Sahara Occidental 4. Le discours onusien et la construction des leurres

A fin de démêler la trame idéologique qui sous-tend les discours sur le statut et le devenir du Sahara Occidental, il faut analyser les fonctions des expressions qui ont structuré les discours anticolonialiste et postcolonial, celles de « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » et de « territoires non autonomes », en les rapportant à celle, corrélative, de mouvement « de libération nationale ».

Une analyse post-coloniale: déconstruction des leurres onusiens

Reposant sur un socle moral largement consensuel (partagé par l’auteur de ces lignes), l’usage auquel ces expressions ont été vouées, n’en constitue pas moins, à mon sens, un sérieux obstacle à la compréhension des réalités africaines (et au-delà). Le droit de disposer de soi-même, le droit à jouir de la liberté en tant qu’individus et en tant que collectivités, le droit qui en découle de bénéficier des ressources de ses (ou leurs) territoires, constituent des acquis dont l’acceptation est devenue pratiquement universelle. Mais dès que l’on se penche sur l’application de ces principes aux situations concrètes, leur évidence s’évanouit : la trame idéologique se détache entièrement de la réalité et fonctionne pour ainsi dire en roue libre. Il nous faudra déconstruire ces éléments de discours, à commencer par la notion de « peuple », par la notion de « disposer de lui-même », pour en venir ensuite à l’analyse de la notion problématique de « territoires non autonomes » au nom de laquelle au-delà des discours, des actions effectives sont menées, notamment les "libérations nationales".

« Peuples »: première approche

Un des principes fondateurs du premier anticolonialisme fut la reconnaissance du « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », principe qui semblait, dans un contexte idéologique dominé par les certitudes et les adhésions émotionnelles, non seulement juste, mais évident. Qui nierait que les personnes concernées par le destin du territoire qu’elles habitent doivent avoir leur mot à dire sur ce destin, qui est aussi le leur ? Le problème est celui de la définition de ce qui est « un peuple »[1], cette entité qui est soudain construite comme le sujet de la lutte pour l’indépendance. Comme l’expose en détail O. Vergniot dès avant la chute du mur de Berlin[2],  la définition du mot « peuple » sur des bases à la fois rigoureuses et consensuelles au sein de l’ONU s’est montré impossible (Vergniot 1989).

En effet, dès que l’on pose la question, on s’aperçoit que la définition de ce qu’est « un peuple » est entièrement soumise à des critères idéologiques subordonnés aux intérêts géostratégiques des états, au lieu qu’elle désigne un type d’entités objectivement déterminable. En tant que notion idéologique, elle est inévitablement prise dans les rapports de forces entre acteurs, et l’issue du débat est le plus souvent… un combat qui sert bien souvent des visées inavouables. Parmi toutes les manières de définir « un peuple » une seule jouit d’un statut objectif : un peuple est l’ensemble des personnes (des populations) soumises à l’autorité effective d’un état (démocratique ou non, etc.). C’est en opérant sur cette définition que les populations qui, notamment en Afrique, s’étaient trouvé prises dans un fragment de l’espace subordonné à un état colonisateur donné et séparés de leurs plus proches voisins avec lesquels ils avaient des affinités culturelles et historiques, pouvaient être désignées comme « peuples », alors que même la violence continuée des colonisations n’avait pas créé un corps collectif se reconnaissant comme « un peuple », et que les états coloniaux aient même souvent œuvré contre son émergence, pour des raisons évidentes : créer ou maintenir les divisions pour mieux régner. Cette définition « administrative » ne fonde, en aucun des cas africains, l’émergence d’un sujet collectif – un « peuple » qui aurait été le porteur du projet politique indépendantiste.

Cette définition objective est d’autre part constamment battue en brèche, en Afrique et ailleurs,  par celle qui se fonde sur des critères culturels (langue, religion, traditions) « ethniques », dont de toute évidence les frontières coloniales ne tenaient aucun compte.

Mais on sait que construire de nouveaux états sur des bases ethniques eût été aller au désastre en lançant les rivalités sur la voie de guerres civiles sans fin. Or, c’est elle que mettent en avant les acteurs qui contestent le cadre juridique, politique, territorial des états. Elle s’introduit dans la brèche conceptuelle ouverte par l’indéfinition de « peuple » pour réclamer le droit de sécession d’une population donnée par rapport au cadre de ‘état-nation issu de la décolonisation (Vergniot 1989 ; CETIM 2010).

Dans une réalité évidente pourtant, mais fort incommode, le sujet du processus indépendantiste n’est pas « un peuple » mais bel et bien un groupe armé, ou un ensemble de groupes armés (parfois ennemis – Angola, Congo, Mozambique, Zimbawe, etc.) qui se disputent le contrôle sur un territoire colonial et sur ses populations d’abord contre le colonisateur, ensuite entre eux, parfois contre les populations. Le « peuple » qui est l’objet de la dispute (guerres, entre groupes armés, violences contre les populations), apparaît dans les discours comme une entité hypostasiée, une référence abstraite. Le plus souvent présenté comme une réalité préexistante (ce qui était faux dans presque tous les cas) le « peuple » cache plutôt que ce qu’il était dans les faits: le projet politique des groupes armés, aux contours flous et rivaux. Et ramène le « peuple », l’indépendance une fois obtenue, au cadre géographique et politique des nouveaux états.

Il faut évidemment ajouter que le statut de « peuple » au sens objectif (ressortissants d’un état) ci-dessus introduit, est indissociable du rapport avec un territoire délimité par les frontières étatiques[3]. Mais dans tous les cas, à supposer que la question se pose en pratique (comme ce fut le cas au Soudan avant sa division), il s’agit de savoir qui, parmi les habitants du territoire, est un membre du « peuple » qui demande à « disposer de lui-même ». C’est-à-dire que la définition même du contour (en extension) et du contenu (en intension) de cette entité « peuple » ouvre la voie à un processus de purification, car définir un « peuple » sur des bases ethniques lance la suspicion envers tous les citoyens qui ne seraient pas assez conformes à la définition, et ouvre la voie à leur persécution. Le « peuple algérien » incluait-il les Européens nés en Algérie, ou même ayant immigré en Algérie ? Tel était le principe universaliste qui présidait aux Accords d’Évian, mais l’émergence des définitions ethniques (qui avaient marqué la période coloniale) devait lancer une guerre civile sans merci. Comme on le verra plus loin, on a tendu à croire que la définition approximative de « peuple » remplissait la fonction qu’on attendait d’elle, tant qu’il s’agissait d’opposer une population (fût-elle la plus diverse) définie selon le seul critère de soumission au pouvoir colonisateur à l’intérieur des frontières coloniales qui ne seraient pas mises en question, aux « colons ». La question des indépendances coloniales, plutôt que de donner à un « peuple » le droit à disposer de lui-même, se réduisait de fait à la création d’états indépendants dans les colonies, en reprenant l’exact contour des découpages coloniaux[4]. Cela devait s’avérer une cause majeure d’instabilité pour les nouveaux états : il n’y avait pas de « peuple » au sens subjectif, comment pourrait-on prétendre qu’il prît son destin entre ses mains ? Le fait est que les « peuples » de citoyens étaient à construire, mais, dans les conditions réelles, ils n’étaient pas les sujets de la construction.

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[1] « Encore une fois, en l’absence d’une définition du « peuple » en droit international, les questions posées sont bien davantage d'ordre politique que juridique. » CETIM, 2010 : 20.

[2] « Depuis 1952 le débat était permanent aux Nations Unies autour de la définition du mot « peuple » et du droit à l'autodétermination. Un clivage réel existait entre, d'un côté, les pays anti-colonialistes défendant la cause des décolonisations à venir et de l'autre les puissances coloniales et/ou Etat nations de facture ancienne. Les premiers assimilaient autodétermination et indépendance, les seconds agitaient le spectre du chaos, de la sécession, du séparatisme, suprêmes dangers pour l'intégrité territoriale des Etats Nations modernes. L'arrivée à l'O.N.U. d'un grand nombre de pays afro-asiatique aboutit finalement à l'adoption de la célèbre déclaration sur l'octroi de J'indépendance à accorder aux pays et peuples colonisés (résolution 1514 (XV) du 14 décembre 1960).» (Vergniot 1989)

[3] Là encore, entre la notion neutre de « territoire » et celle, connotée de « pays », l’idéologie s’interpose. L’ONU utilise le terme « pays » de la manière la plus « libre » ou « créative » qui soit. La différence se révèle dans toutes ses conséquences si on prend quelques exemples, dans et en-dehors de la « Liste » : Olivença, territoire portugais en dispute avec l’Espagne, ou Gibraltar, ou Ceuta, sont-ils des « pays » ? Dans le cas qui a motivé toute cette réflexion, le Sahara Occidental est-il un « pays », ou un « territoire » ? Ou encore simplement une « province » ?

[4] Et parfois aussi ses formes, comme ce fut le cas au Mozambique, où le nouvel état a reproduit la forme institutionnelle « corporative » du salazarisme qui, par un paradoxe qui n’est qu’apparent, convenait mieux au nouvel état marxiste-léniniste à parti unique que la forme démocratique classique. (Cahen, 2006).

Cahen, M. (2006). "Lutte d'Émancipation anticoloniale ou mouvement de libération nationale ou Processus historique et discours idéologique.Le cas des colonies portugaises, et du Mozambique en particulier." Revue historique 637(1): 138.

CETIM (2010). Le Droit des peuples à l’autodétermination Genève, Centre Europe-Tiers Monde (CETIM).

Vergniot, O. (1989). "« La question du Sahara occidental, autodétermination et enjeux référendaires » 1956-1989) " Annuaire de l’Afrique du Nord XVIII: 385-418.

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