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Billet de blog 8 déc. 2021

Du sexpo au polyamour : quand la « libération sexuelle » flirte avec le libéralisme

Mettre l'accent sur le corps, le désir, la jouissance sans entrave, la pluralité relationnelle, c'est la porte principale vers notre libération. Qui dit libération sexuelle dit enfermement, privation sexuelle n'est-ce pas ? Sous quel critère sommes nous libéré.es ? Qui valide la  réussite de cette condition ?  Pourquoi la libération des corps implique-t-elle obligatoirement la sexualité ?

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« La sexualité est en effet appréhendée dans les pays riches sous l’angle de la santé et du bien-être, dans une tentative de dépassement de la « sexualité-risque », mais en revanche la sexualité devient le conduit majeur de la réalisation de soi, et cette forme de réalisation prend à son tour un caractère d’obligation sociale. » La sexualité des femmes : le plaisir contraint in Nouvelles Questions Féministes, vol. 29 n°32

le corps et le white feminism

Ce courant féministe se centre sur la domination masculine comme seul système à combattre. De fait,  sa cristallisation autour du corps et de sa libération contre le joug des hommes, ne permet pas de penser le corps des femmes racisées, les corps hors-normes loin de l'ordre social cis blanc bourgeois valide. Ce féminisme est léger de tout le poids que les corps marginalisés portent.

Ce focus sur le corps et la sexualité libéralise et individualise. Le slogan « Mon corps m’appartient » dit beaucoup. Est-il question ici d'appartenance ou de vivance (sociale) d'ailleurs ? Le corps-femme n’est plus pensé comme pluriel et en parti d’un corps social... En tant qu’individue j’aurai la possibilité de m’émanciper si je le veux, par la force de mon travail, de mon intellect et de ma sexualité. « Je suis un homme comme les autres » en somme.

Par la seule volonté miraculeuse, l'espace public devient un lieu appartenant à tous les corps-sexisés, ceux racisés et trans sont perçus dans leur humanité et non leur fonction: nourrir la nécropolitique. Le corps médical cesse les violences obstétricales, la division sexuée et sexuelle s'évapore, la jouissance seule triomphe…

« Le queer est un territoire de tension, défini contre le narratif dominant de l’hétero-monogamo-blantriarcat mais aussi en affinité avec toustes celleux marginalisé.es, altérisé.es et opprimé.es. Le queer c’est l’anormal, l’étrange, le dangereux. Le queer implique notre sexualité et notre genre, mais bien plus encore. C’est notre désir et fantasmes, et bien plus. Le queer est la cohésion de tout en conflit avec le monde hétérosexuel capitalistique. Le Queer est le rejet total du régime de la Norme. » Toward the queerest insurrection, Mary Nardini Gang, 2014

le queerisme, la subversion et la sexualité

Judith Butler fonde son « trouble dans le genre » sur la performance qu'impliquent les rôles genrés. Elle s'appuie sur E. Goffman (rapport au corps) et M. Foucault (dispositif de la sexualité). Ce dispositif « désigne la construction culturelle de la sexualité, l’ensemble des discours, des mises en scène, des exhibitions et des interdits liés à la sexualité ». Pour Butler l'identité de genre est un apparat que les individu.es font et défont, iels la performent sur la scène théâtrale de la société. Dès lors il revient aux individu.es de le déconstruire. La théorie queer reprendra cette analyse et en fera la base d'outils d'analyse du genre et de la sexualité, entre autre.

Depuis, l'individualisme l'a essoré, la dimension matérialiste du genre et de la sexualité amoindrie, on assiste à la naissance du queerisme : le queer dans son projet de (néo) libéralisme radical prône le Soi, le corps (blanc, valide) et la sexualité comme unique subversion. Il s'inscrit parfaitement dans les sociétés blanches et occidentales tournées vers la fonction : le corps se doit de servir, la sexualité - et non l'identité sexuelle - devient le moyen par lequel on se libérerait de l'aliénation sociale.

polyamour,  polysex, polyfakes

Sur le papier, l'idée était bonne. Relationner sexuellement et/ou romantiquement avec plusieurs personnes, sur des modalités de temps différentes ou égalitaires, selon qu'on soit adepte de l'anarchie relationnelle. Avec un accent mis sur la confiance, la communication et l'honnêteté. Puis ça se gâte quand on pense le polyamour comme fin révolutionnaire, en minimisant les rapports de domination en jeu: entre personnes queer dont les dynamiques reproduisent les normes patriarcales parfois, les dynamiques hétéro, entre ace et non ace, entre personnes blanches, racisées etc. Un.e polyamoureux.se noir.e peut être soupçonné.e d'initier ou d'être soumise à de la polygynie par exemple.

Aussi, qui bénéficie des standards de beauté dans l'espace de séduction ? Les un.es bénéficient de plus de capital et de valeur sociale du fait de la capacité à faire des rencontres, à séduire; iels se placent de fait en moteur de la relation. En face les autres partenaires concèdent, réajustent leurs envies. D'autres, en relation impliquant un homme cishet revivent paternalisme et machisme implicites, manipulation, mensonges etc. Appelés polyfakes, qui pullulent en sous-marin dans les milieux dits progressistes…

Vous l'aurez compris, je ne crois pas en la sexualité comme révolution. Je vois dans ces modes relations plurielles une envie de décloisonner et de sortir du cadre, et il en faut. Malheureusement notre possibilité à repousser les murs est limitée socialement et par nos propres écueils, nos responsabilités individuelle et collective. Car comme dans les relations dites exclusives, de nombreuses personnes voient dans le polyamour ou l'anarchie relationnelle un moyen de fuir leur rapport à elleux-mêmes et à leur style d'attachement. Loin d'être opposée au polyA, je m'interroge toujours quant aux motivations des gens prompts à ne jurer que par ça. (la vie, surtout vis-à-vis des mecs cishet).

En relation lgbti, queer ou hétéro, la norme c'est la sexualité comme fin. L'injonction au plaisir, au désir, à la multitude d'expériences et de partenaires, à tester et tout éprouver voire prouver... Panoplie de sextoys, bodypositive, extimité sexuelle, travail du sexe romantisé. Orgasmer c'est se libérer, jouir au pluriel, c'est subvertir la norme. Vraiment ? Si on dénonce avec facilité la contrainte à l'hétérosexualité, que dire de notre frilosité à critiquer la contrainte à la sexualité ?

Plus la sexualité positive est louée, plus l'on assiste à une confusion entre liberté et libéralisme sexuel, relationnel. Plus la sexualité se doit d'être libérée moins l'on questionne son ancrage sociale, l'illusion de sa visée émancipatrice,  et l'outil efficace qu'elle est pour l'ordre  hétéropatriarcal. En toute logique le corps y est perçu comme machine biologique normée, sérielle, utile à produire et stimuler, complètement éclaté et déconnecté du corps social. Réduire les corps à une fonction utilitaire au plaisir, de surcroit sexuelle, c'est encore nous aliéner et incarner les conditions imposées par le capitalisme sexuel et son industrie.

Ressources

Anarchie Relationnelle – nonmonogamie.com

Polyamours : libération et/ou objectification sexuelle ? – Les questions décomposent 

Polyamour et « polyfake » 

Pour aller plus loin 

“Tu sais bébé, mon coeur n’est pas sur liste d’attente” sur le blog Melocène

“Your sex is not radical“ Yasmin Nair (2015)

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