Sahara Occidental. 8. La puissance des leurres onusiens et leur contagion

Les effets de langage sédimentés au long des soixante années depuis la Conférence de Bandung (1955) ont créé une perception erronée des situations coloniales et postcoloniales qui s’articule autour des notions de «peuples», de «droit à l’autodétermination», de «libération nationale», de «représentants uniques et légitimes», de «territoires non autonomes», etc. Misperception.

C’est le présent qui permet de comprendre le passé

Une catégorisation erronée a fait des situations qu’on pourrait en droit qualifier de guerres anticoloniales accompagnées ou suivies de guerres civiles, d’instauration des dictatures à parti unique, d’exodes massifs des populations et de coût humain exorbitant (des millions de morts, de déplacés, etc.), des "libérations". On a salué le processus de décolonisation sans trop s'interroger sur sa réalité pour ce qui est des principaux intéressés: les populations.

On a peiné à s’interroger sur la portée réelle de la notion d’autodétermination : comment établit-on un processus qui permette effectivement à une population (un « peuple » ?) de s’autodéterminer, c’est-à-dire de définir les chemins alternatifs qui s’offrent à elle, et de choisir de façon libre et autonome celui qui lui convient ? Dans de nombreux cas on a assisté à la cooptation de nouveaux dirigeants par le colonisateur ; dans beaucoup d’autres, ce furent les groupes armés qui prirent le pouvoir sans qu’aucune consultation n’ait eu lieu. Dans d’autres enfin, le référendum sur l’indépendance tint lieu de cession du pouvoir du colonisateur au bénéfice des groupes armés (cas de l’Algérie). La population (le « peuple ») était censée se satisfaire avec ce seul transfert ; elle ne s’autodéterminait pas, on la transférait du joug d’un maître à un autre. Là où le pouvoir du colonisateur était contestable, parce que c’était un pouvoir « étranger », le nouveau pouvoir – celui des groupes armés nouvellement investis par le premier, était incontestable, et destiné à le demeurer : c’étaient les « libérateurs », voire les « héros libérateurs ».

Tragiquement, les nouveaux maîtres reprenaient à leur compte la rhétorique des colonisateurs quant à la "non-préparation des populations" pour l'expression de leur volonté propre. Tout ce que ce postulat charrie de mépris pour les gens qui ont subi les systèmes coloniaux, est ainsi manié par les groupes armés nouvellement arrivés au pouvoir, sans le moindre scrupule. Irait-on consulter les Angolais - les Mozambicains sur le gouvernement qu'ils souhaitaient? S'ils n'étaient pas "préparés"! Aussi, d'élections libres, respectant les meilleurs standards internationaux du moment, il ne pouvait être question. Et cela pendant le temps que les nouveaux maîtres jugeraient nécessaire, comme par exemple pour l'Angola (17 ans: indépendance, 1975, premières élections multipartites, 1992; reprise immédiate de la guerre civile, élections libres en 2008), le Mozambique (19 ans: indépendance 1975, premières élections libres 1994, après 17 ans de guerre civile (1975-1992), dont le nombre de victimes "est estimé à un million de morts, 1,7 million de réfugiés vers les pays voisins et plusieurs millions de déplacés à l'intérieur des frontières" - Wikipedia).

Le langage de la « libération nationale » a perdu son pouvoir d’enchantement vis-à-vis des Occidentaux des générations des supporters des mouvements anticoloniaux, eu égard aux conséquences directes du mode de gestion des situations postcoloniales par les groupes armés indépendantistes. Mais il a acquis et préservé une partie de sa légitimité au sein des institutions telles l’ONU et l’OUA (puis UA), où il est devenu le rideau de fumée sémantique qui légitime les régimes, eux-mêmes en majorité issus de processus d’indépendance, le masque des exactions, voire des massacres qui se sont multipliés en déviant l’attention de la communauté internationale des conditions épouvantables de leur exercice du pouvoir.

En même temps, la question des indépendances – ou prétendues « libérations nationales », en instaurant le cordon sanitaire idéologique et politique des « souverainetés nationales » et la corrélative exigence de « non-ingérence », a réussi à occulter le véritable enjeu du démantèlement des systèmes coloniaux : qui était et demeure, comme on l’a montré ci-dessus, la garantie effective des droits fondamentaux pour tous les individus et les groupes pris dans les mailles des nouveaux états. Et c’était là, pourtant, la seule source de légitimité de ce processus tant qu’il était en cours et n’avait pas accouché des nouvelles réalités.   

Par un effet d’inertie, ce langage a mis du temps à épuiser sa légitimité auprès de la communauté scientifique, car ce langage s’est constitué en véritable obstacle moral à la perception des situations réelles. Le démenti cinglant qu’apportait, sans exception, la réalité, mettait en lumière l’insensibilité de cette idéologie aux faits, fussent-ils marqués du signe de l’horreur. La communauté scientifique (politologues, sociologues, anthropologues), qui n'opère pas dans le ciel des idées mais bien dans les contextes socio-politiques réels, communauté dans laquelle les ressortissants des anciens pays colonisateurs ("occidentaux") ont eu une voix dominante, a observé un haut degré d'autocensure. Leurs critiques, même les plus retenues, étaient ou craignaient d'être stigmatisées en tant que discours nostalgiques voire complices du système colonial. Quant aux scientifiques des pays nouvellement indépendants il leur était pratiquement impossible de remettre en cause les idéologies et les politiques menées en leur nom, sans apparaître comme des traîtres à la cause, voire à leur pays.

Enfin, du côté des intellectuels de l'ancien Bloc de l'Est, les choses étaient claires dès le départ: le "Parti" fixe l'objectif politique, détermine la "ligne" à suivre, et il n'est pas question de s'en écarter. Le poids des idéologues communistes de l'Est ou de leurs affiliés à l'Ouest fut souvent décisif s'agissant de légitimer les groupes armés auxquels les régimes fournissaient les armements. L’ONU fut leur caisse de résonance, dès lors que  son Assemblée Générale fut numériquement submergée par les pays issus de la décolonisation. 

Ce n'est donc pas "la force des idées" qui explique la prolifération et la survie des leurres sémantiques onusiens devenus éléments de langage universels, mais bien la force tout court, la répression des dissidences (fussent-elles "simplement" intellectuelles), l'inhibition de la critique moyennant un solide système de représailles et sanctions.  

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