Sahara Occidental. 6. De la destruction du régime colonial aux dictatures

La nécessité de détruire les régimes coloniaux, incapables d'évoluer vers la garantie d'égalité effective de droits pour tous les habitants, a justifié le recours aux armes. L'indépendance, qui devait être le moyen de parvenir à un régime ouvert, égalitaire et démocratique, déboucha sur de sanglantes dictatures. Il faut analyser la mécanique idéologique qui permit ce tour de passe-passe.

Deux opérateurs idéologiques: Le « Droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » et la « libération nationale »

 Nous le pensions ainsi, soixante ans en arrière : le système colonial étant ce qu’il était, une violence continuée contre les revendications de participation civique et politique au gouvernement de la colonie, assis sur le refus obstiné de l’égalité de droits entre tous les habitants (où la fracture entre colonisés et colonisateurs était infranchissable), avec les gouvernements coloniaux trop souvent bloqués sur des positions de principe insoutenables, la seule issue pouvait sembler être la destruction du système par les armes. 

 Le surgissement des groupes armés fut favorablement accueilli par des acteurs aussi divers, et en fonction d’intérêts économiques et géostratégiques aussi différents, que ceux des puissances du bloc occidental et du bloc de l’est, ainsi que de certains pays de ce que déjà on désignait comme « non alignés ». Rien d’étonnant, dès lors, à ce que chaque bloc ou groupe de pays ait accueilli, voire suscité et soutenu, des groupes armés rivaux, comme l’étaient leurs respectifs commanditaires, les premiers comme ces derniers ayant forcément des vues sur le contrôle exclusif des territoires et des populations. La question de l’indépendance des colonies était une question précise : briser les liens de dépendance politico-administrative entre colonie et métropole. Mais le « programme » implicite de cette décolonisation qui s’intitulait de « libération nationale », justifiait son action au nom d’un principe posé sur le plan moral, celui du « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ». Le saut logique (et politique) qui consiste à passer de la question de l’indépendance (fonder de nouveaux états indépendants) comme nécessité pratique pour éliminer le facteur politique, social, moral du colonialisme, à la rhétorique de la "libération" et à la reconnaissance des groupes armés comme représentants « uniques et légitimes » des populations colonisées révèle le caractère manipulateur de ces mots (Cahen 2006).

Ils devaient, faisait-on semblant de croire, donner la parole aux populations à qui revenait le droit de « prendre leur destin en leurs mains ». Il n’en fut rien. Les mouvements armés se gardaient bien de restreindre leur auto-désignation à celle d’indépendantistes, et s’intitulaient mouvements de « libération nationale » (Cahen 2006). La question « nationale » comme celle de « peuple », supposant l’existence d’une « nation » qu’il faudrait libérer (ou, mieux, qui voudrait se libérer), portait une exigence supplémentaire par rapport à la simple indépendance : celle de l’instauration de régimes démocratiques garantissant les libertés fondamentales sur le plan individuel et collectif à toute la population. Les cas qui le démontrent de la façon la plus claire sont ceux des « indépendances blanches » (ex., Rhodésie du Sud) : l’indépendance par rapport à la métropole, à elle seule, ne change rien d’essentiel au régime colonial, voire l’aggrave (comme ce fut le cas en Amérique Latine). Or, s’il y a bien eu indépendances, on est en droit de se demander où les régimes issus de la prise de pouvoir par les groupes indépendantistes armés ont œuvré à la libération des populations.

Dans les années 1960 et 1970 nul n’a donc songé à consulter les populations des colonies sur le destin qu’elles souhaitaient se donner. On n’a même pas voulu imaginer les processus qui pourraient conduire à la formation d’une opinion sur cette question fondamentale, et à son expression dans un cadre démocratique. Là où les nouveaux états ne se sont pas enfoncés dans des guerres civiles meurtrières entre groupes armés « anticolonialistes » soutenus par des sponsors rivaux (Angola, Mozambique…), les groupes armés victorieux se sont considérés comme les nouveaux maîtres du territoire et des populations[1]. Celles-ci ont été marginalisées par des régimes de parti unique ou des régimes autoritaires dont les oppositions ont été sévèrement réprimées. Installés depuis lors aux commandes du pouvoir , les dirigeants "libérateurs" n'ont reculé devant aucun moyen pour s'y perpétuer (on pourrait n'évoquer que deux exemples d'actualité: le relais, au bout de presque 40 ans au pouvoir, des présidents angolais et zimbabwéen).

Pour résumer en simplifiant, l’indépendance des colonies était devenue – vu la position des états coloniaux – la condition nécessaire de la refonte des rapports sociaux et politiques de ces territoires : mais ce n’était pas une condition suffisante pour que cette refonte ait lieu. Dans la plupart des cas, la question essentielle était et demeure celle de l’instauration de régimes démocratiques garantissant les droits civiques égaux pour tous et les droits humains fondamentaux sans exception, de pair avec l’accès équitable aux ressources et à leur utilisation. Cette question, donc, est restée lettre morte.

Au lieu qu’on ait vu des « peuples disposant de leur destin », on a vu les groupes armés disposant des peuples et de leur destin

La leçon s'impose par conséquent chaque fois que, un demi-siècle après la vague indépendantiste des années soixante et soixante-dix, on en vient à construire des "sujets collectifs" ("peuple") au nom desquels un (des groupe(s) armés prétendent prendre le pouvoir, c'est que l'aboutissement invariable de cette dynamique est la soumission des populations à de nouveaux maîtres non moins mortifères que les anciens. Dans cet ordre d'idées, la rhétorique du "droit des peuples à disposer d'eux-mêmes", qu'on réactive au Sahara Occidental, bien qu'il ne s'agisse plus d'une situation coloniale (qui se caractérise toujours par une différenciation "raciale" et des différences statutaires, de droit, entre colonisés et colonisateurs) cache aujourd'hui bien mal la lutte pour le pouvoir sur les populations et les territoires. Quitte à instaurer, avant même l’éventuelle victoire, des régimes dictatoriaux de parti unique dont on a vu à quels désastres ils conduisent.

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[1] Didier Bigo : « En effet, au fur et à mesure du déroulement du processus conflictuel, il devient plus important d'obtenir l'obéissance sans faille des civils désarmés dans sa zone de contrôle que de lutter contre l'adversaire. Celle-ci n'est plus, à la limite, que la légitimation de la domination sur les tiers. » Table-ronde (2005). "« La prolongation des conflits : Approche comparative des systèmes de guerre »." Cultures & Conflits [En ligne], (01 | hiver 1990)..

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