux partis islamistes (Égypte, Tunisie, Maroc).

Fin du cycle « anticolonialiste », début de l’ère islamiste, marquée cependant par toute la gamme de ses variantes, des modérées aux extrémistes et par la répression sanglante contre les islamismes là où ils arrivent en tête aux élections reconnues comme assez libres et régulières: guerre civile en Algérie, 1989-2000 (on parle de 200.000 morts), coup d'état de Al Sissi en Égypte contre la victoire électorale des Frères Musulmans et vague de répression (centaines de morts et des dizaines de milliers d'arrestations), etc...

Pendant ce temps, au Maroc, le compromis politique et les changements institutionnels évitent le bain de sang et imposent une réalité entièrement différente du tableau qui précède, sans doute peu perçue à l'extérieur: les partis islamistes sont admis à gouverner après leur victoire aux élections (moyennant l'acceptation de la modération et de la tolérance), une nouvelle Constitution est adoptée qui introduit des changements majeurs dans des domaines comme le droit de la famille, la liberté de conscience, et la reconnaissance de la diversité culturelle du pays (droits culturels des Berbères).

Tels sont les contextes dans lesquels évolue le conflit saharien depuis 45 ans: des guerres d'indépendance ou de "libération" à l'instauration, à la suite de leurs victoires, des pires régimes que l'on ait vu émerger après la II Guerre Mondiale. 

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