Sahara Occidental. 5. La représentativité des "représentants"

Dans le contexte des luttes anticoloniales les instances internationales (OUA - puis UA, ONU, Groupe des Non-alignés…) faisaient l’impasse sur la relation entre les populations et le groupe armé, en décrétant la représentativité et la légitimité de ce dernier selon le seul critère de la lutte armée et en postulant que ce groupe « correspondait aux aspirations » des populations colonisées.

Seconde approche: les "Peuples" et leurs "Représentants" - la question de la légitimité

L’attribution de ce couple conceptuel (représentativité et légitimité) aux groupes armés indépendantistes, dont le poids symbolique était surmultiplié par le label « unique et légitime », remplissait, de toute évidence, une double fonction de légitimation pour les assemblées elles-mêmes qui les octroyaient à tel groupe armé et jouaient le rôle d'auto-justification surtout pour leurs membres, jeunes états issus de ce même coup de force sémantique. Ils obtenaient ainsi d'un côté, une légitimité internationale (le nombre rend fort) et de l'autre, une légitimité interne, vis-à-vis de toute formation politique concurrente (opposition, etc.)[1]. On voit aujourd’hui qu’une telle relation entre les groupes armés et les populations était loin d’être acquise, d'autant que dans de très nombreux cas il y eut dès le départ des groupes armés rivaux (Angola, Mozambique, Rhodésie-Zimbabwe, etc.. Il reste, surtout, qu’il était impossible de vérifier et de mette à l'épreuve l'éventuelle correspondance entre les buts et les moyens adoptés par un et l'autre des groupes armés et les choix des populations, si on s’était  proposé de l’évaluer. Et les conséquences de ce vide de légitimité furent terribles.

Il serait pourtant faux et dangereux de croire que les dégâts causés par les usages démagogiques de la notion de « peuples » (au sens substantif, un peuple, ce peuple, etc.) serait une malédiction propre à l’Afrique et encore moins, bien sûr, au seul Sahara Occidental[2]. Il suffit de rappeler, d’un mot, les tragédies qui se sont déroulées en Europe, autour de la définition et de la séparation des « peuples ». Le problème théorique et pratique, politique, de la définition de « peuple » n’est aucunement exclusif de l’Afrique, ni, sur ce continent, du Sahara Occidental dont on est bien obligé de se demander s’il abrite un « peuple » (distinct, opposable aux populations voisines, etc., ce qui dans ce cas précis est absurde), quitte à constater qu’il ne s’agit que d’une question nominaliste : le mot pour la chose. La réponse négative à cette question est toujours la plus prudente: jusqu'à preuve du contraire. En effet, quel que soit le critère d’identité (les "vrais" membres du "Peuple" X) ou la géométrie des territoires, cela compte peu face aux intérêts des états, car toutes les réponses sans exception sont fausses puisque, comme le rappelle F. Rouvillois[3], les questions elles-mêmes sont mal posées (Rouvillois 2011): certaines, qui invoquent les « droits des peuples », plus hypocrites encore que d’autres car, plus souvent que non, elles servent des objectifs géopolitiques bien moins généreux[4].

Il est inutile de poursuivre : il est désormais assez clair que la notion de « peuple », plutôt que de fournir le fondement solide d’une revendication politique et la solution d’un problème est elle-même un problème insoluble selon des critères objectifs (autres que le critère étatique) et se résout toujours sur le plan idéologique (voire militaire) en termes de rapports de forces locaux[5]. Seule définition  - brutalement objective – et seule réalité empirique saisissable, le « peuple » est donc comme on l’a vu, la population soumise au contrôle effectif d’un état, à un moment donné de l’histoire : à plus forte raison, au présent. Pour sortir du guêpier idéologique où nous entraîne l’essentialisation de la notion de « peuple », la solution ici proposée est de la remplacer par celle, bien plus neutre, de « population » (les habitants d’un territoire, qu’ils y soient nés ou non, y inclus dans une acception qui peu à peu s’impose, les résidents permanents étrangers), qui ne charrie aucune hypothèse d’homogénéité, voire de projet commun, mais certainement des exigences communes : la pleine citoyenneté et la plénitude des droits économiques, politiques, sociaux, culturels, pour tous les habitants du territoire. Tout autre chemin conduit tout droit à la violence et au spectre du nettoyage ethnique. Nous verrons les conséquences qu’il convient d’en retirer. 

 

[1] Philippe Braillard donne une analyse précise et documentée sur ces processus. Braillard, 1987.

[2] « [I]l n'existe pas de définition généralement admise de la notion juridique de "peuple";» Pellet 1993.

[3] « Préface », in Centre d'Etudes Internationales, 2011

[4] « Tous, y compris la "Charte de la décolonisation" qu'est pourtant la résolution 1514 (XV), insistent sur le fait que "tous les peuples ont le droit de libre détermination" (51), mais aucun ne définit, ce que l'on doit entendre ni par "peuple", ni par "libre détermination".» Pellet 1993.  

[5] Il est clair que l’imprécision de la définition de « peuple » dans l’expression « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », loin de n’être qu’un inconvénient, permet des usages à géométrie variable selon les contextes géopolitiques, notamment pour éviter une extension universaliste de ce droit, alors que dans l’esprit de la majorité afro-asiatique à l’ONU il s’agissait au contraire de la restreindre aux situations coloniales et cela avant les indépendances. Le sens attribué au mot changeant alors radicalement pour éviter une lecture extensive, reconnaissant à des « peuples » (par exemple minoritaires) au sein d’un état le droit à faire sécession. (Vergniot 1989 ; Pellet 1993).  

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.